mercredi 21 avril 2010

Pourquoi et comment remercier Dieu ?

Qu’est-ce que vivre ?

Qu’est-ce que Dieu a fait pour nous ? Qu’est-ce que Dieu fait pour nous ? Que nous a-t-il donné ? Que nous donne-t-il ? Qu’est-ce que cela veut dire que Dieu donne ? Si vous récitez le benedicite, pensez-vous que c’est Dieu qui a rempli votre assiette ? N’est-ce pas plutôt votre salaire ? Ou alors, est-ce Dieu qui oublie de remplir les assiettes de ceux qui meurent de faim ? Que veut dire rendre grâce à Dieu, lui dire merci ? De quoi lui dire merci ?

Si nous disons merci, c’est parce que nous pensons que Dieu a fait quelque chose pour nous. Qu’est-ce que cela signifie ? Le croyant est celui qui considère qu’il tient de Dieu sa vie, dans son origine comme dans son déploiement quotidien, dans sa croissance comme dans la maladie et la dépendance. La prière le dit qui demande : « donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour ». Et si nous remercions c’est que nous estimons que nous avons été exaucés.

Dire que Dieu donne, c’est dire que vivre n’est pas seulement une histoire biologique. Il apparaît évident que Dieu ne donne pas le pain, au moins immédiatement, au moins au sens littéral. Dieu n’est pas ainsi cause de la vie. Si nous vivons, biologiquement, cela s’explique par les circonstances, la satisfaction des besoins fondamentaux et par les lois de l’évolution. Dieu est biologiquement hypothèse inutile. Et pourtant, nous remercions, nous rendons grâce à Dieu, nous faisons eucharistie.

Mais la vie n’est pas dite une fois que l’on a parlé de biologie. Nous ne nous résumons pas à être des vivants parmi d’autres (sans dénier ou mépriser en rien que nous soyons aussi des êtres biologiques). Nous sommes des vivants parlant, c’est-à-dire désirant et vivant avec d’autres vivants qui désirent comme nous. Ainsi, on peut vivre biologiquement et n’être pas vraiment vivant, ne pas vivre comme des vivants. L’homme ne vit pas seulement de pain (Dt 83 ; Lc 43), ou bien le pain que Dieu donne est un pain qui fait que l’on ne meurt pas (Jn 658). Que désigne ce pain ? Que désigne le don de Dieu ? Que signifie que Dieu fait vivre ? Qu’est-ce donc, autre que le pain ou autre pain, par lequel nous vivons et que Dieu donne ? Si nous réduisons la vie à ce qu’en dit la biologie, il n’y a aucun sens à dire que Dieu donne, aucun sens à le remercier.

Pour vivre heureux, il nous faut des amis, de l’amour. « L’homme heureux a besoin d’amis » (P. Ricœur, Soi-même comme un autre, p.213 citant Aristote, Ethique à Nicomaque, IX, 9). Vous pouvez avoir ce qu’il faut pour manger, bien, avec ou sans grandes richesses. Si vous n’avez pas d’amour autour de vous, vous mourez. L’homme, c’est une évidence, ne vit pas seulement de pain. Il faut certes du pain pour vivre, mais cela ne suffit pas. On meurt, on crève, sans amour ; la privation d’amour a même des répercutions biologiques.

Est-on plus vivant avec deux ou quinze amis ? Ce n’est pas une question de nombre, mais enfin, l’ami dilate notre capacité à vivre, à vivre heureux et donc à vivre avec d’autres amis, à vivre avec eux de l’amour. L’amour des autres nous fait vivre. Peut-on dire que l’amour est cause de la vie ? On dira plutôt que l’amour des autres, c’est cela la vie, le pain de la vie. Manger le pain de l’amitié permet de tenir dans les épreuves. Les amis sont des co-pains ou des com-pagnons. L’amour reçu et donné, peut-être il y a longtemps déjà, fait vivre même après lorsque l’on est privé d’amour, par exemple dans des situations extrême d’oppression. N’est-ce pas l’amour des autres, au deux sens du génitif, qui peut faire endurer bien des souffrances, qui peut faire que même moribond, on est encore un vivant, même écrasé, on est encore debout.



