Au fin fond du Maine rural en 1917, deux jeunes musiciens qui se sont rencontrés au conservatoire, collectent des chants traditionnels. Les paysages et la photographie du film sont à couper le souffle, ce souffle qui fait vibrer les voix qu’ils enregistrent sur des cylindres de cire. Attentifs, ils mettent en confiance ceux qui confient des airs appris de leurs aïeux. Ces derniers ne font pas revivre des souvenirs, mais trouvent dans les airs et des mots déjà composés, la force de vivre une existence dure.
Les deux jeunes hommes écoutent. A ce point du récit, il n’est pas question d’ethnographie ni de conservation du passé. C’est la vie en direct ‑ la leur et celle de ceux qui chantent et souffrent. Il n’y a qu’elle, elle occupe tout l’espace. Si souvenirs il y a, ils sont tus.
Pour écouter, il faut du silence, de la concentration même. C’est une manière d’être au monde sensuelle, charnelle et pudique. Mieux encore que la caresse qui touche sans saisir, le recueil des voix. Le son, bien que physique, on ne peut mettre la main dessus.
Les scènes d’enregistrement du patrimoine chanté sont parabole de ce que la narration veut raconter sans le nommer, parce que c’est innommable, aux deux sens du terme. Pourquoi et comment choisit-on la vie ? Suffit-il de revenir vivant et sans blessures physiques de la guerre pour être vivant ? Suffit-il de manger, de boire, d’avoir une vie sociale pour être vivant ? Faut-il quitter son pays ou y revenir ? Faut-il être habité par le passé ou en faire table rase ?
Une histoire seconde se glisse dans le récit. Alors que toutes les chansons semblent des complaintes qui parlent d’amour et d’infidélité -surtout celle des hommes envers les conquêtes d’aventures voulues sans lendemain- les protagonistes éprouvent un amour interdit au point que la narration se refuse à le nommer ou le montrer, juste une ou deux images, un ou deux propos, gagnés sur l’impossible.
« The History of Sound » est le titre de la nouvelle de Ben Shattuck, co-scénariste, traduite en par « La forme et la couleur des sons ». Pour le film, en France « Le son des souvenirs » a été retenu, « Le souvenir du son » au Québec. Ces hésitations illustrent un malaise, comme si le scénario s’était laissé emporter par la narration que cependant il ne cesse de déjouer. Les vingt dernières minutes sont de trop. Faudrait-il connaître la fin d’une histoire pour qu’elle ait du sens ? Cela n’arrive jamais sauf dans les romans, et encore, les mauvais. Dans l’histoire, dans l’existence, on ne connaît jamais la fin ; vivre, c’est ne pas connaître la fin.
La mort elle-même n’est pas une fin. Non qu’il faille imaginer une vie après la vie, mais les morts, parents ou soldats tombés au front, commandent de vivre. Ils chantent : va, vis, laisse-moi désormais reposer. Vivre, c’est inventer la suite, si ce n’est l’avenir ; c’est l’avenir où ils ne sont pas.
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