jeudi 24 mars 2016

Se raconter les derniers moments de celui qu’on a aimé… (Vendredi saint)



Vendredi saint, jour de la passion. Cette année, un 25 mars, fête de l’annonciation. Certes, liturgiquement, l’annonciation sera célébrée le 4 avril, après la Pâques ; cela n’empêche pas la coïncidence, très rare, entre le jour de la conception de Jésus et celui de sa mort. Dans le diocèse du Puy, c’est cause de jubilé. Au Moyen-âge, on aimait ces curiosités calendaires qui donnaient lieu à des fêtes et des indulgences. Cela attirait les foules. C’était bon autant pour l’économie locale que pour la gloire du siège épiscopal.
Par-delà l’anecdote, se dit dans toute sa force, la foi en l’incarnation. Cet homme, conçu et mort, cet homme donc, depuis ce qui rend possible sa naissance jusqu’à son dernier souffle et son ensevelissement, est confessé comme Dieu lui-même. On aurait pu trouver plus symbolique de choisir le jour où Pâques tombe un 25 mars, la résurrection le jour de la conception. Mais ce sont les dates de la vie humaine dans ce qu’elle a de plus corporel, matériel qui ont été retenues, du début cellulaire au cadavre déjà soumis à la décomposition.
A lire la Passion de Jésus, c’est bien cela qui nous étreint. On n’y raconte pas la fin d’un héros. Point de déclarations emphatiques ou bravaches. Même la mort de Socrate à laquelle on a souvent comparée celle de Jésus n’a pas la même sobriété, la même banalité. Les évangiles disent la mort d’un homme injustement condamné. Toutes les victimes innocentes trouvent ici le récit de leur propre calvaire. Les martyres du Yémen, il y a quelques semaines comme les victimes des attentats, les vies massacrées par les violences sexuelles ou autres, tous racontent avec la passion de Jésus leur histoire, celle de l’horreur. C’est la matière du corps humain qui est rassemblée dans le jubilé ponot, c’est la matière de la vie humaine qui est racontée par la passion de Jésus.
Certes, les évangélistes ont émaillé leurs récits d’allusions qui permettent de deviner, de confesser un autre sens que la mort des innocents. Cependant, ils le font avec une telle discrétion que l’on pourrait ne pas s’en rendre compte. Ils exhibent d’abord la mort de l’innocent. C’est direct, sans détour, et pourtant sobre ; pas de superproduction débordant d’hémoglobine. C’est la mort humaine dans ce qu’elle a de plus révoltante qui est racontée, banalement. Se dire et se redire les derniers instants de celui qu’on a aimé, comme on l’a toujours fait. Ainsi, nous laissons l’évangéliste nous raconter comment est mort celui que nous aimons, jusqu’à la mise au tombeau, lorsqu’on rentre chez soi, que tous sont repartis, qu’il n’y a plus rien à faire, et l’on reste seul, définitivement privé de celui que l’on aimait.
On restera ainsi, hébété, abattu, abasourdi, pendant plus de vingt quatre heures. Pas une lueur de résurrection si ce n’est le pain eucharistique, rassis, de le veille. On ne peut même pas célébrer une messe, pas une goûte de vin. Les disciples suspendent tout ce qui pourrait être un happy end. Avec leur Seigneur, ils pleurent tous les leurs, que la mort a toujours emportés trop tôt, les innocents d’abord, victimes de guerres ou d’attentats, de la maladie ou de la faim. Les églises sont des tombeaux que l’on visite dans un froid aussi glaçant que le cadavre ou la morgue. Rien ne détourne les disciples de la cruauté de ce monde.

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