L’amour, don qui fait vivre

L’amour n’est pas quelque chose que l’on a, à la différence du pain qui se conserve plus ou moins bien. L’amour certes peut aussi mourir et s’abimer, disparaître. Et quelle douleur, mortelle ! Ce n’est pas une image de dire que l’amour fait vivre. C’est ce que nous vivons effectivement, toujours, et on y est tellement habitué que l’on ne le voit qu’à y faire attention. C’est pourquoi, l’on croit que c’est une image, un jeu de langage. Et cependant l’amour fait vivre, certes différemment, mais assurément au moins autant que le pain. Augustin interrogeait : « Telle est la grande énigme : que nous ne voyions pas ce que nous ne pouvons pas ne pas voir » (De Trinitate xv, 9, 16).

C’est quoi donc cet amour qui fait vivre, que nous partageons avec les amis, que nous recevons des parents et de la famille, que nous échangeons avec l’amant ou le conjoint ? Sans doute pas quelque chose d’observable comme un objet. Et c’est pourquoi de manière paradoxale, mais non contradictoire, on en parle avec une métaphore, comme d’un pain, justement parce que cela fait vivre, justement parce que c’est la base de la vie comme le pain est la base de la nourriture dans le régime alimentaire méditerranéen qui donne naissance aux cultures occidentales.

C’est quoi cet amour ? Un échange de ce que nous ne possédons pas. Aimer, c’est échanger quelque chose que nous n’avons pas et qui advient dans cet échange. L’amour c’est la rencontre de l’échange. L’amour nous précède et nous donne d’entrer en échange. L’amour c’est l’échange de ce qui pourtant nous précède et nous traverse.

L’amour, c’est un synonyme de la vie, non pas en tant que biologie, mais en tant qu’animée humainement. L’amour, c’est un autre nom de la vie, lorsque la vie n’est pas réduite au biologique. Pourquoi donc vivre, si ce n’est pour aimer ? Pourquoi donc aimer, si ce n’est pour vivre ? Certes, il est malheureusement possible de vivre sans aimer, au moins pour un moment, mais n’est-ce pas plutôt survivre, voire être en train de mourir, d’agoniser, ainsi que l’homme au secours duquel se porte le Samaritain de la parabole ?

L’amour et la vie, tout homme vit cela, et point besoin de Dieu. On peut chanter gracias a la vida ! Merci à l’amour. Pour remercier l’amour, il n’y a qu’une chose à faire, aimer encore, donner à l’amour de passer par nous, donner à la vie d’être de ses canaux. Rendre grâce et la vie et à l’amour n’a d’autre sens que de dire merci à ceux qui donnent la vie, entrent dans l’échange de vie et d’amour. Ce faisant, on se reconnaît comme répondant à un quelque chose qui nous précède.



Dieu est amour, confession de foi et non-foi

Mais alors pourquoi donc être croyant, pourquoi remercier Dieu et de quoi ? On pourrait dire que les croyants sont ceux qui donnent à la vie et à l’amour leur vrai nom, Dieu ; dire merci à la vie, ce serait dire merci à Dieu. Et de fait, n’est-ce pas de Dieu que vit tout homme, y compris celui qui ne sait pas nommer Dieu ? Mais cette réponse est trop rapide. Elle suppose que Dieu soit le vrai nom de l’amour dans une évidence si peu partagée ! Ce n’est pas le dictionnaire des non-croyants qui est défectueux, auquel il manquerait une signification du mot amour. Nommer Dieu n’est pas une histoire de vocabulaire ; cela n’est possible que dans l’acte d’alliance.

Dieu est amour, c’est ce que confesse le disciple qui reconnaît que le premier Dieu nous a aimés (1 Jn 48-10). Dieu est amour n’est pas une définition froide d’un savoir descriptif. Pour entendre cela, il faut l’accueillir dans ce que cette affirmation signifie. On apprend que Dieu est amour lorsque l’on a été saisi par ce que cet amour instaure, une relation, mutuelle mais non réciproque, d’infini respect, de connaissance authentique, de profonde affection, d’un désir inextinguible. On ne saurait parler de Dieu comme d’un mot défini dans un dictionnaire, ce serait le réduit à un objet comme tous ceux qui ont une définition dans le dictionnaire ; Dieu serait alors une idole, notionnelle ou conceptuelle, un objet fabriqué par des mains ou des pensées humaines. On croirait parler de Dieu et en fait on ne ferait que rendre un culte à une idole, on blasphèmerait. (Vous me direz, il existe des dictionnaires de noms propres. Mais ce n’est pas dans ceux-ci que l’on trouve le mot Dieu. Vous pourriez d’ailleurs avoir la curiosité de consulter un dictionnaire au mot Dieu ; en est-il un, même théologique, qui le dise amour ?)

