10/02/2024

Claude (R. Badinter / T. Escaich)

Opéra disponible en dvd, mise en scène O. Py
Créé à l’Opéra de Lyon en 2013

Alors que l’on apprend le décès de l’ancien garde des sceaux, on pourra découvrir ou re-découvrir l’opéra dont il a écrit le livret, l’histoire d’après une nouvelle de Victor Hugo largement revue, de Claude, canut incarcéré à Clairvaux et guillotiné pour avoir tué le directeur de la prison.

France-musique dans l’émission Musicopolis d’Anne-Charlotte Rémond propose une présentation de l’œuvre en retraçant l’histoire de son élaboration et composition et en fait entendre plusieurs extraits.

Déjà sous la plume de Hugo, le fait divers devient un manifeste contre la peine de mort et un réquisitoire contre les injustices sociales et la défaite morale de l’incarcération. L’amitié entre Claude et un jeune détenu, Albin, blanc selon son prénom, selon vraisemblablement la morale mais non seulement la justice, offre avec l’injustice la ressort de l’intrigue. La prison est un lieu de violence, elle est aussi un lieu où la fraternité est telle qu’elle se touche, saisissante autant que saisissable.

R. Badinter a aussi défendu pendant son mandant de ministre la dépénalisation de l’homosexualité.


Les dernières livre d’Hugo, reprises au moins partiellement par l’opéra. Y a-t-il, encore aujourd’hui, à part dans un monastère, autant de Bibles, lues, que dans une prison ?

« Et maintenant dans le lot du pauvre, dans le plateau des misères, jetez
la certitude d’un avenir céleste, jetez l’aspiration au bonheur éternel, jetez
le paradis, contre-poids magnifique ! Vous rétablissez l’équilibre. La part
du pauvre est aussi riche que la part du riche.
C’est ce que savait Jésus, qui en savait plus long que Voltaire.
Donnez au peuple qui travaille et qui souffre, donnez au peuple, pour
qui ce monde-ci est mauvais, la croyance à un meilleur monde fait pour lui.
Il sera tranquille, il sera patient. La patience est faite d’espérance.
Donc ensemencez les villages d’évangiles. Une bible par cabane. Que
chaque livre et chaque champ produisent à eux deux un travailleur moral.
La tête de l’homme du peuple, voilà la question. Cette tête est pleine
de germes utiles. Employez pour la faire mûrir et venir à bien ce qu’il y a
de plus lumineux et de mieux tempéré dans la vertu.
Tel a assassiné sur les grandes routes qui, mieux dirigé, eût été le plus
excellent serviteur de la cité.
Cette tête de l’homme du peuple, cultivez-la, défrichez-la, arrosez-la,
fécondez-la, éclairez-la, moralisez-la, utilisez-la ; vous n’aurez pas besoin
de la couper. — »

On peut trouver sur la toile plusieurs vidéos dont celle-ci.

09/02/2024

La fureur de Jésus Mc 1, 40-45 (6ème dimanche du temps)

Antoni Tàpies, artiste Catalan peintre et graveur - Galerie Murmure
Antoni Tàpies, Cobert de roig (1984)

 

Le premier chapitre de Marc s’était jusqu’à présent bien déroulé. On commence à faire connaissance avec Jésus, avec l’évangile, il y a des frères qui se mettent à suivre Jésus, des guérisons qui remettent debout et au service, la prière nocturne. Certes, Jésus déjà disparaît et il faut aller à sa recherche.

A quoi joue-t-il ? Il sait bien qu’il y a tant de monde à guérir, à lever, à ressusciter. Pourquoi donc se retirer dans un endroit désert ? Pourquoi déserter, de nuit, lorsque rode le mal, insalissable ?

Un lépreux entre en scène (Mc 1, 40-45). Ce n’est pas rien. Maladie contagieuse, certes pas facilement mais tout de même ; maladie traître donc. Maladie que l’on guérit depuis seulement quelques décennies, elle représente un danger que l’on écarte en isolant les malades, en les sortant de la société. La lèpre est ainsi maladie physiologique et sociale.

