samedi 24 décembre 2011

Avec Noël, il n'y a plus de séparation entre l'humain et le divin


J’ai lu ces derniers jours les conférences que le jeune théologien Ratzinger avait données, année après année, sur chacune des quatre sessions conciliaires. Ces textes viennent d’être traduits en français et offrent une bonne manière de se préparer à célébrer les cinquante ans de l’ouverture du second concile du Vatican, le 12 octobre 1962.
Le Père Ratzinger discerne deux phases dans le concile. « On pourrait appeler la première phase, écrit-il, celle de l’incarnation. On redécouvre dans l’incarnation un aspect central du christianisme, et on en fait le point de départ de toute la construction théologique. » Alors que nous célébrons la venu dans la chair du fils de Dieu, son incarnation, nous ne pouvons pas ne pas être attentifs à ces lignes.
« Le Dieu des chrétiens, le Dieu fait homme, n’est pas un Dieu de l’autre monde, écrit encore le théologien, mais précisément un Dieu de ce monde-ci. Le Royaume des cieux annoncé par le Christ est en vérité une action de Dieu qui concerne ce monde, et non un lieu au-delà de lui. »
Cela nous paraît aujourd’hui une évidence, mais les siècles d’opposition entre le monde moderne et l’Eglise avaient pu le faire oublier. Le concile dépasse le conflit en méditant sur l’incarnation, entrée de Dieu dans le monde, habitation de Dieu dans le monde.
« Cette prise de conscience, poursuit Joseph Ratzinger, a conduit à un christianisme humain, vital, ouvert au monde, en un mot, ce que l’on a pris l’habitude d’appeler un christianisme incarné : un christianisme qui ne se perd pas dans les mortifications, la fuite du monde et l’attente de l’au-delà, mais qui s’ouvre avec sympathie au monde et s’insère dans la vie d’aujourd’hui, se réjouit de tout ce qui est beau, noble et grand, et y découvre la trace des valeurs chrétiennes qui, elles-mêmes, doivent de nouveau prendre chair et se réaliser comme une responsabilité à l’égard de notre époque. »
A cet optimisme aurait succédé d’après notre auteur une deuxième phase qu’il dit critique et qu’il appelle « eschatologique ». L’incarnation n’aurait pas tout dit de la foi. La croix est jugement du monde. Ce monde n’est pas le paradis et l’évangile de la croix est signe de contradiction et dénonce le monde dans son injustice. Le futur Pape se fait le partisan de cette critique. Il interprète les violentes secousses que connaît l’Eglise comme une conséquence de l’optimisme conciliaire et de cette théologie de l’incarnation.
Il fait alors remarquer ce que nous ne pouvons que confesser ce soir. La croix est source de l’incarnation. Noël est conséquence du mystère pascal, de la mort et de la résurrection. La naissance de Jésus vient en quelque sorte après sa mort, aussi curieux que cela puisse paraître. Sans Pâques, Noel est impossible. « Le thème de l’incarnation est même déjà une théologie de la croix, car l’incarnation signifie déjà que Dieu se livre lui-même. »
Mais l’articulation comme inversion du temps entre Noel et Pâques se transforme subrepticement en une opposition entre théologie de la croix et théologie de l’incarnation. Le jeune théologien semble ne pas voir ou ne pas vouloir voir le problème. Derrière la faute logique se cache ce que le concile avait précisément en vue, quand bien même il n’a pas su réponde au défi, l’annonce de l’évangile dans un monde sans Dieu.
Il ne s’agit pas de choisir entre deux théologies, de la crèche ou de la croix, mais de repositionner la foi dans le monde moderne, un monde qui ne se définit plus religieusement. Ce n’est plus l’Eglise qui s’oppose au monde moderne ‑ elle n’en a plus les moyens et risque plutôt de finir dans un sectarisme identitaire. Même pour nombre de chrétiens, ce monde n’a pas besoin de Dieu pour se comprendre. Nous avons changé de monde. On peut regretter le monde religieux, mais il n’est plus. Si nous ne savons faire entendre l’évangile dans le monde d’aujourd’hui, il ne résonnera nulle part car il n’y a pas d’autre monde.
Or avec l’incarnation, avec le Dieu fait homme, la distinction entre l’humain et le divin n’a plus de sens. La confusion n’en a pas davantage. Fêter Noel, c’est mettre en crise, critiquer, la séparation bien pratique du monde de Dieu et du monde de l’homme. Avec l’incarnation, ne se reconnaît plus ce qui est humain et divin, et l’inhumain de la loi du plus fort est scandale. Le jugement dernier de Mt 25 illustre cela : Chaque fois que vous l’avez fait ou pas à l’un de ces petits, c’est à moi que vous l’avez fait ou pas fait.
Il ne s’agit pas de se réfugier par une naïveté coupable dans les valeurs mondaines. La Croix constitue toujours le jugement du monde. Mais en aucun cas, elle ne légitime un repli identitaire. Il ne s’agit pas d’évacuer le jugement. J’attends le jugement, le non définitif de Dieu au mal et je ne l’ai jamais autant attendu depuis que je connais les abus de pouvoir de la hiérarchie ecclésiastique, absolutisme inadmissible. Les lourdes décisions que ces hommes prennent sans écouter personne leur vaudront, je ne peux que l’espérer, un jugement. Je ne l’ai jamais autant attendu que depuis que j’ai vu la pauvreté et l’injustice à Madagascar, que depuis que j’ai compris ce qu’est l’horreur du crime.
Mais si Dieu se fait homme, c’est pour justifier ce monde, non lui donner raison, mais le rendre juste. Si Dieu se fait homme, non pour condamner, mais en aimant jusqu’à l’extrême, comme à la croix, c’est en ne retenant rien du rang qui l’égalait à Dieu.
Ne nous importe pas, avec Noel, de savoir ce qui est chrétien, même si dans la venue du Fils en la chair, le jugement est plus proche que jamais. Ne nous importe avec Noel que la vie de l’humanité. « Je suis venu, dit Jésus, pour que les hommes aient la vie et qu’il l’aient en abondance. » Nous importe la dénonciation de l’injustice pour que les hommes vivent.
Fêter Noel, c’est oser croire que la vie aura le dernier mot. C’est donc exactement fêter la mort et la résurrection du Seigneur.

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