samedi 3 avril 2010

C'est dans la théologie qu'il faut faire de la philosophie (P. Royannais)

Nouvelle livraison des Recherches de Science Religieuse autour de l'adage de Rahner sur l'articulation de la philosophie et de la théologie.

Les lignes qui suivent s’articulent en quatre moments. Il faut d’abord clarifier ce que l’on entend par philosophie et théologie. Le sens des mots et leurs rapports ont tellement évolué (depuis Héraclite au tournant des 6ème et 5ème siècles pour le terme « philosophe » et Platon, un siècle plus tard, pour le terme « théologie ») qu’un effort de clarification s’impose. Puis, de façon aussi historique que phénoménologique, nous regarderons ce qu’il en est de l’écriture théologique en la situant par rapport aux autres discours du sens. Une lecture du premier article de la Somme théologique de Thomas d’Aquin nous aidera à prendre conscience du statut du geste théologique. Ensuite nous trouverons, malgré des prémices et des contextes différents, une confirmation de ce statut de la théologie dans son rapport à la théologie auprès de K. Rahner. Enfin, à l’aide de trois critères nous mettrons en évidence des lignes de partage parmi les écritures théologiques dans leur rapport à la philosophie.



Clarification : l’histoire des concepts comme philosophie et théologie

La distinction entre philosophie et théologie telle que nous la connaissons est récente et d’une part, on commet un anachronisme à la repérer avant le 16ème siècle, d’autre part en s’obstinant à la maintenir, on court au minimum le risque de reproduire, même à les déplacer, les impasses auxquelles elle conduit.

Etudier le rapport de la philosophie et de la théologie, même en le restreignant à le situer dans le discours théologique, relève de la quasi-impossibilité. Non seulement le champ de l’investigation dans l’histoire des idées est immense, mais surtout, les auteurs n’ont eu conscience que très dernièrement que le sens des mots s’était modifié, et parfois radicalement. Ainsi, pour lire les œuvres, il faut non seulement éviter les anachronismes, mais déconstuire ce qui apparaît aujourd’hui comme des anachronismes et qui hier n’était pas considéré comme tel[1].

Qui dit déconstruction dit autre chose qu’une simple dénonciation d’un mésusage du langage dont on serait davantage conscient depuis le linguistic turn ; il faut entériner les déplacements de sens et en rendre compte, y compris dans leurs conséquences. En effet, ce n’est pas seulement l’absence d’un sens historique qui a suscité des décalages terminologiques, mais le statut même du langage, en philosophie comme en théologie. Alors, toute histoire des concepts est problématique et non pas seulement positive. Alors, il n’y a pas de modèle normatif des rapports entre philosophie et théologie ; il faut chaque fois essayer de retrouver les questions posées dans les discours[2]. On le verra dans notre dernière partie, cette histoire ou clarification des concepts est déjà une théologie, et une théologie engagée.



[1] J.-F. Courtine, Les catégories de l’être. Etudes de philosophie ancienne et médiévale, Puf, Paris 2003 donne un bon exemple, en travaillant quelques termes de l’ontologie, du type de travail qui serait à faire pour les différents sens des termes philosophie et théologie et de l’histoire de leur reprise d’un auteur à l’autre. Parfois le contresens, si l’on peut dire, d’un auteur lisant une autorité, produit de nouvelles problématiques, de sorte que rien dans cette histoire n’est linéaire. Ce que nous appelons anachronisme ne l’est nullement pour ceux qui n’ont pas la même compréhension de l’histoire et à qui il importe surtout de répondre à leurs propres questions, puisant aux sources des autorités.

[2] H.-G. Gadamer, « L’histoire des concepts comme philosophie » (1970), La philosophie herméneutique, Puf, Paris 1996, pp. 127-128 : « Si l’empreinte originelle du sens d’une question se trouve bien dans la façon de poser les questions et, par conséquent, dans la conceptualité qui les rends possibles, c’est que la relation du concept au langage n’est pas seulement celle de la critique du langage (Sprachkritik), mais tout autant un problème qui a trait à la recherche du langage (Sprachfindung). […] Faire de la philosophie c’est souffrir sans cesse d’une pénurie de langage (Sprachnot). » Il en va de même en théologie, sans rien dire de la nécessité du langage analogique ou parabolique. L’article suivant du même volume, « Destruction et déconstruction » (1985), exprime le tour problématique de l’historie des concepts.

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