Un lépreux entre en scène. Ce n’est pas une simple fièvre, comme celle qui tient la belle-mère de Simon ou la multitude des maladies dont on ne dit rien dans les versets précédents. Que va-t-il se passer ? Jésus saura-t-il guérir ? Sera-t-il le plus fort ?

Là interviennent les difficultés textuelles. Nous venons de lire que Jésus est saisi de compassion. Il y a quelques manuscrits, certes peu nombreux et cependant fiables, qui ne portent pas ce mot, mais disent que Jésus est irrité, en colère. Voilà qui est curieux. Pourquoi devant un lépreux venu demander, poliment ‑ « si tu le veux » ‑ la guérison, faudrait-il se mettre en colère ? Habituellement, on préfère retenir le texte le plus difficile à comprendre, pensant que le plus simple est un effort pour rendre le texte abordable. La traduction liturgique n’a pas fait ce choix.

Puis on lit qu’« avec fermeté, Jésus le renvoya aussitôt ». Le texte dit, quels que soient les manuscrits, « Grommelant, il le jeta dehors », ou « l’ayant rabroué, il le chassa ». C’est à la fois curieux, car on ne voit pas ce qui agace Jésus ou le rend si cassant, à la fois comme une confirmation des manuscrits minoritaires qui rapportent la colère.

Quel est donc le problème ? Qu’est-ce qui met Jésus dans cet état ? Faut-il que ce soit la question du lépreux : « si tu le veux, tu peux me purifier », sorte de piège. Comment Jésus pourrait-il ne pas vouloir, répondre « non, je ne veux pas ». Sous prétexte de mettre les formes, de laisser Jésus libre, le lépreux en fait lui force la main.

Ou bien, avec la lèpre se joue autre chose, un autre combat ; on passe de la santé des personnes à l’enjeu de la vie de Jésus, mettre le mal dehors, mettre le mal dehors en réintégrant dans la société. Et guérir les plaies sociales, c’est autre chose qu’une affaire médicale. Aujourd’hui, ce n’est plus la lèpre qui exclut, mais la couleur de peau, la pauvreté, l’orientation sexuelle, la faute commise. Dans une prison, déjà, il n’y a que des exclus de la société. Et si en plus on est étranger, gay, pire trans, indigent et violeur, on a toutes les chances de se faire casser la figure, de se faire piétiner, au plus de l’échelle de la microsociété de derrière les barreaux, paroxysme de l’exclusion.

Ce n’est pas un combat contre la maladie, même incurable, mais une gigantomachie, choc des titans, bien avant l’heure décisive. Il y a de quoi mettre Jésus en colère ou de le déstabiliser, le faire fulminer. On n’est qu’au premier chapitre. Qu’est-ce que ce sera à la fin ?

Ou bien, la lèpre représente la dé-création, le contraire de l’œuvre créatrice. Dieu crée en séparant. La lèpre, c’est la confusion ; la chair morte et les membres rongés, comme d’un cadavre, et le reste de la chair encore vie. La lèpre serait ici la perversion, le mélange du bien et du mal, le mal caché sous le bien. Et la perversion a sans doute de quoi mettre en colère. On aimerait que la société se mette en colère contre la perversion incestueuse, que l’Eglise se mettre en colère contre les crimes de manipulation ou crimes sexuels, quitte à guérir ces lépreux d’un nouveau genre qui les gangrènent.

 Jésus est obligé de partir ‑ c’est grave ! ‑, il ne peut rester parce que tout le monde a entendu parler d’un truc qui n’est manifestement ce que dit Jésus. La nouvelle divulguée par le lépreux guéri empêche l’annonce de la Bonne nouvelle. Il raconte son histoire et non celle de Jésus, ses commérages et non l’évangile. Il parle comme les démons que Jésus avait fait taire. Aujourd’hui, il y a beaucoup de gens qui disent de bonnes paroles, dans l’Eglise et dans la société, pour empêcher le bien. Perversion : on raconte bien pour interdire la parole bonne !

 

 

 

J’ai pris toutes mes idées à deux confrères, l’un a attiré mon attention sur le problème de critique textuelle, l’autre enfonçait le clou en allant du côté de l’interprétation de la lèpre comme décréation et perversion.

