samedi 10 novembre 2012

Dans son indigence (32ème dimanche B)


La pression monte. Alors que se termine le chapitre 12 de l’évangile, on voit bien que chaque prise de parole est une agression d’un camp contre un autre. La liturgie nous fait lire les pièges tendus à Jésus. Entre l’évangile de dimanche dernier et celui d’aujourd’hui, on a sauté quelques phrases et notamment la posture où Jésus se tient qui cherche querelle.
Nous avions fini avec ces mots : « Jésus, voyant qu'il avait fait une remarque pleine de sens, lui dit : "Tu n'es pas loin du Royaume de Dieu." Et nul n'osait plus l'interroger. » Alors, devant ce que l’on peut imaginer comme un silence gêné ou peut-être un brouhaha, Jésus en rajoute une couche : « Prenant la parole, Jésus disait en enseignant dans le Temple : "Comment les scribes peuvent-ils dire que le Christ est fils de David ?" » Et le voilà parti dans un conflit des interprétations. Car il est bien évident que le Messie est Fils de David. L’évangile de Marc le sait ; il nous a présenté Bartimée qui appelle : « Jésus, Fils de David, aie pitié de moi » Jésus n’avait rien trouvé à redire. C’était juste un chapitre plus haut !
Après un raisonnement qui montre la limite d’une telle nomination, on se tourne une nouvelle fois vers la foule pour jauger sa réaction : « la foule nombreuse l’écoutait avec plaisir. »
Le texte enchaîne : « Il disait encore dans son enseignement : " Gardez-vous des scribes qui se plaisent à circuler en longues robes, à recevoir les salutations sur les places publiques… ». Nouvelle dénonciation, et même attaque, de la part de Jésus.
Ce qui est curieux, c’est que Jésus n’attaque jamais ceux qui sont évidemment des pécheurs. Ils attaquent ceux qui sont données pour Juifs observants, lecteurs et spécialistes des Ecritures, pharisiens, scribes, maître de la loi, alors même qu’il est lui-même juif observant, les sacrifices en moins, connaisseur des Ecritures et maître dans leur interprétation.
Les protagonistes du procès et de la condamnation sont réunis. A dire vrai, le procès a déjà commencé, et celui qu’on n’entendra pas se défendre, muet comme la brebis devant le tondeur, expose sa défense, mieux, il n’a rien à défendre, il expose ce qu’il croit, ce qu’il est, sa vie, sa raison d’être, l’amour dont l’aime le Père.
Il est bien sûr impossible de reconstituer ce qui se passe dans la tête de Jésus, et ce n’est pas certain que cela aurait quelque intérêt. Force est de constater qu’il passe en deux phrases de la querelle à l’admiration, au point que l’on se demande si Marc a correctement rédigé son texte. Principe de la juxtaposition, sans expression d’un lien logique quelconque, ce que les grammairiens appellent l’asyndète. La veuve lui apparaît comme le contraire de ceux dont il appelait à ce que l’on se méfie, pharisiens, scribes et docteurs.
Qu’a-t-elle qu’ils n’ont pas ? Rien. Justement, elle n’a rien, elle n’a que son indigence, son manque. Le mot grec est hysterèsin, le besoin, le manque, de la même famille que utérus. Quand on sait, on n’apprend plus, on est plein de tas de choses, de soi. Elle, elle est prête à recevoir, et même ce qu’elle aurait, elle le donne pour être plus vide encore, pour n’avoir plus rien, pour ne pouvoir plus que recevoir. Elle est passé du désir de son homme au désir du trésor du temple.
Cette femme est parabole de la vie avec Dieu. Cette femme tend à Jésus un miroir de sa propre aventure spirituelle. Le fils se tient dans la position d’abandon où il reçoit tout du Père qui le fait vivre,  où il reçoit l’Esprit du Père qui devient dans cette donation, son Esprit.
Et remarquez que si les adversaires de Jésus sont ici les plus honorables des croyants, ce n’est sans doute pas parce que Jésus dénoncerait la tartufferie. Ils ne seraient pas respectables s’ils étaient hypocrites. Ce qu’ils ont, ce qu’ils ont de meilleur, ce dont ils sont pleins au point de déborder, ne pouvons plus rien accueillir de plus, surtout pas les propos de Jésus, qu’ils ne peuvent pas avaler au point de le livrer aux Romains, ce qu’ils ont de trop, c’est leur foi.
La foi, disons, les pratiques et connaissances religieuses, empêchent d’entendre ce que Jésus a à dire. C’est incroyable, mais c’est ainsi. Pendant des siècles, pour ne pas entendre cette leçon, on a compris que Jésus dénonçait le judaïsme prétendu obtus. Mais si nous ne pouvons plus parler ainsi, alors, Jésus pourrait nous dénoncer nous-mêmes, les croyants. Non que nous ferions mal, au contraire, mais que nous serions pleins, plus prêts à rien changer, pleins de nous-mêmes, satisfaits, pleins de nos traditions, de nos certitudes, qui nous empêchent peut-être de croire, au moins de transmettre la foi.
Si ce n’est pas un hasard que le manque de la femme soit dit par un mot qui exprime sa féminité, alors, ce que nous pourrions entendre, c’est que les males qui confisquent le pouvoir sont renvoyés à leur suffisance comme adversaires invétérés de Jésus. (Si l’on peut dire, il y a des femmes qui sont males, qui n’ont besoin de rien. Il ne suffit pas de porter une jupe, avait dit l’archevêque de Paris, il faut, dirais-je n’avoir rien, ni dans la tête, ni dans les mains, ni dans le cœur, pour être à l’image de Jésus qui reçoit tout, qui vit de recevoir seulement, comme cette pauvre veuve.

De là à dire que nos traditions nous remplissent au point que nous ne savons plus accueillir ce qui pourrait être le souffle de l’Esprit dans notre Eglise, par exemple dans l’ordination des femmes, il n’y a qu’un pas. Je laisse à chacun la responsabilité de le franchir ou non.

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