vendredi 7 octobre 2016

Neuf personnes sur dix ignorent qu'elles sont vivantes (28ème dimanche)



Que fait Luc à rapporter l’épisode de la guérison des dix lépreux ? Il ne le dit pas. Il se contente de laisser de nombreux détails intrigants, comme le nombre de lépreux ou l’origine samaritaine de l’étranger. Deux détails de vocabulaire aussi. L’homme guéri – il est bien difficile de le nommer sans recourir à ce qui l’exclut, samaritain ou lépreux ‑ l’homme guéri ou l’homme qui rend gloire à Dieu est dit remercier Jésus ou rendre grâce, avec le verbe de l’eucharistie, eucharistôn. Cela pourrait nous concerner. Lorsque Jésus l’invite à se relever, il lui dit anastas, un des deux verbes de la résurrection. « Ressuscite, ta foi t’a sauvé. »
Est-ce bien le fait d’être samaritain qui distingue cet homme des autres qui, comme lui, sont guéris ? Pas sûr. Il est le seul à avoir vu, ainsi que le dit le texte, qu’il était guéri. Se pourrait-il que les autres ne l’aient pas vu ? Serait-il possible d’être vivant sans le savoir, d’être en pleine forme sans le savoir ? Le texte de Luc porte-t-il sur le manque de reconnaissance des neuf juifs, ou sur leur cécité. Le prophète, repris les quatre évangélistes, parle d’une drôle de maladie, de ceux qui écoutent sans écouter, regardent et ne voient pas.
Etre croyant (« ta foi ta sauvée ») ne serait pas d’après l’évangile une affaire de religion puisque même ceux qui appartiennent à la vraie religion, le judaïsme de Jésus et non l’étrangeté samaritaine, ne sont manifestement croyants. Ils sont peut-être très religieux, mais pas croyants. Leur foi n’est pas mentionnée, à plus forte raison ne peut-elle sauver. Etre croyant, avoir la foi, c’est ici revenir sur ses pas pour remercier et rendre gloire à Dieu.
Voilà qui pourrait nous permettre d’examiner notre vie. Sommes-nous des hommes et des femmes de religion, de la vraie religion ? Cela ne fait pas forcément de nous des croyants, des hommes et des femmes que la foi sauve et ressuscite pour qu’ils fassent eucharistie. L’opposition foi-religion n’est pas très bien vue aujourd’hui. On défend les rites et la religion populaire. La théologie dialectique, de Barth et Bultmann, consonne pourtant étonnamment avec notre texte. Il n’est plus temps de s’en méfier sous prétexte qu’ils seraient protestants, alors que nous allons ouvrir dans trois semaines le cinquième centenaire de la Réforme, le 31 octobre 1517. François sera en Suède à cette occasion.
Nous pouvons être très religieux et pas du tout croyants. C’est même une affaire assez commune : un peu de rite, un peu de morale et de valeurs communes, comme cohésion sociale. Inversement, nous pourrions être très croyants et pas très religieux. Je pense même que Jésus était de ce genre. Dans notre texte, la foi apparaît d’abord comme un regard. Le croyant et un regardeur, un homme au regard ajusté. Il voit qu’il est guéri. Beaucoup l’ignorent. On peut voir ce monde de bien des manières. Le croyant voit, d’où la nécessité pour lui de revenir en arrière et de faire eucharistie.
De quoi faudrait-il rendre grâce à Dieu ? De quoi faudrait-il le remercier ? Que nous a-t-il donné ? Question à laquelle nous ne savons répondre que fort mal parce que l’autonomie des réalités terrestres semble avoir chassé Dieu de la vie de ce monde. Dieu ne nous guérit plus comme ces lépreux. Il ne donne rien, pas même le pain comme dit le benedicite, car alors, il serait aussi celui qui ne donnerait pas à ceux, nombreux, qui meurent de faim.
Parce que la providence fait problème, on ne la prêche plus, ou alors on triche avec des mots tout faits, estampillés catho ou catéchisme. Dieu donne sa grâce. Comme on ne sait pas ce qu’est la grâce et qu’en plus c’est invérifiable, voilà une affirmation qui ne coûte pas cher ! Mais que donne Dieu alors pour que croyants, nous voyions et rendions grâce ?
Lui-même. Dieu se donne comme l’ami, comme l’amant, comme l’homme ou la femme du réconfort ; il s’offre et fait vivre. Etre croyant c’est voir ce monde comme le lieu où Dieu se donne, c’est regarder ce monde comme lieu où Dieu fait vivre. Cela s’appelle résurrection, Dieu qui fait vivre : « relève-toi ! ». Les croyants sont ceux qui vivent leur vie et ce monde comme le don que Dieu leur fait de lui-même. C’est même exactement ce que signifie notre confession du Dieu créateur ; il n’est pas l’explication de l’origine ou artisan Big-bang, mais celui qui fait vivre à se donner et, ressuscités, nous rendons grâce.
Quand on ouvre les yeux sur ceux qui nous font vivre, cela s’appelle l’amour. Quand on ouvre les yeux sur Dieu qui fait vivre, cela s’appelle la foi, une des nombreuses formes de l’amour. Il y a plein de gens qui savent que Dieu existe, qui sont très religieux, mais qui ne l’aiment pas. Ils sont neuf sur dix d’après notre texte, en général des gens qui ne passent pas pour étrangers. Celui qui croit passe souvent pour un étranger y compris au milieu des gens très religieux.
Il y a des tas de vivants en ce monde qui ne savent pas qu’ils sont vivants, que la vie est résurrection, vie de la vie de Dieu. La vie pour magnifique qu’elle soit ne désigne pas Dieu à leurs yeux. Ils peuvent être religieux ou sans religion, cela ne change rien. Aucun d’eux ne croit en Dieu parce qu’aucun ne l’aime. « Il ne s’est trouvé, pour revenir rendre gloire à Dieu, que cet étranger ! » Comme c’est étrange…