 

 

07/02/2024

Le poète noir (K. James)


Je noircis des feuilles blanches à l’encre d’ébène
A l’encre de mes peines
Je m’époumone dans la fureur du vent
Mes mots s’envolent comme des nuages mouvants
On me tue chaque jour dans la langue de Molière
Je rends chaque coup dans la langue de Césaire
Poète noir, je chante ma solitude
J’habille des espoirs que l’aube dénude

Je m’inspire de feuilles mortes aux couleurs d’automne
Ma poésie naît où l’été s’endort quand l’hiver chantonne
Puisqu’écrire c’est oser, j’ose sans demi-mesure
J’ai des souvenirs pourpres à en faire rougir l’azur
Mais je viens des tours de ciment, à perte de vie
Cimetière d’illusions où se terrent les envies
Quand les lendemains ne font même plus de promesses
Mourir à vingt ans peut te sembler romanesque
A traîner le jour, j’ai vu naître la nuit
On a longtemps cru que vivre, c’était tuer l’ennui
L’égalité, j’ai cru la voir en silhouette
Ce soir où la pauvreté pointait un flingue sur ma tête

Je noircis des feuilles blanches à l’encre d’ébène
A l’encre de mes peines
Je m’époumone dans la fureur du vent
Mes mots s’envolent comme des nuages mouvants
On me tue chaque jour dans la langue de Molière
Je rends chaque coup dans la langue de Césaire
Poète noir, je chante ma solitude
J’habille des espoirs que l’aube dénude

Jugé sur mon teint
J’écris à l’instinct
J’ouvre les bras du monde
Mais seule la peine m’étreint
A leurs sourires forcés
Je ne serai jamais français
Ici les fils de colons ont peur d’être « grands-remplacés »
Au soleil levant s’éteindront mes jours
Ils la feront sans moi la guerre civile d’Eric Zemmour
Peur des différences ou panique sanitaire
Les moutons masqués trouvent la dictature salutaire
Je mène une vie de poème, je m’émancipe en lettres
Je n’attends pas qu’on m’aime, j’exige qu’on me respecte
A chaque instant je meurs je ne suis pas grand-chose
Peut-on rendre le monde meilleur en semant des pétales de proses ?

Kery James, Le poète noir, 2022
Actes-Sud, Arles 2022, pp. 81-82

Le clip

02/02/2024

Rendre la vie possible (5ème dimanche du temps)

http://idata.over-blog.com/0/31/89/29/rembrandt1.jpg

 

Je me souviens de cette façon qu’avait Gustave Martelet de raconter la guérison de la belle-mère de Pierre, si simplement banale que tout surnaturel en était effacé ; le miracle n’était pas ce qui importait, mais la vie.

Jésus s’approche donc de la malade. « Eh, la Mamie, ça ne va pas ? » « Oh, comme il m’a dit cela… De suite j’étais debout et je les servais. »

Alors que certains donnent dans le merveilleux et la mise en spectacle de guérisons, l’évangile raconte une rencontre en tête à tête, dans le coin de la maison où est couchée la malade avec sa fièvre. Personne ne semble prêter attention à la guérison, même si la vignette suivante, avec toutes les guérisons, laisse entendre que rien de tout cela n’est passé inaperçu.

Jésus refuse que l’on parle de lui. Il fait taire. Ce qui parle de lui, c’est seulement son geste respectueux, comme le font tant de visiteurs de malades, s’approcher et prendre la main. S’approcher et se montrer, prendre la main et non la parole. Et cela remet debout, indépendamment de la pathologie. Jusqu’au bout de la vie, prendre soin de l’autre, surtout écrasé par la maladie et le poids du jour ou des années.

Avez-vous remarqué ce que fait la belle-mère, une fois guérie ? Figure de l’humanité en train de se mourir, comme la nôtre aujourd’hui, elle retrouve la santé pour servir. A quoi bon être en forme si c’est pour ne pas servir les frères ? Le patron de la Fédération des acteurs de la solidarité se disait déçu par le discours de politique générale du Premier ministre, cette semaine. La déclaration « laisse une impression étrange et pas très agréable » ; comme si les Français en situation de précarité et de pauvreté « n'existaient pas, sauf pour les rendre responsables de la crise des classes moyennes, ou pour leur enfoncer la tête un peu plus [en disant] qu'ils sont dans la pauvreté parce qu'ils ne veulent pas travailler ».