Que Dieu aime tout homme, c’est certain, qu’il fasse alliance avec tous. Mais qui accepte bon an mal an de rentrer en alliance ? Le croyant. Certes le croyant n’est pas fidèle à cette alliance mais, même dans le mal, il vit sous le regard de Dieu, il lui importe de vivre dans l’alliance. Le croyant confesse que parce que Dieu se donne, tout homme vit de l’amour, qu’il reconnaisse ou non en Dieu la source de l’amour. Tout homme vit donc de par Dieu, qu’il le sache ou non. Mais cela n’est pas un donné dont on déduit des conséquences, c’est ce qui arrive au terme de la foi. De même que l’on ne peut dire que Dieu est amour qu’entré dans l’alliance instaurée par cet amour, de même on peut dire de tout homme qu’il vit de Dieu, dans la vie reçue de cette alliance. On ne peut pas nommer Dieu amour en dehors de l’alliance ; on ne peut reprocher aux non croyants de ne pas connaître que Dieu est amour, puisque c’est justement ce que les croyants découvrent. En dehors de l’alliance, c'est-à-dire en dehors de l’accueil de Dieu qui s’offre, cela n’a pas de sens. Lorsque les amants se disent « je t’aime » ce propos n’est accessible en son sens que par ceux qui l’échangent. Ce n’est pas qu’il soit insensé pour les autres, mais seuls les amants savent ce qu’ils disent alors.

Dire que Dieu se donne pour que les hommes aient la vie, qu’ils l’aient en abondance (Jn 1010) est une confession de foi, non le résultat d’une description ; c’est ce que l’on apprend certes, mais qui ne peut pas avoir de sens en dehors de cet amour. Il ne s’agit pas de faire des non croyants des croyants qui s’ignorent parce qu’ils vivraient de Dieu sans le savoir. Il s’agit de reconnaître que si Dieu est tel que nous le connaissons dans la relation d’alliance dont il a l’initiative, alors, il est le Dieu qui s’offre pour que les hommes aient la vie, il est la vie des hommes.



Reconnaissance

La connaissance de ce que Dieu est amour, de ce que Dieu est vie des hommes, de ce que Dieu est pour que les hommes aient la vie est reconnaissance. D’abord il y a cet amour, premier, et le connaître, entrer dans ce que cette relation instaure, c’est le reconnaître. Les amants savent toujours trop tard qu’ils s’aiment, lorsque déjà ils s’aiment. Ils ne sont pas vraiment au début de leur amour. L’amour les précède de sorte qu’ils reconnaissent qu’ils s’aiment lorsque depuis un moment déjà, cet amour les habite. Il n’y a pas d’abord des amants, il y a d’abord ce qu’ils vivent qui est à un moment reconnu comme amour et auquel on répond en le reconnaissant.

Reconnaissance, cela signifie (aussi) remerciement. Dans le même mouvement je reconnais et remercie. Reconnaître l’amour de Dieu qui fait vivre c’est en rendre grâce, c’est répondre au don. Remercier Dieu, c’est répondre à et reconnaître celui qui donne la vie, qui est la vie, qui est amour. Si je remercie Dieu, c’est que je confesse qu’il donne. Il n’y a pas d’abord la connaissance, la connaissance du don, puis le remerciement, même si Dieu le premier a aimé, a donné. Le remerciement est reconnaissance. Il n’y a pas ici de causalité. C’est le remerciement qui permet la connaissance de Dieu. Remercier Dieu ce n’est pas ce qui arrive après qu’il a donné le pain qui serait dans l’assiette. Le remerciement est reconnaissance. Remercier Dieu c’est reconnaître celui qui le premier a aimé, c’est faire acte de foi. Inversement, reconnaître le Dieu qui le premier nous a aimés, c’est obligatoirement un remerciement.

Vivre, aimer, ce n’est répondre ni au comment ni au pourquoi, c’est ouvrir les mains. Lorsque l’on m’offre un cadeau, je ne demande pas ce que c’est, si c’est vrai, vraiment pour moi, ou que sais-je encore. Je l’accepte ou le refuse. Le refuser c’est tuer la possibilité de vie avec celui qui offre. Sauf si celui qui offre est la vie même, l’amour même, parce qu’offert, il ne peut se reprendre quoi que j’en fasse.



