dimanche 4 octobre 2015

Laïcité et religions. B. Cazeneuve

Extrait du discours de M. B. Cazeneuve, Ministre de l'intérieur
Etats généraux du christianisme (La Vie), Strasbourg, 3 octobre 2015


Années après années, vous réfléchissez à la juste place des chrétiens dans la société, à leurs engagements dans le monde d’aujourd’hui.
Permettez-moi de commencer par vous dire à mon tour que je crois que les chrétiens ont en effet un rôle essentiel à jouer, aux côtés des croyants d’autres confessions, dans le traitement des maux que connaît notre société anxieuse, éreintée par le chômage, inquiète des mutations du monde qui l’entoure, profondément en quête de sens. A mes yeux, les valeurs qu’ils défendent contribuent tout particulièrement à la cohésion sociale, car elles rejoignent celles du pacte républicain.
Cette proximité spirituelle entre la République et l’Eglise, paradoxale au premier abord, avait bien été soulignée par le pape Jean-Paul II dans sa célèbre homélie au Bourget en 1980 : «On sait la place que l’idée de liberté, d’égalité et de fraternité tient dans votre culture, dans votre histoire. Au fond, observait Jean-Paul II, ce sont-là des idées chrétiennes. Je le dis tout en ayant bien conscience que ceux qui ont formulé ainsi, les premiers, cet idéal, ne se référaient pas à l’alliance de l’homme avec la sagesse éternelle. Mais ils voulaient agir pour l’homme. »
Certes, notre histoire contemporaine, tout au long du 19ème siècle notamment, a pu témoigner des difficultés éprouvées par les catholiques français à embrasser sans réserve l’héritage révolutionnaire, tant les séquelles de la constitution civile du clergé et le souvenir des années qui ont suivi restèrent vivaces. La République elle-même ne fit pas toujours preuve de tolérance à l’égard d’une Eglise perçue comme un redoutable adversaire, plutôt que comme une source d’inspiration dans la recherche du bien public.
L’histoire politique ne doit cependant pas nous dissimuler  la réalité de certaines filiations. Certes, notre devise républicaine s’adresse à ceux qui croient au ciel, comme ceux à qui n’y croient pas. Pour autant, comme le relevait Jean-Paul II, notre devise nationale, « liberté, égalité, fraternité » rejoint bien à certains égards le message évangélique.
Pour prendre le premier membre de notre devise nationale, il est bon de rappeler que sous la Révolution française on pouvait lire à Strasbourg sur le pont qui enjambe le Rhin : « Ici commence le pays de la liberté ». Or la grande tradition chrétienne, avec St Thomas d’Aquin notamment, avait décliné l’idée de la liberté des enfants de Dieu, de l’émancipation des tyrannies, de la primauté de la loi d’amour du Christ sur les pesanteurs passées. Des figures telles que celle du Pasteur Dietrich BONHOEFFER ont magnifiquement témoigné de cet amour chrétien de la liberté, acceptant de subir le martyre plutôt que d’abdiquer face à la barbarie nazie.
De même, quand Saint Paul écrit aux Galates : « Il n’y a plus ni juif ni grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme, car tous, vous ne faites plus qu’un », comment ne pas y voir la racine première de l’égalité républicaine de tous devant la loi ?
Quant à la fraternité républicaine, elle est l’expression politique de la grande question biblique “Qu’as-tu fait de ton frère?”.
Cette fraternité, les chrétiens de tous les âges ne la vivent pas de façon abstraite. Ils constituent une communauté au service de leur prochain. Leur action, celle des Eglises et des associations qu’elles inspirent, est animée depuis toujours par le souci de secourir les déshérités. Je veux rendre à ce titre un hommage sincère à l’action qu’ils mènent au service des sans-abri, à l’aide matérielle et spirituelle qu’ils apportent aux handicapés, aux malades, aux personnes âgées remisés aux périphéries de nos sociétés. S’il revient avant tout à l’Etat de lutter contre la misère, les chrétiens s’emploient au quotidien à prendre leur part de cette mission.
Je pense également, bien entendu, à l’engagement qu’ont manifesté catholiques et protestants dans l’accueil des migrants depuis plusieurs mois. Ils se sont situés dans la tradition du christianisme social, défenseur des plus pauvres et des plus faibles et ont répondu aux exhortations du pape FRANCOIS, appelant l’Eglise et les chrétiens à se rapprocher des « périphéries existentielles ».