On comprend ce que c’est que de ne pas prendre la main, combien cela tue, achève. Avant de savoir ce que feront les gens une fois guéris, Jésus les sauve. Ici une femme se met au service, se remet au service. Cette séquence de quelques versets ouvre notre regard sur ce que fait Jésus pour tous, invitant à faire de même. « C’est un exemple que je vous ai donné. »

Il est dit dans les versets précédents que Jésus parle avec autorité : il rend la vie, il rend possible la vie, il autorise la vie. Pas de pouvoir, magique ou surnaturel ; un service : faire en sorte que la vie soit possible. Et c’est notre tâche, notre labeur, notre labour.

A l’aube, il se lève. A l’aube, il prie. Son amour le conduit à la prière. Sa prière le mène aux rencontres, prendre la main, encourager ‑ « Confiance, c’est moi », passer en faisant le bien, respirer la vie avec les autres, leur apprendre à respirer la vie, à vivre.

Sa prière n’est pas ce qui se passe à l’aube dans la solitude, mais les rencontres, y compris le combat sans merci contre le mal, la maladie, la haine. La solitude décentre, permet, autorise de ne pas se prendre pour le bon Dieu, y compris quand on est Jésus ! Jésus a disparu, ce qui fait que les disciples le cherchent. Il n’est pas le centre, contrairement à ce qu’ils veulent en faire. Dieu non plus, donné pour que le monde ait la vie, créateur, sauveur.

On ne sait rien de ce que Jésus dit dans la prière. Il est là dans la solitude du désert et le silence du jour pas encore levé. Comme s’il fallait faire lever le soleil. Ainsi il avait fait se lever la belle-mère de Pierre. Sortir, parce que les malades sont rassemblés devant la porte. Le soleil est couché comme la malade fiévreuse, la vie se retire.

La prière et la guérison sont unes, elles ont même structure. Il n’y a pas la prière et l’action, contrairement à ce que l’on pense. C’est une même chose, la vie pour les autres, sa vie pour rendre la vie possible, s’autoriser à vivre, permettre aux autres de vivre. Marc qui ne fait pas des théories raconte. Le récit est fait de successions. Mais tout l’épisode rapporte une seule et même chose, ce que fait Jésus.

Prier n’est pas réciter des prières, prier n’est pas un culte, mais une culture, celle du service. La belle-mère de Pierre a compris. La prière, sans mot, dans le silence du désert, se décentrer, sortir, s’en aller, s’approcher pour une veille et attente ‑ que le jour se lève !  Que la vie prenne, résurrection ! Le texte dit littéralement : il la fit se lever, il la leva, il la ressuscita.

Rembrandt, v. 1656 (Collection Frits Lugt, Paris)

31/01/2024

Christ crucifié et ressuscité

On peut aimer ou non une œuvre. En revanche, on doit pouvoir se mettre plus ou moins d'accord sur ses qualités techniques et artistiques.

L'image qui fait polémique n'est qu'une affiche qui sera dans les vitrines et prospectus touristiques (contexte en bonne partie commercial donc). L'archevêque n'a pas commenté ce qui s'est fait sans lui, si ce n'est pour inviter à contempler le Christ.
 