Dieu fait vivre

Voilà ce que c’est que vivre de Dieu. Il se donne. Qu’est-ce que j’en fais ? Voilà ce que c’est Dieu, le don qui se donne. Qu’est-ce que j’en fais ? Si j’interroge, mène l’investigation, c’en est fini de cette offre, ou du moins demeure l’offre qui ne se retire pas mais que je ne peux connaître, demeure la vie offerte sans que je ne sache qui l’offre. Cette vie est consistante autant qu’évanescente, mais elle est consistante. Point besoin de Dieu pour en parler. Elle est même si Dieu ne fait pas sens, comme si Dieu n’existait pas. Dieu se retire dans son don pour que le don qu’il fait, lui-même, ne s’impose pas autrement que comme pure gratuité que nous pouvons recevoir. Si j’accepte le don, même plus ou moins car en fait on ne l’accepte jamais totalement (on garde toujours une main sur ce que l’on a déjà de peur que ce que l’on offre soit moins bien), j’apprendrais à connaître dans le don qui m’institue, le donateur, j’appendrais que le don est le donateur ; je l’apprendrais non pas comme une explication, comme une cause, mais comme amour gracieux et absolue gratuité, grâce.

Qu’est-ce que cela veut dire que Dieu fait vivre ? Qu’est-ce que cela signifie qu’il s’offre ou qu’il aime ? La vie, c’est ce qui se nourrit du plus que nécessaire, de la gratuité. La vie c’est ce qui vit de la gratuité dont je n’use pas mais dont je peux jouir. Dieu fait vivre en tant qu’il ouvre un chemin inouï, celui d’une vie à inventer autant qu’à recevoir, que l’on peut inventer parce qu’elle est offerte. De même que nous mangeons pour vivre, de même nous mangeons ce pain parce que c’est Dieu qui nous fait vivre.

On pourrait dire que ce que nous vivons dans l’échange de l’amour et de l’amitié avec les autres hommes, est une parabole, une image pour parler de ce que nous vivons avec Dieu. Autrement dit, et si Dieu était de nos amis ? Cela fait non pas un ami de plus, ce qui ne serait d’ailleurs pas si mal, mais cela fait un ami de la source de l’amour et de la vie. Nous sommes amis, épouses, enfants de l’amour. Nous avons connu l’amour et nous y avons cru (1 Jn 416).Se pourrait-il que Dieu soit de nos amis ? Je vous appelle amis (Jn 1515) ! Se pourrait-il qu’il soit l’époux ? Je vais la séduire, la conduire au désert, je parlerai à son cœur. En ce jour-là, tu m’appelleras « mon mari » ; tu ne m’appelleras plus « mon maître » (Os 216.18) Se pourrait-il qu’il soit le Père ? Voyez comme il est grand l’amour dont Dieu nous a aimés. Il a voulu que nous soyons appelés enfants de Dieu et nous le sommes (1 Jn 31).

Dire que Dieu nous fait vivre, cela ne veut pas dire qu’il donne le pain, là dans l’assiette, ou la grâce de ceci ou cela, ou le bonheur, car alors il ne donnerait rien de tout cela à ceux qui ne le reçoivent pas. Quel Dieu impossible à aimer cela ferait-il ? Dire que Dieu nous fait vivre, cela veut dire qu’il est la surenchère, la surabondance, la grâce, la gratuité. Il n’y a pas de mots propres à Dieu et pourtant ce que nous vivons avec lui lorsqu’il se donne est unique, puisqu’avec lui c’est le don lui-même qui se donne ; aussi ne pouvons nous que recourir à la métaphore, à la parabole. Vous voulez savoir qui est Dieu ? Un homme avait deux fils ; un homme descendait de Jérusalem à Jéricho, un homme nourrit les foules au désert.

Nous disons de l’amitié qu’elle est un pain. De Dieu aussi, nous ne pouvons que dire qu’il fait vivre, quand bien même cela ne se décrit pas plus que l’amitié ; on voit les amis, par l’amitié. Quel pain trouverons-nous qui permette de dire, à le manger, que Dieu est notre vie ?