11 commentaires:

  1. Bonjour,
    "Est-ce bien le fait d’être samaritain qui distingue cet homme des autres qui, comme lui, sont guéris ? Pas sûr. Il est le seul à avoir vu, ainsi que le dit le texte, qu’il était guéri." Si, c'est bien parce que cet homme est un samaritain qu'il revient voir Jésus... Et les autres ont eux aussi vu qu'ils étaient guéris. En fait tous "rendent gloire à Dieu", mais les 9 juifs ne peuvent pas rendre gloire à Dieu en la personne de Jésus, car ils ne reconnaissent pas Dieu en lui. Le samaritain lui n'a pas de temple où Dieu demeure... donc il peut revenir vers Jésus pour rendre gloire à Dieu là où il a été guéri.
    Jésus nous fait comprendre par cette histoire que les temps nouveaux sont accomplis, qu'il s'agit d'adorer Dieu en Esprit et en Vérité, non pas à Jérusalem ou sur une montagne.
    Ce n'est pas que les juifs ne soient pas croyants - ils croient bien au Dieu Unique, mais ils n'ont pas encore ouverts leur cœur à son Esprit à l’œuvre en son Fils, et il faudra la Croix et la résurrection pour que même les disciples de Jésus puissent le faire.
    Donc le texte n'oppose pas religieux et croyants, mais des croyants qui acceptent de voir Dieu incarné en un homme, et des croyants qui sont encore tributaires d'une foi ancienne, non complètement accomplie, non encore convertie à la profondeur inouïe de l'amour s'abaissant jusqu'à notre misère. Le Dieu incarné, la Trinité divine demande et permet une foi qui repose sur la foi d'Israël, mais qui la métamorphose en la foi au Dieu qui s'humilie et se fait pauvre dans l'amour pour l'humanité.

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  2. Je vous trouve bien péremptoire dans vos affirmations. Où le texte dit-il que les autres ont vu ? Où avez-vous que les 9 Juifs rendent gloire à Dieu ? Le texte dit qu'il n'y a que cet étranger qui s'est trouvé pour rendre gloire à Dieu. Evidemment, si vous réécrivez le texte, vous pouvez dire ce que vous voulez. Mais enfin, il y a un texte. Il faut le respecter.