Faire vivre les valeurs républicaines, qui sont aussi largement celles de l’évangile, constitue pour moi l’une des clés de ce renouveau que vous appelez de vos vœux. Même si elle est marquée par la sécularisation comme tous les pays occidentaux, même si elle a accueilli sur son sol les croyants de toutes confessions, qui contribuent eux aussi à sa richesse culturelle, la France est historiquement un pays de tradition chrétienne. Comment donc les Français pourraient-ils faire société en négligeant cet engagement des chrétiens ? Réciproquement, comment les chrétiens français pourraient-ils vivre leur engagement sans être conscients et fiers de défendre également les valeurs de la République ?
*
Je n’ignore pas qu’en tenant de tels propos, je m’expose aux critiques de ceux qui estiment que la laïcité consiste pour l’Etat et ses représentants à ignorer l’existence du fait religieux, à redouter ses effets ou même à restreindre son expression dans l’espace public.
Telle n’est pas ma conception. Telle n’était pas non plus la conception des inspirateurs de la loi de 1905, je pense à Aristide BRIAND ou à Jean JAURES, qui désiraient une loi d’apaisement. A leur suite, je suis convaincu que la laïcité est avant tout un principe juridique de neutralité religieuse, qui s’impose à l’Etat et à ses représentants. Ce principe a ainsi pour finalité de garantir à chacun le droit de croire ou de ne pas croire, ainsi que, pour le croyant, le droit d’exercer son culte dans des conditions dignes et paisibles. « La Laïcité, comme l’a très bien dit Emile POULAT, c’est une société qui donne place à tous. »
Je suis donc également convaincu que l’Etat n’a pas à ériger la laïcité en hostilité contre la religion. Pour ne citer que quelques exemples récents, je suis préoccupé par l’attitude de certains élus locaux qui s’efforcent d’empêcher l’ouverture des lieux de culte, lorsque la religion que l’on y professe n’est pas de leur goût, et qui multiplient les manœuvres dilatoires pour faire obstacle à l’exercice d’un droit protégé par la constitution : la liberté de culte. Je n’ai pas non plus de bienveillance pour les élus qui invoquent la laïcité pour pénaliser certains Français en raison de leur religion,  qui voudraient interdire à des femmes portant un simple foulard l’accès à des plages publiques, ou à des enfants de pouvoir bénéficier de menus de substitution dans les cantines scolaires. Enfin, je me suis bien entendu indigné lorsque le principe de laïcité a été invoqué, de façon inepte, pour interdire une campagne faisant la publicité d’un concert au profit des Chrétiens d’Orient en danger.
Je ne vous surprendrai donc pas en vous disant que la laïcité républicaine, telle qu’elle figure dans nos textes, telle qu’elle est déclinée concrètement par nos juridictions, n’est pas à mes yeux très éloignée de la définition qu’en donnait Jean-Paul II, en parlant de la France : « La laïcité laisse à chaque institution, dans la sphère qui est la sienne, la place qui lui revient, dans un dialogue loyal en vue d’une collaboration fructueuse pour le service de tous les hommes. Une séparation bien comprise entre l’Église et l’État conduit au respect de la vie religieuse et de ses symboles les plus profonds, et à une juste considération de la démarche et de la pensée religieuse ».
La laïcité n’interdit ni le dialogue, ni le respect mutuel entre l’Etat et les responsables des cultes. Je suis personnellement très attaché à ce dialogue, dont la forme la plus simple réside dans les visites qu’un ministre de la République peut rendre aux fidèles des diverses confessions dans des moments de fête ou de recueillement. C’est ainsi que je me suis rendu la semaine passée à la synagogue, à l’occasion de Yom Kippour, et le lendemain à la Moquée de Cherbourg pour la fête de l’Aïd-El-Kebir. Tout comme j’ai pu assister à l’office protestant qui est célébré chaque été sous les châtaigniers lors de l’Assemblée du désert à Mialet, dans le Gard ; et à la messe de Noël de la paroisse syro-chaldéenne de Saint-Thomas l’Apôtre, à Sarcelles, au moment où notre pays exprimait sa solidarité à l’égard des chrétiens d’Irak victimes de terribles persécutions. L’évocation des camisards, qui fait aujourd’hui écho à d’autres persécutions, nous rappelle que le combat pour la liberté de conscience et la liberté religieuse doit être mené de manière inlassable.
Naturellement, ce dialogue peut aussi prendre des formes plus institutionnelles. Une instance de dialogue très utile existe ainsi entre l’Etat et l’Eglise de France, depuis 2000, et j’ai souhaité plus récemment créer, sous une forme un peu différente, un forum d’échange régulier avec l’Islam de France. Ces rencontres sont l’occasion d’examiner les problèmes très concrets que peut poser aujourd’hui l’exercice du culte dans le cadre de la laïcité, mais aussi d’échanger sur des sujets philosophiques ou sociaux. Chacun, je crois, en retire un réel bénéfice.

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