Qu’est-ce donc que le carême ? Rien. Je veux dire, on n’est pas plus ou moins disciple selon que l’on se plie ou non aux règles prescrites. Le carême n’est pas un moment pour des actes qui procureraient le salut, parce que le salut, la vie, n’est pas la récompense accordée aux meilleurs, mais le don de la vie, ici et maintenant, généreusement offert aux pécheurs. Et comme il n’y a que des pécheurs, cela tombe bien.
Les semaines jusqu’à Pâques n’ont pas plus d’importance pour notre attachement aux frères et sœurs qui sont d’abord les frères et sœurs de Jésus que l’ordinaire des jours. La frugalité à laquelle nous sommes invités n’est pas un exercice, une ascèse, mais un mode de vie. A l’heure où les ressources de la planète sont dilapidées sans partage au point de s’épuiser et d’épuiser les plus vulnérables, vivre dans la sobriété n’est pas un défi de quarante jours, mais un engagement durable et social. Cela pourrait aussi être la vie dans l’Esprit.
La prière n’est pas meilleure, davantage réussie, si l’on y passe plus de temps, ou si l’on s’y astreint par de nouveaux exercices. Elle est l’acte par lequel nous répondons au salut de Dieu, debout, les mains levées, veilleurs du monde nouveau. On ne sait jamais si l’on a bien prié ; d’ailleurs, ce type d’évaluation n’a pas de sens. Toute la vie devrait être réponse au don de Dieu. La prière est mensonge si elle est le culte de ceux qui honorent des lèvres.
« Ce peuple ne s’approche de moi qu’en paroles, ses lèvres seules me rendent gloire, mais son cœur est loin de moi. La crainte qu’il me témoigne n’est que précepte humain, leçon apprise. » (Is 29, 13) Jésus répète : « Hypocrites ! Isaïe a bien prophétisé de vous, quand il a dit : Ce peuple m’honore des lèvres, mais leur cœur est loin de moi. Vain est le culte qu’ils me rendent : les doctrines qu’ils enseignent ne sont que préceptes humains. » (Mt 15, 8-9)
Le partage avec les autres est l’épreuve de vérité de notre foi et de notre prière. « Si quelqu’un dit : "J’aime Dieu" et qu’il déteste son frère, c’est un menteur : celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, ne saurait aimer le Dieu qu’il ne voit pas. Oui, voilà le commandement que nous avons reçu de lui : que celui qui aime Dieu aime aussi son frère. » (1 Jn 4, 20-21)
Il va de soi que l’hospitalité avec ceux qui sont nos frères et sœurs parce qu’ils sont d’abord ses frères et sœurs n’est pas réservée à quarante jours, et que, lorsque l’on essaie de s’y consacrer, il n’y a pas le plus et le moins, il y a un style de vie, la vie comme hospitalité.
Frugalité, réponse et veille, hospitalité, ce sont les noms que je donne au jeûne, à la prière et à l’aumône. Ce ne sont non des actes, mais un style de vie. La vie ordinaire de tous est interprétée selon un art particulier, celui que l’on dit précisément chrétien. Evidemment, il n’y a pas de style sans actes, mais le style de vie des baptisés consiste en une transformation de sa vie, un renouvèlement des manières de penser, un modelage l’existence selon la discipline de Jésus.
La conversion, « de commencement en commencement, par des commencements qui n’ont pas de fin » n’est pas un acte, non plus, mais un style de vie. Il s’en faut de beaucoup que nous soyons disciples, et il n’y a pas à culpabiliser puisque « pour les hommes, c’est impossible ». Mais alors que nous n’imaginions pas y être !
Le carême, ce ne sont pas des efforts de plus, comme si plus signifiait mieux ! De surcroît, « pour les hommes, c’est impossible ». La vie impose suffisamment d’occasion de lutte contre le mal. Pas besoin d’en rajouter, d’autant que cela risquerait de nous distraire, au sens de Pascal, de nous détourner des vrais combats. Qu’a-t-on à faire de plus de prière, plus de jeûne, plus d’aumône quand on continue à ne pas voir ou à mépriser celui qui agonise, quand on continue à être solidaire de la violence dans le monde et dans l’Eglise ?
La seule justification du carême, peut-être, c’est de nous remettre sous les yeux, au cœur et à la raison, avec la régularité de l’année qui revient, et la durée symbolique des quarante jours, pour la totalité des jours, que nous sommes appelés et destinés à « marcher comme lui, Jésus, a marché » (1 Jn 2, 6), « passant en faisant le bien » (Ac 10, 38). Ainsi est rendu gloire au Père qui est aux cieux (Mt 5, 16).
Ravenne, San Vitale, l'hospitalité d'Abraham et Sarah, vers 545

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