Remercier Dieu

Faut-il que Dieu soit celui qui rend heureux plus que tous les autres, dans la surabondance au point de mériter d’être aimer seulement, exclusivement ? Faudrait-il choisir l’amour de Dieu et abandonner les autres qui ne pourraient que nous en détourner ? Si tu dis j’aime Dieu, Dieu seul, tu mens, dit Augustin (Commentaire sur la 1ère épître de saint Jean, x 3), car comment pourrais-tu aimer le Père sans aimer le Fils et aimer la tête sans aimer tout le corps. L’amour de Dieu, le seul qui fasse vivre, n’est accessible que dans l’amour des frères qui lui aussi fait vivre ; l’amour des frères n’a pas besoin de l’amour de Dieu pour faire vivre parce que Dieu se retire même lorsqu’il donne par sa paternité des frères à aimer. L’amour des frères peut être parabole d’un autre amour. Paradoxe que l’évangile assume. Il n’y a qu’un seul commandement, mais c’est comme ils étaient deux, l’amour de Dieu et l’amour du prochain (Mc 1228-31). Dieu a dit une chose, deux choses que j’ai entendues (Ps 62/6112).

Comment alors dire merci à Dieu ? Nous l’avons déjà dit, dans la reconnaissance. L’action de grâce, le remerciement est reconnaissance. De sorte qui si c’est la foi qui ouvre la reconnaissance du Dieu qui le premier aime, la foi est réponse et action de grâce. La foi est réponse, non pas parce que Dieu aurait parlé, comment pourrions-nous l’entendre sans être déjà croyant ? La reconnaissance qui fait de nous des croyants laisse deviner celui qui fait vivre. Et cette reconnaissance, qui n’est pas savoir en dehors de l’alliance, ne peut être que remerciement.

La reconnaissance est bien celle de l’homme, et de ce point de vue vient en premier, mais parce qu’elle est entrée dans le monde de la grâce, elle est aussitôt aussi seconde, réponse, parce que reconnaissance de ce que Dieu aime en premier.

Comment entretenir cette reconnaissance ? Comment exprimer cette reconnaissance ? Conviendra-t-il d’offrir à Dieu je ne sais quel contre don ? Mais quel don pourrait convenir à la vie même ? Comment remercier alors que c’est la vie que nous avons reçue en partage (Lc 1512 : « Le plus jeune dit à son père : "Père, donne-moi la part de fortune qui me revient. " Et le père leur partagea la vie. ») ?

C’est une chose très curieuse, encore qu’elle ne soit peut-être pas si originale, spécifique. Pour dire merci à Dieu, nous lui offrons non pas quelque chose, nous lui donnons la possibilité de nous donner. Pour dire merci à l’amant, nous lui offrons de pouvoir nous donner de vivre. Pour dire merci à l’amant, nous recevons, nous accueillons son amour pour ce qu’il est, nous accueillons l’amant pour ce qu’il est, l’être aimé. Il y a dans une telle forme de don, un acte de confiance. Ce n’est pas moi qui décide ce qui est bon pour moi, je le reçois comme grâce, gratuite et gracieuse. Ce n’est pas moi qui sait ce dont l’autre a besoin, ce n’est pas moi qui aie l’initiative. Je me dépossède, je fais confiance à l’autre, je me fie à lui, j’ai foi en lui. En ce sens, la foi est réponse.

Pour dire merci à Dieu, il faut être mendiant, tendre les mains. Pour dire merci à Dieu, il faut le reconnaître provident, le laisser être provident, ne plus comprendre le monde comme s’il se tenait par soi, comme si Dieu n’était pas donné. Pour dire merci, comme dans l’amour, il faut recevoir. La vie chrétienne est vie du mendiant. Nous rendons grâce à Dieu de ce qu’il ne cesse de s’offrir en recevant encore ce qu’il donne, lui-même, le pain de la vie.

La littérature prophétique est souvent critique du culte, et Jésus s’inscrit dans cette veine prophétique (Is 111-17 ; Ps 50/498-14, 51/5018-19 etc.). Il n’y a pas de sacrifice qui tienne. Abraham le sait qui voulait offrir son fils (Gn 22) ne se rendant pas même compte qu’il mettait en danger la promesse de Dieu de lui donner une descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel et que le sable au bord de la mer. Comme l’homme dont parle le prophète Michée (Mi 6), à temps, presque trop tard, il comprend que ce n’est pas à l’homme d’offrir mais à Dieu, que l’homme offre en reconnaissant la providence « Dieu verra pour l’holocauste mon fils », et la montagne elle-même change de nom, la montagne de Dieu voit, ainsi s’appelle-t-elle. La foi, l’épreuve de la foi, pour Abraham comme pour tout homme, c’est de reconnaître que l’on n’offre rien à Dieu, mais que l’on reçoit tout de lui, ou que l’on offre que son indigence (Lc 21).