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  3. Bonjour,
    Le texte de Luc dit que les 10 ex-lépreux "pendant qu'ils y allaient, furent purifiés": c'est donc qu'ils ont vu qu'ils l'étaient... La lèpre, ça se voit, et la guérison de la lèpre, ça se voit et se sent aussi. Luc écrit que le seul samaritain a vu... qu'il était "guéri" (pas "purifié" le terme est différent en grec). Pourquoi devant cette purification ne pas penser que tous les 9 lépreux purifiés n'ont pas suivi leur premier mouvement de foi, indiqué par leur confiance en la parole de Jésus d'aller se montrer aux prêtres? Ils ont démontré par ce geste qu'ils ont eu confiance en lui, au moins sur le plan (extérieur) de la purification légale. On ne peut pas leur retirer cela. Ils ont ensuite été faire ce que tous les juifs font, d’aller se montrer aux prêtres pour entériner leur réintégration dans la société (cf. Luc 5,14).
    Le texte dit ensuite qu’un seul « revient », et c'est un samaritain (qui n’adore pas au Temple de Jérusalem). Par conséquent, les autres sont juifs. Leur démarche normale à eux juifs est d'aller au Temple (où officient les prêtres) adorer Dieu qui les a purifiés, pas de revenir devant un prophète errant comme Jésus, car justement ils n'ont pas su voir en lui le Messie, voire même le Fils de Dieu. De fait, on peut dire qu’ils n’ont pas été « guéris » (j’ai donc eu tort d’écrire cela dans mon précédent message), et donc convertis. Le samaritain, lui, revient pour rendre gloire à Dieu: c'est ce que Jésus dit. Il ne dit pas: "il ne s'est trouvé personne parmi les neuf pour rendre gloire à Dieu", mais: "pour revenir rendre gloire à Dieu". Autrement dit, pour se convertir (c'est l'idée derrière le terme revenir) au Dieu incarné que l'on adorera en esprit et en vérité, et pas en un endroit particulier, fût-ce le Temple de Jérusalem.
    Le texte met donc en avant l’idée que la foi juive au Dieu unique n’est pas encore capable de laisser Dieu sa liberté (de s’incarner, de faire se convertir les étrangers, de guérir au-delà de la purification légale…) et que la Révélation va se faire par l’intermédiaire d’étrangers, et malheureusement pas du peuple choisi…

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    1. Je suis désolé, mais vous faites dire au texte ce qu'il ne dit pas. Le texte prend le soin, je le répète, de préciser qu'un seul voit. Mais vous, vous dites que parce qu'ils sont guéris, ils l'ont vu. Vous dites même, c'est DONC qu'ils l'ont vu. Je ne sais ce qui vous autorise à dire cela.
      Si nous ne nous accordons pas sur la lettre du texte, comment pourrons-nous nous accorder sur l'interprétation ?
      Pas besoin de me relancer tant que vous inventerez le texte à votre guise pour qu'il dise ce que vous aimeriez qu'il dise.
      Je vous l'accorde, c'est curieux d'être guéri sans le savoir, vivant sans le savoir. Et c'est justement sur cet étonnement que j'ai réfléchi. Si vous supprimez la source de l'étonnement en arrangeant le texte, mon commentaire n'a plus d'intérêt, je vous l'accorde, sauf que vous, vous semblez vous obstiner à ne pas écouter le texte.
      Votre "donc" est parfaitement indu. Désolé...