Les Christ rassemblés ici ne sont pas tous nus ; au Rédempteur de Michel-Ange à la Minerve (v. 1520) a été ajouté un perizonium. La photo du Ressuscité de Fantoni n'est qu'un détail qui fait qu'on ne voit pas le tissus qui recouvre ces jambes. Seuls Michel-Ange, Cellini et Greco, de ce que j'ai retrouvé proposent une nudité totale. Sans doute, Caravage représente le Christ le plus juvénile. Chez le Michel-Ange de la maturité, plus rien de l'éphèbe mais la force des muscles.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/7/7c/Cristo_portacroce_michelangelo.jpg 
Première version du Rédempteur de Michel-Ange, v. 1516, abandonnée à cause d'une veine noire sur le visage du Christ. (Eglise de Bassano romano)
https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/0/0b/Michelangelo-Genius_of_Victory-Palazzo_vecchio3.jpg
 
 
 
Le très tridentin F. de Zurbaran v. 1635. Christ en croix avec saint Luc (autoportrait du peintre)

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/d/dc/Francisco_de_Zurbar%C3%A1n_046.jpg
 
 
F. de' Rossi dit Salviati, Incrédulité de St Thomas, v.1645, Louvre (détail) et
Caravage, La flagellation, 1607 Naples (détail)

 
Deux Dali, au musée du Vatican, 1954 et 1960
    


 
 
 
 


24/01/2024

Cueillette et concordance des temps

 Pierre Teilhard de Chardin — Wikipédia    Nicolas Malebranche
 
Nous ne sommes plus catholiques dans les faits ; nous défendons un système, une secte.
 
La seule chose que je puisse être : une voix qui répète, opportune et importune : que l'Eglise dépérira aussi longtemps qu'elle n'échappera pas au monde factice de théologie verbale, de sacramentalisme quantitatif et de dévotions subtilisées où elle s'enveloppe pour se réincarner dans des aspirations humaines réelles. [...] Naturellement je discerne assez bien ce que cette attitude a de paradoxal : si j'ai besoin du Christ et de l'Eglise, je dois prendre le Christ tel que me le présente l'Eglise, avec son fardeau de rites, d'administration et de théologie. Voilà ce que vous me direz, et ce que je me suis dis bien des fois. Mais maintenant, je ne puis échapper à l'évidence que le moment est venu où le sens chrétien doit "sauver le Christ" des mains des clercs pour que le monde soit sauvé.
 
Premier texte 1923, second 1929.
Teilhard de Chardin. (intro par Lubac des Lettres à Léontine Zanta).



Je ne vous conduirai point dans une terre étrangère ; mais je vous apprendrai peut-être que vous êtes étrangers vous-mêmes dans votre propre pays.

Nicolas Malebranche 1638-171
Cité par Henri de Lubac, Sur les chemins de Dieu, Aubier, 1956, p. 88.

20/01/2024

A propos du célibat des prêtres diocésains (janvier 2024)

 
Gérard Dubois pour L’actualité 26 09 2016

On a longtemps pensé et on dit encore que les prêtres ont tout donné, et ce don total est le plus patent dans le célibat chaste. Je constate qu’en fait, beaucoup ont gardé une bonne part, ayant souvent le loisir de décider ce à quoi ils renoncent. Les parents qui s’occupent de leurs enfants, se lèvent la nuit ou les visitent en prison, les perdent ou ne les comprennent pas, n’ont guère le choix de leurs renoncements. Dans le couple, chacun doit sans cesse renoncer à lui-même pour permettre l’autre, la fidélité et la durée de l’union. Le don s’apprend, il n’est pas fait une fois pour toute, ex opere operato, par la magie de l’engagement au célibat clérical. Il est une tâche, un appel, non un état. On n’a pas tout donné sous prétexte d’être engagé au célibat chaste, ni même qu’on le garde. Le discours sur le don total repérable dans l’abstinence non seulement n’est pas un idéal, c’est un mensonge et, si l’on n’en est pas conscient, une illusion.

A Pierre qui lui demande ce qu’il y aura pour lui et ceux qui ont tout quitté (Mc 10, 28-30), Jésus se paye sa tête et répond par antiphrase. Question insensée de Pierre ! Question insensée parce que dépendant d’une théologie de la rétribution, à l’opposé de celle de Jésus, ce qui causa sa mort, et continue de valoir les assauts du démon dans des cardinaux et évêques qui corrigent les textes signés du Pape comme si ce dernier n’y connaissait rien. Révolution de la miséricorde, mais cela, qui en veut vraiment ? Pierre aura tout, au centuple et, in cauda venenum, les persécutions ! (lol, mdr, voudrait-on ajouter !)

