samedi 9 juin 2012

Boire le sang (Fête Dieu)


Les textes de la fête du corpus Christi de l’année B (Ex 24,3-8 ; He 9,11-15 ; Mc 14,12-26) mettent en scène la thématique de l’alliance et donc celle du sang. Alliance scellée dans le sang, voilà une expérience bien étrange pour nous tant elle nous semble étrangère.
Nous connaissons des alliances ; ainsi le mariage même si les mots que nous associerions à mariage seraient plutôt amour, famille, couple. Cependant, ne nous est pas étranger le fait que deux personnes fassent alliance. Ils portent au doigt une alliance signe de leur alliance. On s’allie aussi en affaires, on appelle cela plutôt un associé. On peut s’allier au sport, au jeu, etc.
Il y a toujours des rites pour sceller une alliance. Ainsi, on n’envisage guère de mariage sans repas. Les grands comme les petits moments de communion, d’alliance, donnent systématiquement lieu au partage d’un verre. Il faut partager pour faire alliance.
Lorsqu’il s’agit d’une alliance avec Dieu, baptême, profession de foi, par exemple, avec qui partager le verre ? En famille et entre amis, certes. Mais l’on pourrait oublier Dieu. D’ailleurs ne s’empresse-t-on pas de dire que si l’on fait sa profession de foi, ce n’est pas pour les cadeaux ? Comme pour insister sur autre chose que l’on ne sait dire que négativement.
Les hommes de l’Antiquité, les hommes de la Bible, mais aussi, tous ceux qui produisent encore leur nourriture font une expérience qui nous est de plus en plus inconnue chaque fois qu’ils tuent un animal pour le manger. Ils font couler le sang. Ils arrêtent la vie, ils tuent. Cette expérience est curieuse. Le poulet qui courrait depuis des mois autour de la maison, le cochon que chaque jour vous nourrissiez, dont vous vous occupiez, vous le tuez.
Faire mourir même pour les meilleures raisons, manger, c’est curieux. Cela ne peut pas ne pas nous interroger. Nous vivons de la mort de l’animal. Il y a quelque chose de mystérieux ou une vie par la mort fait vivre. Le sang que l’on verse et qui représente la vie, fait toucher du doigt ce qui nous échappe, justement la vie. Et à toucher le principe de la vie, il pourrait y avoir quelque chose de quasi sacrilège.
Alors quoi de plus indiqué pour sceller une alliance avec Dieu que ce sang ? Offrir le sang au dieu, le verser sur l’autel, permet de payer la dette à la vie que nous aurions contractée en tuant. Plus encore, cela établit une communion avec le dieu, nous partageons avec lui l’animal qui fait vivre : à nous la chair, au dieu le sang.
Offrir le sang à la divinité, en couvrir les pierres de l’alliance, stèles ou autels, voilà les paraboles pleines de signification de la communion ou du commerce avec le dieu. Nous ne produisons plus, majoritairement, nos aliments, et il est de plus en plus difficile de retrouver dans nos vies des traces de ce rapport vie-mort-vie c’est-à-dire de la signification du sang.
Est-ce à dire que la dimension sacrificielle du sang eucharistique ne peut que nous échapper ou nous atteindre seulement après de longues introductions anthropologiques ou ethnologiques ? Nous sommes plus sensibles à cet arrière-fond biblique du vin signe de fête, comme à Cana, qui réjouit le cœur de l’homme ainsi que le dit le psaume. Nous ne percevons guère, quoi que dise la liturgie, le vin consacré comme du sang. Boirions-nous à la coupe si nous la pensions pleine de sang ? Qui n’aurait pas un haut-le-cœur à boire du sang ?
D’un certain point de vue, c’est embêtant ; comment comprendrons-nous ce que nous faisons dans l’eucharistie, manger la chair, boire le sang ? S’il ne s’agit plus que de métaphores mortes, ne sommes-nous pas tenus écartés du sacrement de l’eucharistie ? D’un autre point de vue, peut-être le point de vue central, le point de vue le plus important, ce n’est pas grave. Les textes du Nouveau Testament qui présentent la mort de Jésus comme un sacrifice, celui du sang versé pour la rémission des péchés ou pour la communion, ne sont pas les plus nombreux. On peut même dire que le texte le plus sacrificiel du Nouveau Testament, constate la fin des sacrifices, leur inanités. Pour la lettre aux Hébreux dont nous avons entendu quelques versets, la mort de Jésus n’est pas un sacrifice. Citant le psaume, l’épitre dit : tu ne voulais ni offrande ni sacrifice, alors j’ai dit, me voici Seigneur, je viens faire ta volonté. Dans la ligne prophétique, largement reprise par Jésus lui-même, faire la volonté de Dieu, observer les commandements importe plus que tous les sacrifices. Et lorsque l’épitre parle de sacrifices, c’est pour nous en débarrasser, c’est comme antitype, pour manifester la nouveauté chrétienne.
En effet, ce n’est pas la mort de Jésus qui nous sauve, mais sa fidélité. Et comment aurait-il été fidèle s’il n’avait été jusqu’au bout, aimer jusqu'à l'extrême, quoi qu’il en coutât ? Sa mort signe, scelle l’alliance laquelle est contractée dès le début. Elle n’est que l’acte où se voit le plus clairement l’abandon de la vie. Mais depuis longtemps, Jésus ne garde pas sa vie, mais l’offre, car c’est en l’offrant, jour après jour, dans la disponibilité absolue, dans une existence pour les autres, les hommes et son Père, qu’il la sauve. Celui qui garde sa vie la perdra.
Boire le sang c’est boire la vie. C’est à la vie de Jésus que nous communions. Nous vivons de sa vie, nous vivons de ce qu’il ne cesse de s’offrir, se donner. Se donner pour ceux qu’on aime, est-ce un sacrifice ? Nous pourrions tout autant dire que se donner dans sa chair c’est jouir. N’est-il pas grandement jubilatoire le moment où votre petit vous dit merci de ce que vous l’aimiez, c’est-à-dire que vous donniez votre vie pour lui ? Se donner pour ceux qu’on aime, c’est vivre, c’est passer de la mort à la vie, de la vie donnée qui est parfois une mort à soi-même, à la vie reçue au centuple.