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  4. Merci de votre réponse... Mais si je puis me permettre, quand vous dites "le texte dit qu'un seul voit", voit quoi? Voit qu'il est "guéri". Il est le seul à voir qu'il est guéri; on peut donc en conclure que les autres n'ont pas vus "qu'ils sont guéris". Et ce n'est pas une mauvaise attitude de se demander pourquoi le texte fait une différence entre "être purifié" et "être guéri", non? Luc suggère que tous sont purifiés, tandis qu'un seul "voit qu'il est guéri": l'important n'est pas que les 9 ne voient pas, elle est qu'ils ne voient pas qu'ils sont guéris. Il est évident par contre qu'ils doivent voir qu'ils sont purifiés. Suis-je vraiment en train « d'inventer le texte » en disant cela?
    Je suis sûr que vous comprenez l’importance de la différence entre "purifié" et "guéri". Cette différence est celle qui oppose la pureté légale selon les juifs, que Jésus critique à maints endroits (par exemple Luc 11,39-40) et la guérison qui est par excellence le signe du Royaume de Dieu (voir Luc 9,2 ou 9,11). Je ne pense pas que le texte parle d'être "guéri sans le savoir" ou "vivant sans le savoir"...

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    1. Oui, on peut se demander pourquoi une différence entre purifié et guéri. Pourquoi pas la faire parler si cela aboutit.
      Luc fait plus que suggérer que tous sont purifiés. C'est une sorte de savoir de Jésus.
      Qu'est-ce qui vous permet de dire que "l'important n'est pas que les 9 ne voient pas, etc." ? Pourquoi le texte préciserait qu'un seul voit si ce n'est pas important. Et je ne vois toujours pas l'évidence qu'il y aurait à voir la purification. Combien d'entre nous ne savent pas qu'ils sont morts ou vivants ? Les neuf ne voient, curieusement je vous l'accorde, pas plus la purification que la guérison. Du moins le texte ne dit pas cela.
      Vous avez une intuition, que vous formulez assez bien dans votre dernier paragraphe et que je crois déjà lire plus haut dans l'échange. Et pourquoi pas. Cette affaire de lien au temple, de purification. Mais d'une part, vous savez beaucoup de choses que le texte ne dit pas. Le texte doit-il supposer que son lecteur en sait autant que vous ? N'oubliez pas qu'a priori l'évangile de Luc n'est pas écrit pour des sémites.
      Mais pourquoi pas.
      La question est : que vous apporte votre "savoir extra-textuel" sur la purification ? Et je suis prêt à penser qu'on peut tirer des choses intéressantes avec ce fil du texte. De fait, il se pourrait qu'on oppose Juifs et Samaritain, ceux qui ont un lieu de culte (encore que nous ne soyons pas à Jérusalem et que je ne sais pas bien qui sont ces prêtres. Il n'y a des prêtres qu'à Jérusalem, n'est-ce pas, du moins en fonction) et celui qui n'en a pas. On peut pourquoi pas dire que Jésus est le nouveau lieu de culte. Pourquoi pas.
      Ceci dit, cela n'invalide pas ma proposition. Le texte pourrait se lire selon plusieurs angles. Ce qui annulerait ma lecture, ce serait de montrer que je n'ai pas respecté le texte.
      Et pour l'heure, je suis intrigué par ce que souligne Luc : Un seul voit. Pourquoi préciser ce drôle de détail alors que, je vous l'accorde, on pense spontanément que s'ils sont guéris, ils l'ont vu. Et bien le texte ne le dit pas. Il précise qu'un seul voit et comme il l'oppose aux neufs autres, tout laisse pense qu'eux au contraire, n'ont rien vu.

