dimanche 20 mars 2016

Des prêtres, des pécheurs (Jeudi saint)



Si le jeudi saint est d’après certains la fête des prêtres, je n’ai guère le cœur à la fête ce soir, avec les drames qui ont été révélés, presque chaque jour, dans le diocèse de Lyon. Nous sommes atteints, nous, prêtres de ce diocèse. L’ensemble des chrétiens est touché, et même au-delà. C’est un cauchemar.
Qui est à l’origine de ces révélations en cascade ? Les bruits les plus fous courent. Mais l’homélie n’est pas le lieu d’une enquête policière. L’actualité nous marque ; nos préoccupations et les victimes de prêtres coupables (certaines sont des prêtres) habitent dans notre prière.
Certes, la fête de ce soir n’a pas à être celle des prêtres ou du sacerdoce. Nous sommes contraints, malgré les coutumes, à revenir, si nous n’y étions pas spontanément disposés, au centre, l’acte premier de la passion de Jésus, son dernier repas. (Cet acte est peut-être le seul que racontent les évangiles. La crèche où l’on couche l’enfant emmailloté annonce le tombeau où l’on dépose le cadavre de Jésus dans son linceul. Le procès de Jésus dans l’évangile de Jean s’ouvre dès le chapitre deux, avec les marchands chassés du temple.)
Plus que l’eucharistie, du moins dans sa compréhension restreinte des saintes espèces, c’est la passion que nous célébrons en cette messe de la Cène du Seigneur. Et s’il s’agit d’action de grâce, selon que Jésus a prononcé de telles paroles au cours de son dernier repas, elle est pour toute sa vie. En recevant le pain, nous disons merci à Dieu. C’est la vie qui dans le pain et le vin est convertie en action de grâce. C’est sa vie (son corps, son sang) que Jésus offre en partage.
Pourtant, j’en reviens aux prêtres. Comment est-il possible que ceux qui exercent un ministère, un service, minus, aient pu être et soient encore considérés comme des notables, des hommes à respecter, des hommes dont l’honneur qu’ils ont parfois eux-mêmes piétiné, soit sauvé coûte que coûte ? Il y a une sacralisation du clergé qui est préjudiciable, bien plus que l’anticléricalisme, à l’Eglise, à l’eucharistie, à la mission de l’Eglise dans la société.
Cela commence par la désobéissance formelle à une injonction du Seigneur : « N’appelez personne votre "Père" sur la terre : car vous n’en avez qu’un, le Père céleste. » (Mt 23, 9). Et je ne dis rien de Monseigneur, ou d’Eminence. On comprend que pour respecter les choses de la foi, ceux qui sont au service du peuple saint soient considérés au-delà de leur personne. Mais leur sacralisation est contraire à la foi et dangereuse.
Combien de fois les prêtres se sont pris pour le bon Dieu ? Ils savaient et savent ce que Dieu pense. Encore récemment, un confrère parisien écrivait dans La Croix que c’est le Christ qui parle lorsqu’un prêtre prononce l’homélie. Cette formule est plus que malheureuse, fausse selon la tradition et insoutenable théologiquement. Et c’est un prêtre qui rend sa parole inattaquable. Pensée et fonctionnement pervers narcissiques qui organisent le système pour que rien ne lui résiste, rien ne le contredise. Si l’on ajoute que ces hommes du service se sont arrogés le pouvoir, on est au comble de la supercherie. Ils se disent même magistère, ceux qui sont minus, qui exercent le ministère.
Les prêtres ne doivent revendiquer que le service. Le problème, c’est que c’est plus facile à dire qu’à vivre. Nous le savons tous, le service se moque de la réussite de l’existence, de savoir si l’on est heureux, épanoui ou non. Le service ne donne aucun droit. Celles et ceux que leur condition sociale a obligé à être au service sont souvent considérés comme rien. Serviteur, inutile, au sens d’interchangeable, pas indispensable. La raréfaction du clergé n’a pas peu contribué à rendre les prêtres au contraire plus indispensables.
On peut espérer qu’il y a moins de prêtres criminels que de prêtres tout simplement serviteurs, qui font ce qu’ils ont à faire et s’effacent. Le chemin du service pour certains, pour beaucoup, demande tant de conversion. N’est-ce pas ainsi seulement qu’il est possible de présider les assemblées au nom de Jésus, en s’effaçant. Il n’est possible de parler au nom de l’Eglise qu’en disparaissant derrière celle par laquelle on est chargé de porter sa voix.
Il n’y a de prêtres que des pécheurs, et ce péché devrait nous tenir loin de toute fanfaronnade. Il n’y a aucun misérabilisme là-dedans mais nécessité pour la vie de l’Eglise et l’annonce de l’évangile. Nous commémorons Jésus serviteur qui lave les pieds des disciples.
« Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. » C’est notre vocation, à nous tous, disciples de Jésus. C’est notre vocation, à nous prêtres, pour que toute la communauté s’agenouille aux pieds de l’humanité.

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