Qui peut dire qu’il a tout donné ? Quelle assurance d’être dans les clous ! Un pharisaïsme d’autant plus impossible à l’heure où tant de hiérarques catholiques ont trahi, directement ou en couvrant des délinquants… sexuels. « Tout m'est dû puisque j’ai tout donné. » Ce n’est jamais dit ainsi bien sûr, mais cela justifie du traitement des clercs aux pires abus. Débarrassés de tout puisqu’ayant tout donné, les prêtres et les évêques s’estiment capables de juger de tout, quelle que soit leur incompétence ; ils (se) distribuent les bons points et dénoncent le péché. Cléricalisme que François combat ! La crise de la pédocriminalité interdit définitivement de dire que, parce qu’on est ordonné, on a tout donné ! Cela doit imprimer un tournant à la théologie, la « spiritualité » et la prédication.

 

Je ne reviens pas sur l’histoire du célibat ecclésiastique, son non-respect assez fréquent hier et aujourd’hui, sous toutes les latitudes, quelle que soit la couleur de la soutane. Si des évêques (nombreux rien que par les affaires rendues publiques) font le contraire de ce à quoi ils lient lors des ordinations, on est en présence d’un système pervers et mortifère Histoire des pesants fardeaux dont parle Jésus (Mt 23, 4). Le non-respect de la chasteté ecclésiastique n’est pas une affaire de manquements personnels : elle est systémique.

Les faits démentent pour une large part la règle qui en conséquence a besoin d’être sans cesse assénée, règle devenue obligation pour les latins que depuis Grégoire VII. Les prêtres-mariés catholiques, soit d’un autre rite, soit qu’ils aient obtenu une dispense (c’est vrai que lorsqu’il s’agit de piquer du monde à une autre confession chrétienne, on est prêt à beaucoup d’exceptions) apprécieront d’apprendre qu’ils n’ont pas autant donné que les célibataires !

En quoi les prêtres mariés ou concubins, en couple avec une femme ou un homme (pourvu que cela ne se sache pas !) n’exercent-ils pas un bon et fructueux ministère. De l’un d’eux, on a découvert la paternité lors de ses funérailles : jusqu’alors, c’était un prêtre estimé dans son ministère. La prise de parole de son fils le fait passer aux oubliettes diocésaines, ainsi qu’un criminel ! Il n’y a pas qu’au royaume de Danemark que les choses sont pourries.

 

Pour dire le sens du célibat ministériel, il convient de renouveler la rhétorique et de répondre en outre à la mise en évidence du lien entre pouvoir, célibat, sexe, cléricalisme et abus tel que par exemple la thèse de Josselin Tricou l’établit. Il n’est pas possible de parler du célibat chaste sans relever le défi que ce genre de recherches lance. Si le célibat est une des clefs du système de pouvoir clérical, comment est-il évangélique ? Et s’il fallait le maintenir, comment échapper aux dérives dont il est responsable ?

 

Beaucoup n’ont accepté le célibat que parce qu’ils pensaient que le ministère presbytéral était suffisamment important pour la mission de l’Eglise. Plusieurs d’entre eux, aujourd’hui, disent que le célibat ecclésiastique est l’une des plus grandes douleurs de leur existence. Ils essayent cependant de n’en former aucun ressentiment envers l’Eglise.

De combien de bons ministres notre Eglise s’est-elle privée à cause de cette règle ecclésiastique ! Combien d’autres a-t-elle gardés, leur permettant de petits arrangements avec une homosexualité refoulée ou non, de mensonges sur leur vie sexuelle dont la vérité éclate parfois… et c’est toujours trop tard.

En apprenant le départ d’un prêtre pour se marier à plus de soixante ans, je m’interroge. N’est-ce pas bête de partir à cet âge ? Je comprends que rencontrer quelqu’un à aimer, quelqu’un avec qui vivre sereinement aimé et aimant, chastement aussi, comme les époux ou comme les amis, puisse remettre en cause le ministère de prêtre, non qu’il ait perdu de son importance, mais que le célibat afférant que l’on maintient comme règle constitue un handicap pour la vie et le ministère.

