samedi 18 septembre 2010

Echec à la morale ! (25ème dimanche)

Voilà une parabole que l’on n’aime pas au point que le lectionnaire en fait une lecture facultative. Et comme Luc est le seul à la rapporter, on peut ne l’entendre jamais. Ce qui nous ennuie à entendre ce texte, c’est que sa leçon, en termes de morale de l’histoire, n’est pas acceptable. Nous ne pouvons imaginer que l’évangile nous invite à la malhonnêteté, à la manœuvre, au calcul pour arriver à nos fins. La fin ne peut justifier les moyens.

Mais au lieu d’ignorer le texte, au lieu d’en éviter la lecture, nous pourrions nous demander ce qu’il faut changer de nos lectures pour que le texte soit audible. Non pas seulement changer quelque chose à la lecture de ce texte, mais changer nos habitudes de lecture, parce que, de façon générale, nous cherchons dans les paraboles une morale, un discours sur le comportement, parce que nous réduisons l’évangile à un code de morale, à des règles de l’agir.

Nous tenons cela en outre d’un XIXème siècle qui avait fait de la vertu une valeur. Que l’on pense à la morale de l’instituteur de la Troisième République auquel le curé du village n’avait pas forcément beaucoup à envier. Vous me direz, en lisant Feydeau et en écoutant les opérettes d’Offenbach, il se pourrait que l’hypocrisie ait été le prix à payer de cette valorisation de la vertu.

On ne saurait nier que nous tenons aussi notre lecture morale des évangiles de ce que cela nous paraît concret, comme nous aimons à dire, souvent d’un air pénétré. Là on voit ce qu’on a à faire. Si la foi n’est pas quelque chose à faire, que voulez-vous transmettre aux enfants ? Comment voulez-vous voir et savoir que vous êtes croyants ? Et l’on ne saurait contester l’importance du service du prochain comme commandement évangélique. L’amour de Dieu et l’amour du prochain sont un seul et même commandement.

Pourtant, force est de reconnaître que la lecture morale du texte d’aujourd’hui bute sur une impossibilité. On ne peut tout de même pas, au nom de l’évangile, au nom de celui qui est venu pour servir et non pour être servi, être invités à la malhonnêteté.

Une des lectures possibles, dans la ligne de ce qui est dit dans les versets qui suivent la parabole, consisterait à inviter à l’astuce. Puisque les hommes sont astucieux lorsqu’ils y trouvent leur intérêt, ne pourraient-ils pas aussi l’être lorsqu’il s’agit de la foi ou du service du frère ? Evidemment, la question n’est pas bien posée, comme si le service du frère et l’amour de Dieu n’étaient pas notre intérêt, le lieu de notre joie. Mais puisque beaucoup dévalorisent leurs actions lorsqu’elles ne leur ont pas coûté, passons sur le fait que le service de Dieu et du prochain puisse ne pas nous apparaître comme notre intérêt. Admettons, même si c’est évidemment faux, que le désintéressement soit la signature de la bonne œuvre, admettons qu’il y ait des intentions chimiquement pures, qu’il soit possible de faire le bien sans en tirer quelque profit.

Et bien, si tu as du mal à servir ton frère et ton Dieu, débrouille-toi. Sois malin. Cela te casse les pieds d’être disciple, débrouille-toi à y trouver quelque intérêt de sorte que tu y sois entraîné plus fort que tes résistances. D’ailleurs, ta conception de l’intention pure pourrait bien être une fausse excuse pour déclarer au-dessus de tes forces ce que tu pourrais faire avec un peu d’aide et d’intéressement. Rappelle-toi la parole du Deutéronome. Elle est prêt de toi cette parole, elle n’est pas au-delà des cieux ou des mers pour que tu dises, qui ira nous la chercher ?

Mais je préfère une autre lecture de la parabole ; une lecture qui met en crise, radicalement, qui discrédite la lecture morale des Ecritures. Non, lire les Ecritures, ce n’est pas tirer une morale, un enseignement. Non, la foi ne consiste pas à dire comment bien faire. Non, contrairement à ce que pensaient les philosophes déjà plus chrétiens, les Ecritures et la religion ne sont pas éducatrices du genre humain. Pas besoin d’aimer Dieu, pas de mystère, seulement des valeurs pour l’éducation du peuple, auxquelles on accède par les seules ressources de l’intelligence et de la droiture morale à l’excellence de la vie. Il ne s’agit évidemment pas de se jeter dans l’inexplicable, l’irrationnel, le merveilleux ou le surnaturel. Il s’agit d’être divinisés par celui qui a pris notre humanité.

Il faut sans doute le reconnaître. Pour de nombreux chrétiens, l’évangile n’est rien d’autre que cet éducateur de moralité, disons-le, éducateur à la morale bourgeoise, celle de la vertu, quoi que l’on fasse par ailleurs, ainsi que le comptent Feydeau et Offenbach, bien loin de la divinisation. Lors d’un Festival de la foi (sic !), à saint Germain des Prés, les phrases scandaleuses de l’évangile avaient été relevées. On y trouvait : les pécheurs et les prostituées vous précèdent dans le Royaume. Où est le scandale quand on se rappelle que Jésus est venu pour les malades et non pour les gens bien portants, pour les pécheurs et non pour les justes ? Evidemment, si l’on se croit juste, on ne voit pas bien pourquoi Jésus est venu. Alors, on réduit l’évangile à la taille de notre justice.

Voilà exactement ce que notre parabole met en crise, interdit. resterait maintenant à dire ce que signifie être croyant. Puisque notre parabole ne le dit pas et que mon temps est passé, je resterai moi aussi dans le suspens. Si déjà nous avons repéré l’impossibilité de réduire la suite de l’évangile à une justice, ce qu'elle est fondamentalement aussi cependant, si déjà nous avons entendu que nous ne pouvons faire confiance à une lecture des évangiles qui délivrerait une morale, ainsi que pourrait le faire l’instituteur de la Troisième République, nous n’aurons pas perdu notre temps à écouter ces versets de l’évangile qui sont tout sauf susceptibles de relever d’une lecture facultative.

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