jeudi 2 septembre 2010

Préférer le Christ, haïr ses proches (23ème dimanche)

Qu’est-ce que cela signifie préférer le Christ, le préférer à ses proches ? L’amour est-il encore amour s’il est exclusif ? L’amour n’est-il pas comme le pain au bord du lac, qui se multiplie quand il est partagé ? Il n’est déjà pas humain de confisquer l’amour, on ne voit pas comment Dieu, même premier servi, pourrait se le réserver, à moins de bâtir, comme on l’a trop fait, un visage de Dieu qui ne peut que légitimement conduire à le détester, qui ne peut que, pour le salut même de l’homme, conduire à l’athéisme.

La traduction liturgique essaie de nous faciliter la tâche en gommant l’extrémisme du propos. Pas sûr qu’elle nous rende grand service. Le texte dit : si quelqu’un vient à moi sans haïr son père, sa mère, etc… Que comprendre. Que signifie préférer le Christ, haïr les siens ?

Sont rassemblés dans nos versets des propos de Jésus que l’on retrouve dans le sermon sur la montagne de Matthieu. Ils apparaissent comme une recomposition par la communauté chrétienne primitive et ont peu de chance de constituer comme tels un discours de Jésus. Il est bien étonnant que Jésus qui tourne habituellement son regard et le nôtre vers le Père revendique d’être au centre, réclame qu’on le préfère. Le souci des communautés d’encourager des générations nouvellement chrétiennes à la rupture de la conversion est trahi par ces propos radicaux.

Mais cette explication historique ne suffit pas à désamorcer le scandale de l’exagération mise sur les lèvres de Jésus, cette condition, pour le suivre qui réside dans la haine des siens.

L’exagération nous met sur la voie de propos que l’on dit hyperboliques, de façon analogue à ce que l’on appelle une parabole. Par l’hyperbole, en forçant le trait, on essaye de dire ce qu’on ne peut pas dire par le discours de premier degré, celui de la description. Alors on fait comme exploser la langue pour obliger à ne pas rester prisonnier d’un premier degré dont pourtant on a besoin. Ne regardez pas le doigt de l’hyperbole, mais ce que montre ce doigt.

Alors ce pourrait être l’attitude que Jésus prête aux foules qui le suivent qui est dénoncée. Qu’imaginent les foules de la suite du Christ ? On n’en sait rien. Mais Jésus affirme une radicalité extrême. Soit les foules sont versatiles, et Jésus les invitent à réfléchir avant de s’engager. Ce n’est tout simplement pas possible. Jésus sait que les hommes sont versatiles et que c’est son Père qui s’est engagé à jamais, radicalement, à l’extrême, en leur faveur ainsi qu’en témoigne le fils lui-même en sa mission. Soit les hommes se croient capables d’être disciples, sont, au moins en paroles, prêts à tout. Pas seulement en parole d’ailleurs, et malheureusement ! Les extrémismes sont prêts à tout au nom de Dieu et n’en finissent pas de faire des ravages !

Malheureusement encore, l’extrémisme ne se réduit pas à sa forme violente et terroriste. Nous pourrions penser nous-mêmes que l’on n’en fait jamais assez pour Dieu. Nous pourrions penser qu’il faut être en règle avec Dieu. Cela peut prendre la forme du scrupule religieux, mais il y a peu de chance que la foule qui suit Jésus soit composée exclusivement de scrupuleux. Il s’agit plutôt de notre conscience, bonne ou mauvaise, croire qu’on a tout fait, qu’on est en règle, ou au contraire qu’il faut en faire plus, que l’on ne prie jamais assez, que l’on doit rajouter à la messe une prière à Marie, à l’office un angelus, ou que sais-je ?

Or aimer Jésus ne se mesure pas à ce plus qu’on pourrait encore faire. Aimer Jésus oblige à changer de logique. Ainsi par exemple ‑ et quel exemple ! ‑, l’évidence qu’il faudrait aimer son père, son frère, sa mère, les siens en devient fausse au point que l’on n’est pas plus dans l’erreur à faire de leur haine une condition de la suite du Christ. La proximité des nôtres est trop courte pour être assurément amour du prochain. Aimer Jésus pourrait-on dire, ce n’est pas aimer les siens. Irait-on jusqu’à dire, de façon provocante, aimer Jésus, c’est haïr les siens ? L’amour de Dieu et du prochain est un unique et le seul commandement, prochain dont l’évangile a parlé quelques chapitres plus haut avec le bon Samaritain. Le prochain n’est pas celui qui nous est proche, comme les parents, mais tout homme qui doit pouvoir trouver en nous, comme en Jésus, un prochain. Si les nôtres constituent l’aune de la proximité, n’avons-nous pas drastiquement limité l’amour, ne sommes-nous pas dans le mensonge ? Seule l’exagération pourrait nous déloger de cela. Dans ces conditions, ne faudrait-il pas effectivement, pour suivre Jésus, haïr les siens ?

La suite du Christ est chemin de la croix, dit le texte, un exode, pire un exil. Comme Abraham, il faut quitter son pays et la maison des siens. Quelques jours après que les media ont enfin rendu compte du désaccord de l’Eglise quant à la politique sécuritaire française, en particulier vis-à-vis des Roms, un sondage révèle qu’une majorité de français, y compris parmi les catholiques, estime que l’Eglise est sortie de son rôle. L’évangile continue de rester inaudible. Même parmi les catholiques, on lui résiste. L’amour du prochain est confondu avec la proximité de l’origine, alors qu’elle est celle qui se découvre dans l’exode et l’exil.

Il n’y a rien de spécifiquement chrétien dans l’exigence morale, seulement la radicalité du service de tout homme, puisque, par l’adoption filiale, Dieu notre Père, nous donne chaque homme, même lointain, pour prochain, pour frère. Quand tu aimeras tout homme au point qu’il puisse trouver en toi un prochain, l’amour de tes proches pourra ne pas te détourner du Christ, tu pourras ne pas les haïr. Tant que tu hais l’étranger, même à aimer très puissamment les tiens, tu es dans le mensonge, tu ne peux prétendre être disciple du Christ. Cette parole d’évangile vient bien à propos. Il ne faut surtout pas la relativiser.

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