mardi 29 juin 2010

Suite à la Gay-pride

Dimanche la marche des fiertés Lesbiennes Gays Trans et Bi. La couleur de fête, le bruit et l’extravagance. Principalement des jeunes, mais pas seulement. Dans la foule qui défile, accompagnant les chars, dans la foule qui regarde passer, participant manifestement à l’événement, même si c’est pour un court instant, toutes sortes de gens, aux looks mélangés, ni plus ni moins que dans le métro.
S’agit-il d’une fête ? De quoi s’agit-il d’ailleurs ? Les homophobes n’étaient pas là ou avaient rangé leur hostilité. La reconnaissance est un fait puisque le défilé existe et constitue une manifestation largement soutenue par la ville. Mais ce n’est pas de cette apparence ou non de fête et de reconnaissance que je veux parler.
J’ai pris dans la figure la violence des propos anti ecclésiaux. Quelle haine de l’Eglise ! Tout au long du défilé des petits panneaux brandis insultant le Pape avec les pires amalgames, soupçonnant l’honnêteté des prêtres, etc. Ce n’est pas l’Eglise, me direz-vous, mais ses ministres et encore, certains d’entre eux. Oui. Mais je ne suis pas sûr que la haine contre ces ministres s’arrête respectueusement au seuil du mystère de l’Eglise, la communauté dont le Christ a fait le sacrement de son corps, le sacrement d’une fraternité appelée à reconnaître l’amour de l’unique Père.
Je comprends bien que l’on puisse taper sur les ministres. A la limite, je suis mieux placé que nombre de ceux qui défilaient pour formuler des critiques plus exactes et donc plus violentes parce que moins insignifiantes. Sauf que les miennes ne porteraient pas, je l’espère du moins, de haine.
Je comprends que l’on puisse être en révolte contre l’Eglise et ses ministres. Ce que l’on appelle le discours de l’Eglise ‑ et qui est l’Eglise, qui est le sujet du discours : le Pape, tel évêque, le magistère, l’ensemble des fidèles clercs ou laïcs, tel ou tel chrétien, etc ? ‑ sur la sexualité et en particulier sur l’homosexualité n’est pas entendu. Il a d’autant plus de raisons d’être rejeté qu’il est contredit par la pratique de chrétiens eux-mêmes, de ministres eux-mêmes. Même si l’on frise l’amalgame, il faut bien convenir que les crimes de pédophilie ne peuvent que discréditer le discours des chrétiens sur la sexualité, quoi qu’il en soit de l’engagement de nombreux chrétiens pour une éducation à la liberté et à la responsabilité dans la sexualité.
Je comprends aussi qu’un discours de la responsabilité, justement, qui articule une exigence quant à la sexualité comme expression non seulement d’un besoin mais aussi et surtout comme symbole de ce qu’est l’humain ne peut être reçu par une société qui mesure sa liberté à son pouvoir de faire ce qu’elle veut quand elle veut, ainsi qu’elle en rêve. Rares sont par exemple les stars dont on conte les frasques et qui sont présentées comme idéal de réussite qui ne sont pas jeunes et belles, riches et en bonne santé. Rares sont les pubs où la femme ou les hommes aguicheurs ne sont pas de beaux jeunes gens. Ne pourra pas être accepté sans résistance la dénonciation, par l’Eglise aussi, de l’illusion mortifère selon laquelle se réduirait à ce jeunisme friqué et jouisseur la vie, notre vie, celle de ceux qui n’ont pas, ou n’ont plus ou n’auront pas toujours 20 ans, la santé, la beauté et la richesse. Je comprends que ce discours moral soit parfois une exigence indépassable de résistance, on pourrait dire citoyenne, et de refus de ce qui nie l’humanité de l’homme, une sorte d’opium qui peut aller jusqu’au crime.
Mais je ne comprends pas ou ne veux pas me faire à l’idée que sous prétexte de tout cela, le Christ soit détesté ou ignoré.
Devant la douleur, il n’y a pas toujours quelque chose à faire, si ce n’est de compatir. Devant la douleur qui suscite la haine et qui engendre à son tour la douleur, pas sûr qu’il y ait de solution. La société qui se croit toute puissante n’a pas encore découvert comment abattre la haine. Et d’ailleurs le veut-elle ? Et d’ailleurs, heureusement elle ne le peut sans doute pas ; une telle société serait une dictature.
Notre Eglise, sans renoncer à son discours moral, lequel ne peut pas être compris sans la foi au Christ, ne devrait-elle pas au risque de scandaliser le bourgeois, relâcher le lien entre foi et morale ? Oh je sais, non seulement une foi qui n’agit pas n’est pas la foi, mais la volonté qu’a le magistère de fonder sa morale sur la morale naturelle va à l’encontre de cela, prétendant ainsi à l’universalité de son discours moral. Comme si la foi, la foi catholique, n’était pas universelle, elle. On croit rêver. Mais laissons-là cette question. Jésus, lui, a distingué ce qui était considéré comme sexuellement immoral ou impur et la sainteté, plus qu’il ne l’a fait entre la morale politico-éconimique et la sainteté d’ailleurs, à l’inverse exact de ce que pratique un certain discours ecclésial.
