vendredi 26 février 2010

Demeurer et passer (2ème dimanche de Carême)

Que se passe-t-il ? Luc ne parle pas de transfiguration, littéralement de métamorphose, changement de forme. A-t-il peur que le récit revête alors de trop les tropes de la mythologie païenne ? En attendant, rien ne permet de nommer ce qui se passe ; une description, seulement, la plus sobre possible.

Et l’on peut encore se douter que ce qui est décrit n’est pas ce qui s’est passé. S’il en est de cette rencontre comme de chaque rencontre intense entre amis ou amants, alors les mots sont convoqués pour être dépassés, métaphore.

Que se passe-t-il ? Manifestement ‑ c’est l’adverbe qui convient – un moment privilégié – seuls quelques privilégiés sont là ‑ avec Jésus. La montagne, la prière, précédées d’une première confession de foi et d’une annonce de la souffrance de la passion. Ce chapitre 9 de Luc concentre de forts moments, de fortes paroles et crée une espèce de sommet, comme sur la montagne. Est-ce pour voir mieux, pour prendre de la hauteur ? Sans doute pas, non parce qu’il n’y aurait pas assez de lumière, parce qu’il y en a trop au contraire.

L’expérience de la prière comme manifestation du cœur de l’orant, le seul priant, Jésus, le seul capable de se tenir devant Dieu et en qui tous, représentés pas des prénoms si communs, Pierre, Jacques, Jean, peuvent aussi prier. Prier, c’est toujours l’acte du Christ seul, mais jamais sans son corps, sans nous. Prier, c’est entrer dans la prière du fils.

L’expérience de la prière, comme lieu de vérité de celui qui prie, soit qu’il crie, soit qu’il loue, soit qu’il se tienne seulement dans le silence, désemparé comme Pierre qui ne sait pas ce qu’il dit, hors de lui, extase. N’est-ce pas ce que déjà Elie avait vécu : Il est vivant le Dieu devant qui je me tiens.

Comment ne pas être transporté (métaphore) devant cette évidence qui s’impose comme à l’insu de celui qui pourtant le vit et ne semble que pouvoir la constater : Je suis rempli d’un zèle jaloux pour le Seigneur. Alors il faut demeurer ici. Où ? Au lieu où le Saint passe, dans le souffle tenu de la brise légère, au lieu où son Fils passe : Il est question de son exode qui doit s’accomplir à Jérusalem, dit le texte.

Demeurer dans un passage, dans un mouvement, dans la Pâque, dans la traversée. Oxymore, encore une figure de style, et toujours pas de transfiguration. Dans un tel exode, sur un tel chemin, il n’y a qu’une solution effectivement pour demeurer et passer, monter quelques tentes. S’il ne sait pas ce qu’il dit, ce n’est pas tant qu’il dit n’importe quoi, que ce qu’il dit est indicible : Trouver le moyen de passer et de demeurer.

Trois tentes, parce que jamais l’on est seul dès lors que l’on prie. Encore que ces tentes ne soient par pour Pierre, Jacques et Jean mais pour ceux avec qui Jésus fait aussi communauté, à l’origine de la Bonne Nouvelle, Moïse et Elie, la loi et les prophètes. Jésus ne peut vivre sans communion, sans amis, ceux d’avant, ceux qui l’accompagnent, ceux que nous serons, la vie même en Dieu.

La tente, comme celle dressée dans le désert par Moïse, tente de la rencontre. Rencontre parce qu’il s’agit de prière, et non d’exercices de pitié, non de dévotion. Se tenir devant le saint, le visage illuminé de sa présence, resplendissant comme Moïse jadis. Le lieu où Dieu se tient, là encore, bel oxymore, si Dieu est celui qui ne peut être contenu par rien. Comment Dieu pourrait-il être ici ? Et voilà ce qui se passe. Dieu est là.

C’est cela la vie chrétienne, une impossibilité, demeurer et passer. Se tenir au lieu de celui qui n’a pas de lieu et qui pourtant se tient là, au milieu, comme entre Moïse et Elie. Ecouter une vision et voir une parole. Prier pour être à Dieu et être livré à soi-même comme écoutant du Fils.

Une intimité que l’on ne redire et qu’il faudra pourtant annoncer. Ou plutôt, il n’y aura rien à dire de cette expérience, aucun déballage émotionnel comme on en voit de trop dans ces témoignages dont on est coupablement friand, gourmand, tyrannie des sentiments. Ce qui dira la demeure dans le passage est la fragilité de l’abri, une tente ou bien le témoignage au sens du martyre ; nous l’avons déjà entendu : celui qui veut me suivre, qu’il prenne sa croix. C’était les versets qui précèdent immédiatement.

Qu’ont-ils vu ? Qu’ont-ils entendu ? Nous n’en savons rien puisqu’ils ne dirent rien, et pourtant Luc raconte ce qu’ils n’ont pas dit. Décidément, cette manifestation n’a rien de manifeste. C’est vraiment comme la vie chrétienne. Rien qui se voie mais rien de plus important. Il faut demeurer à écouter celui qui passe, dans le souffle tenu de la brise légère : Celui-ci est mon fils, l’élu, écoutez le.


Textes du 2ème dimanche de carême C : Gn 15, 5-18 ; Ph 3, 17 – 4, 1 ; Lc 9, 28-36


Lumière des hommes, nous marchons vers toi. Fils de Dieu, tu nous sauveras.

Seigneur Jésus, illumine de ta présence le peuple que le Père t’a donné comme frères et que ton Esprit habite. Que ton Eglise soit enfin la figure d’une humanité réconciliée.

Seigneur Jésus, dans le silence et la nuit des sens, tu te fais le guide de tous ceux qui cherchent à se tenir devant le Dieu vivant. Soutiens dans leur quête tous ceux qui cherchent la face du Père.

Seigneur Jésus, tu récapitules l’humanité dans sa recherche d’une loi bonne, dans son désir d’un monde juste. Donne-nous la force morale et la fougue prophétique.

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