Le psaume interroge : comment rendrai-je au Seigneur tout le bien qu’il m’a fait ? J’élèverai la coupe du salut, j’invoquerai le nom du Seigneur. Je t’offrirai le sacrifice d’action de grâce, j’invoquerai le nom du Seigneur (Ps 116/11512-13.17) Qu’est-ce que la coupe du salut, la coupe de la victoire, si ce n’est celle que Dieu a permis de remporter sur les ennemis ? Qu’est-ce que la coupe du salut, si ce n’est, sacramentellement, la coupe de l’alliance nouvelle versée pour le salut de la multitude ?



Eucharistie, action de grâce

La célébration eucharistique n’est évidemment pas la seule manière de rendre grâce mais ce n’est pas pour rien que eucharistie signifie action de grâce. On ne rend pas mieux grâce dans l’eucharistie, on exprime, c’est-à-dire on célèbre le remerciement de façon sacramentelle, comme signe de ce qu’est toujours l’action de grâce. Si l’on tient à parler de l’eucharistie comme sacrifice, ce ne peut être le nôtre. Il n’y a plus rien à offrir à Dieu. Non qu’il fût un temps où c’était possible ; c’est seulement ce que l’on pense trop aisément, trop évidemment, dans le paganisme, comme dans nos conceptions trop stupides de Dieu. En ce sens au moins, l’eucharistie n’est pas un sacrifice, elle est l’accueil du Dieu qui se donne, non seulement à la Croix, mais depuis les origines et jusqu’à la fin des temps.

Nous ne remercions pas Dieu pour le pain de l’eucharistie que nous viendrions de recevoir. Rien n’est plus absurde que l’action de grâce après l’eucharistie, s’il est vrai que l’eucharistie est action de grâce. Nous ne rendons pas grâce pour l’action de grâce. Nous rendons grâce en faisant eucharistie, parce que l’eucharistie est action de grâce. Nous rendons grâce, nous remercions Dieu en recevant le pain. Pour dire merci à Dieu, il faut encore lui offrir qu’il donne, il faut consentir à ce que ce soit lui qui offre, que ce soit lui la vie, la source de l’amour. N’est-ce pas ce que confesse le croyant ?

Nous remercions Dieu en vivant légers et heureux d’être en dette. Nous ne voulons surtout pas ne plus rien devoir à Dieu parce que nous lui devons tout et qu’être en dette est notre vie. Il est heureux de ce que nous consentions à recevoir, que nous le reconnaissions comme provident. Dire merci à Dieu c’est répondre à son appel qui nous fait vivre, son appel à faire de nous ses amis. Dire merci, c’est accepter que Dieu soit la source, l’origine de cette amitié, c’est donc tendre encore les mains pour recevoir ce qu’il donne, sa vie, lui-même : Et le Père fit le partage de ses biens, de la vie, dit le grec, ton bion.

Patrick Royannais

21 avril 2010, fête de saint Anselme



Pour relire ce texte

1) Que signifie que Dieu donne ?

Dieu n’est pas nécessaire. Beaucoup d’hommes et de femmes vivent très bien sans Dieu.

La vie c’est vraiment la vie quand on a des amis. L’homme heureux a besoin d’amis. Les amis comme les parents nous font vivre non pas biologiquement mais plus réellement encore.

Si Dieu fait vivre, c’est comme les amis. Dans une vie par-dessus le marché, dans l’excès de la joie, de la gratuité. Avons-nous déjà été heureux avec Dieu ? Est-ce que nous pouvons raconter une histoire où nous étions bien d’être avec lui (une célébration, une prière, telle rencontre avec d’autres venus aussi pour Dieu, telle activité de solidarité au nom de Dieu, tel réconfort dans la peine ou la détresse, etc.) ?

Dire que Dieu fait vivre, c’est le reconnaître comme celui avec qui nous sommes heureux d’être.

Peut-on alors écrire une prière ? De quoi remercions-nous Dieu ? Non pas de ça ou ça, mais de ce qu’il est avec nous et que sa présence nous fait vivre. Si nous le remercions de ça ou ça, ce n’est pas tant que ce soit grâce à lui que c’est arrivé, mais que dans ces événements, nous avons deviné qu’il était avec nous et que sa présence nous remplissait de joie. Dire merci à Dieu comme un psaume qui énumère moins les raisons de dire merci qu’il n’exprime ce que procure la joie de sa présence, le réconfort de sa présence, la paix de demeurer avec lui et de le suivre, la confiance en son amitié, l’inquiétude de son silence.