Si le discours de l’Eglise en matière de morale sexuelle est sensé, c’est et ce doit être comme réponse à l’appel de Dieu accueilli dans la foi. Non que cette morale serait alors particulière mais que l’universalité de la foi est plus certaine que celle de la raison, à moins que l’Eglise ne soit l’une des dernières dévotes des Lumières, ce qui serait un comble. Non pas fidéisme contre rationalisme, mais, quoi qu’il en soit de l’autonomie et de la dignité de la raison, conviction que la foi ne peut que mener à une plus grande humanité, donc à une plus grande rationalité. N’oublions pas que la rationalité ne se réduit pas à l’intellectualité et que si amour et vérité, justice et paix ne s’embrassent pas, c’en est fini et de l’homme, et de la morale, et de la raison et de la foi. On est chaque jour contraint de le constater.
Je ne suis pas sûr qu’en droit il y ait une morale chrétienne, qu’il y ait une spécificité de la morale chrétienne. Je ne veux pas pour autant revendiquer l’universalité de la raison. Je suis bien obligé de constater que de fait, il y a des discours qui se prétendent de morale et qui sont particuliers jusque dans leur appel à l’universel. Peut-il en aller autrement dès lors que l’homme est un être fini et contingent et que son approche de la vérité est toujours une quête ?
Sans renoncer donc à son discours moral, l’Eglise voit bien qu’elle ne fera pas entendre ce qu’elle a de plus cher, l’amour de Dieu pour tous, si elle ne change d’attitude. Non pas opportunisme ou adaptation au monde moderne ‑ c’est insensé, on se convertit à l’évangile et l’on ne convertit pas l’évangile ‑ mais accueil sans limite de l’homme tel qu’il est, avec ses failles aussi que l’on aurait bien tort de ne pas repérer.
Qu’est-ce qui garantit que les convictions morales de l’Eglise sont effectivement, de manière égale, l’expression de l’évangile ? L’Eglise est-elle définitivement convertie, tournée vers Dieu, ou n’a-t-elle pas, elle et son discours, toujours à chercher comment lui être plus fidèle ? Changer d’attitude pour se convertir elle-même à l’attitude du Christ qui a tout sacrifié, jusqu’à sa vie, pour témoigner de l’amour de Dieu. Peut-on à juste titre ne pas sursauter devant la distorsion entre l’accommodation de la morale chrétienne avec les puissants et l’argent et l’intransigeance d’un discours dit officiel quant à la sexualité ? A défaut d’offrir leur vie, les ministres et l’ensemble des chrétiens pourraient-ils au moins sacrifier certaines de leurs conceptions morales pour faire entendre qu’il y a plus important, notamment plus important que ce discours moral ou que ces convictions ou habitudes même moutonnières de l’homme moderne ; il y a l’amour de Dieu manifesté, montré en Jésus.
Ne doit-on pas faire le tri entre ce qui est incontestablement inadmissible parce que négateur de l’humanité de l’homme et des pratiques sexuelles dont on ne peut contester qu’elles peuvent contribuer à l’humanisation de l’homme, quand bien même elles n’ont pas la vie biologique comme terme. L’homosexualité pas plus que la l’hétérosexualité n’est une histoire de coït. Si la continence peut être une façon de se libérer du conditionnement de la nature, on ne voit pas comment la nature pourrait-être érigée en norme. La sexualité, continente ou non, c’est le défi de la différence comme lieu de l’union la plus grande parce qu’il n’est pas bon que l’homme soit seul. S’il suffisait d’un homme et d’une femme pour garantir la différence, les droits de la femme ne seraient pas encore une conquête si laborieusement en cours. Je n’ai pas la faiblesse de croire que ce discours passerait mieux. Mais tant qu’à faire d’être rejeté, il aura au moins pour lui de reconnaître ce que des hommes et des femmes vivent d’humanisant, non seulement comme personnes, mais aussi dans leurs actes, dans leurs pratiques sexuelles.
C’est un enfer que tant d’hommes et de femmes se privent de Dieu parce que l’image qu’ils en ont, à juste titre ou pas, les en détourne. Le but n’est pas que tous soient chrétiens ou rejoignent l’Eglise. Le Christ n’est pas venu pour embrigader l’humanité dans une Eglise mais pour que les hommes aient la vie et qu’ils l’aient en abondance. Pas besoin de croire en Dieu pour être aimé de Dieu, pour recevoir, sans même le savoir, sa vie et son salut. Mais comment accepter que l’on rate la chance, la grâce de se reconnaître ses amis, parce que l’évangile aura été défiguré au point d’être inaudible, aura été défiguré par l’Eglise aussi, expression du refus, même dans l’Eglise, de l’intempestif évangélique.

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