Faire alliance avec Dieu, dans un baptême, une profession de foi, dans le verre d’eau donné à l’un de ces petits qui sont les siens, c’est estimer que nous vivons aussi de la vie de Jésus reçue parce que donnée, c’est vivre de la vie reçue parce que donnée.

2 commentaires:

  1. Dominique Bargiarelli25 juin 2012 à 17:28

    "Ce n'est ps la mort de Jésus qui nous sauve mais sa fidélité"
    Tiens donc. Il me semble pourtant avoir lu à différents endroits que si le Christ est mort par obéissance (ou comme vous dîtes par "fidélité") c'est tout de même pour nos péchés.
    Paul n'a donc apparemment rien compris et les Péres de l'Eglise non plus???
    Et le credo qui dit "crucifié pour nous sous Ponce -Pilate..."faut-il donc le réformer???
    Quant à vivre de la vie de Jésus, pour moi c'est être au même niveau que Paul lorsqu'il dit"ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi"A ce moment-là, oui, on vit de la vie de Jésus ,avant???

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  2. Décidément cher Monsieur, vous aimez le rôle de correcteur de copies ! Et c'est vous qui vous plaignez de ce que je ne vous laisserais pas le droit de penser autrement que moi ! Si jamais un de mes post obtient la moyenne, tenez-moi au courant, cela me fera plaisir, à moins que cela ne m'inquiète.
    En outre, vous avez l'art de sortir une phrase de son contexte. Autant dire qu'elle n'a plus le même sens. Je ne change pas le credo, je prétends même, voyez-vous, le commenter. Et dire qu'"il a été crucifié pour nous", mais aussi que "pour nous les hommes et pour notre salut il s'est fait homme" (curieux comme vous citez ce qui vous arrange et écartez le reste. Mes restes de prof de philo jugent sévèrement ce genre d'omissions !) cela veut précisément dire qu'il est mort en fidélité à tout ce qu'il avait déjà vécu. Il ne s'agit pas d'écarter la mort, mais de la comprendre comme dernier mot et non d'en faire le seul et unique moment par lequel nous serions sauvés.
    Dites-moi au passage, vous avez fait un peu de théologie ? Ou bien vous lisez un peu de théologie, ou bien vous en êtes resté à votre catéchisme. Le catéchisme, c'est bien quand on est en âge de catéchisme, après c'est de l'indigence intellectuelle qui frise la paresse à moins que ce ne soit l'arrogance quand on prétend faire la leçon aux autres.

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