2° Comment dire merci à Dieu ?

Qu’est-ce qu’un mendiant ? C’est celui qui est obligé de compter sur la générosité des autres. Et nous, nous arrive-t-il de compter sur la générosité des autres, autrement dit de vivre comme des mendiants ? Les enfants ne sont-ils pas obligés de compter sur la générosité, sur l’amour de leurs parents ? Les parents ne sont-ils pas heureux de compter sur l’amour des autres ?

Et si vivre en mendiant, ce n’était pas d’abord manquer mais pouvoir se réjouir de ce que les autres nous donnent leur amour… Nous voudrions ne jamais avoir assez pour que toujours dure la présence, le présent, le cadeau que les autres nous font.

Pourquoi tendons-nous les mains à la messe ? Est-ce que nous pourrions comme des mendiants compter sur Dieu ? Est-ce que nous pourrions du coup, en tendant les mains, lui offrir de l’accueillir, le laisser venir habiter notre maison ? Le laisserions-nous alors à la joie d’être celui qui offre son amour ?

Communier c’est, comme on peut le faire aussi à chaque instant, laisser à Dieu la possibilité de nous donner de quoi manger, de quoi vivre. Pour le remercier, nous tendons les mains. C’est curieux, mais quel autre cadeau pourrions-nous bien offrir à Dieu si ce n’est notre disponibilité à recevoir encore sa vie ?

De même que nous mangeons pour vivre, de même, nous mangeons ce pain parce que c’est Dieu qui nous fait vivre.

2 commentaires:

  1. MAGNIFIQUE!

    Un grand texte qui condense beaucoup. Qui, parti comme une interrogation philosophique, devient une invitation à la spiritualité au quotidien. Sans être une démonstration que la raison mènerait à la foi, et même sans en avoir l'intention. Lisible par tous, je pense, nourricier pour tous, sans être obligeant.

    Cela m'enthousiasme, parce que cela rejoint ce que j'ai l'impression de vivre, à savoir qu'apprendre à aimer (à être fils, ami, amant...) aide à apprendre à se fier, à être croyant, et vice versa.

    Peut être une illustration, venant d'un autre continent, d'un autre continent spirituel:

    "J'étais allé, mendiant de porte en porte, sur le chemin du village lorsque ton chariot d'or apparut au loin pareil à un rêve splendide et j'admirais quel étais ce Roi de tous les rois!
    Mes espoirs s'exaltèrent et je pensais: c'en est fini des mauvais jours, et déjà je me tenais prêt dans l'attente d'aumônes spontanées et de richesses éparpillées partout dans la poussière.
    Le chariot s'arrêta là où je me tenais. Ton regard tomba sur moi et tu descendis avec un sourire. Je sentis que la chance de ma vie était enfin venue. Soudain, alors, tu tendis ta main droite et dis: "Qu'as tu à me donner?"
    Ah! quel jeu royal était-ce là de tendre la main au mendiant pour mendier! J'étais confus et demeurai perplexe; enfin, de ma besace, je tirai lentement un tout petit grain de blé et te le donnai.
    Mais combien fut grande ma surprise lorsque, à la fin du jour, vidant à terre mon sac, je trouvai un tout petit grain d'or parmi le tas de pauvres grains. Je pleurai amèrement alors et pensai: "Que n'ai-je eu le coeur de te donner mon tout!" "

    Rabindranath Tagore
    L'offrande lyrique
    poème 50
    éditions Gallimard; 2003, p.80
    traduction d'André Gide.

    (dans la traduction anglaise, le "tu" est "thou" et non "you")

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  2. J'avais "besoin" de remercier Dieu, alors je vous ai trouvé. Et voici une nouvelle pensée.
    Ce matin je parlais avec des enfants d'origine indienne et nous parlions de clocher, de minaret et j'ai pris conscience que l'appel à la prière était une façon très ancienne de dire aux humains que peut-être il y avait une dimension qui nous échappait. De fil en aiguille, je me suis rendue compte que peut-être cette dimension était une façon de se dissocier de notre nombril. Ce n'est plus l'égo qui parle mais une interpellation à être sujet. Comment dire merci pour tout ce que nous avons reçu, sinon en rendant le monde libre et gratuit.

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