 

Le presbytérat est une mission dans l’Eglise et le célibat arrive bien tard dans la liste des raisons d’être de cette mission, tant chronologiquement que logiquement. On ne peut en parler sans parler de la mission, des personnes auxquelles les ministres sont envoyés. Il n’y a pas le prêtre, son don, sa joie, le Seigneur. Mais enfin, la Trinité n’a pas besoin de prêtres. Ils ne sont pas non plus prêtre pour eux. C’est quoi, ce petit cœur à cœur avec le bon Dieu ? Une vaste illusion, une trahison de l’évangile, une tromperie adressée aux hommes et femmes de ce temps ? Le commandement de l’amour divin, et c’est révolutionnaire, est le même que celui de l’amour du prochain. Dieu « rabaissé » à hauteur de prochain. Sacrilège aux yeux des religieux qui condamnent Jésus. On en est encore là. Trop de catholiques sont religieux au sens de païens (Ac 17, 22) ; l’évangile est un vernis sur la vieille religion qu’il n’a pas fondamentalement converti, subverti. C’est pour cela que les résistances sont si grandes. Le célibat ecclésiastique est une clef du système religieux dont il faut libérer l’évangile.

Aujourd’hui, plusieurs évêques, et encore dernièrement l’archevêque de Malte, affirment que la mission n’impose pas le célibat ecclésiastique, que celui-ci devrait être un choix ‑ ce qui revient à dire qu’il ne l’est pas ! Cela re(con)duit le célibat à la vie consacrée, témoignage de gratuité, signe prophétique du Royaume, de ce que toute vie grandit par le manque parfois douloureux, d’une forme de sans-pourquoi synonyme de grâce. C’est désormais une évidence : le célibat obligatoire n’est ni théologiquement ni théogalement fondé ! Comment accompagner dès lors ceux qui sont engagés au célibat en dehors de la vie consacrée ? Comment et pourquoi vivre selon une règle si tout en montre les limites ? Il n’y a aucun mal à se marier, écrit Paul, mais la vie de couple est si difficile qu’il en dissuade qui l’écoutait (1 Co 7, 28). Quitte à ne pas tout donner, mieux vaut encore être célibataire !

Prebyterorum ordinis définit très clairement que la sainteté du clergé se puise et se forge dans et par la mission et non dans un état de vie, marqué notamment par le célibat. Abandonner cet acquis conciliaire est très grave. Je préfère sans conteste des prêtres pas très stricts avec le célibat mais véritablement convertis par la mission, découvrant et permettant de découvrir le Christ déjà présent là où il leur est demandé de le servir, des prêtres bons jusqu’à la folie.

 

L’Eglise ne cesse de prier pour les vocations presbytérales. Mais si Dieu répond à la prière, comme beaucoup le pensent, la pénurie ne vient-elle pas de ce que le modèle de prêtre grégorien et tridentin n’est pas celui dont veut le Seigneur aujourd’hui ? Le Seigneur n’appelle plus de prêtre célibataire ! Des évêques tuent l’Eglise en préférant le système clérical à la conversion missionnaire. Ils privent l’Eglise du ministère ordonné (et ce dont il est porteur) que cependant ils n’arrêtent pas de dire indispensable à l’Eglise.

La théologie et la pastorale de la miséricorde, la critique du cléricalisme et du système de pouvoir, la crise de la pédocriminalité, la beauté de la sexualité dont le seul but n’est pas la procréation mais le bonheur des époux, la dignité première du baptême qui interdit de parler du prêtre comme alter Christus à l’exclusion des autres disciples, autant de raisons qui exigent une réévaluation du célibat ecclésiastique. Les intégristes l’ont bien compris : on ne peut tenir les unes sans l’autre. La Conférence des évêques de France reconnaît que nombre de prêtres ne vont pas bien. L’exigence canonique du célibat, si hypocrite, ne peut pas ne pas avoir de rapport avec ce mal-être. Parler du célibat et ne rien dire de tout cela, c’est en rajouter au mal-être.

 

El articulo en castellano.

"El incumplimiento de la castidad eclesiástica no es un asunto de faltas personales: es sistémico"