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  5. Merci de votre longue réponse. Bon, je suis d’accord avec vous, il y a plusieurs interprétations possibles, qui d’ailleurs ne s’opposent pas, d’un même texte d’évangile.
    Une brève réponse sur « mon savoir extra-textuel » : je n’y peux rien si je fréquente depuis longtemps les évangiles et les resitue dans leur contexte culturel. L’opposition entre juifs et samaritains a un sens historique précis, qui n’invalide pas d’autres interprétations évidemment, mais qui permet de comprendre ce qui se passe implicitement quand on connaît ce sens. Cet implicite existe dans tout texte, il n’y a pas que ce qui est écrit qui compte, mais (si vous êtes familier de Paul Ricœur) le « monde du texte » qui est charrié par le texte. C’est ce « monde du texte » qui me fait dire, par exemple, que l’opposition entre purification et guérison est importante ici. En effet, un extrait comme ce texte de Luc fait partie d’un ensemble plus large, l’évangile tout entier où d’autres références existent (comme celles que je vous ai citées), et qui interagissent avec lui, mais aussi de la Bible elle-même, et au-delà, des différents contextes historiques variés.
    On peut se satisfaire bien sûr d’une lecture limitée à ce que dit le texte, c’est une position structuraliste (légitime) qui a pour elle de faire confiance aux rédacteurs des péricopes qui, semble-t-il, ont voulu que des petites unités soient en partie indépendantes les unes des autres. Mais l’on voit bien le risque : faire dire à ces petites unités des choses qui ne sont pas corroborées par leur contexte, la Bible, qui est quand même « la Parole de Dieu ». Donc quand vous demandez « Le texte doit-il supposer que son lecteur en sait autant que vous ? », je dirais que le texte n’y est pour rien. Il se trouve qu’un même texte a plusieurs lecteurs, et que certains peuvent choisir de se situer dans une perspective plus étroite, et d’autres, plus large. Cette position plus large a quand même pour elle la caution de la Tradition, car celle-ci suppose que le lecteur, quand il rencontre le personnage Jésus dans un texte, fasse attention à lui comme étant reconnu par l’Eglise comme Son Seigneur, ce qui n’est pas toujours évident dans les textes eux-mêmes. (la suite dans un 2e message)

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    1. Il y a trop de choses à la fois dans vos messages et en plus vous en envoyez deux en même temps...
      Je tâche de reprendre.
      Je ne sais pas si c'est une lecture structurale (qualificatif que Ricoeur n'aurait d'ailleurs pas contesté).
      Pour moi, la question n'est pas là cependant. Le monde du texte, ce peut être son contexte historique, mais pas seulement. Ce sont les références intra-textuelles par exemple. Je ne vais pas mépriser ce qu'une approche historique nous apprendrait. Mais l'épistémologie de l'histoire m'invite à être prudent. Combien de fois au nom de ce que l'histoire nous apprend, on a fait avouer au texte ce qu'il ne pouvait pas dire et qu'une autre approche historique, plus tard, a démenti.
      Je suis plus sensible à votre clé de lecture partie / tout. Oui, une péricope prend sens par rapport à l'ensemble du récit, lequel est éclairé par ses parties. Je ne m'aventurerais pas trop sur la totalité de la Bible pour faire parler Luc. Car Luc, comme les autres, s'approprie le texte scripturaire (qui n'existe d'ailleurs pas comme Bible à son époque).
      Ainsi donc, il faudrait par exemple montrer que la lecture que je fais de ce passage contredit le reste du texte lucanien. Pour l'heure, ce n'est pas fait. Le rapport voir croire, par exemple, revient chez Luc, ne serait-ce qu'au chapitre 24. La thématique prophétique des yeux qui ne voient pas est présente chez Luc, comme je le dis dans mon texte.
      Quant à l'argument massif de savoir si c'est parole de Dieu ou pas, voulez-vous, ce sera pour une autre fois. Il lève plus de questions qu'il n'en résout. Il manque visiblement d'appuis solides surtout quand histoire et tradition sont quasi synonymes. Bref, je n'entre pas ici dans ce débat qui n'est pas nécessaire, ce me semble, à la lecture de ce passage de Luc.
      Pour revenir à notre propos. Premièrement ce qui est avancé respecte-t-il le texte, jusque dans sa littéralité (apport dees échanges précédents) ? Deuxièmement, peut-on montrer que je commets un anachronisme par rapport à ce que l'on peut savoir du cadre historique de la rédaction lucanienne ? Troisièmement, peut-on montrer que ce que j'affirme avec ce texte contredit formellement le reste de l'écrit de Luc ?
      Tant qu'on ne l'a pas montré que je ne respecte pas le point un et tombe sous le coup des deux autres, vos critiques (au meilleur sens du terme) n'ont pas de prise. Ceci dit, je n'exclus pas, faut-il le redire, d'autres interprétations. Je leur poserai alors le même type de critères.

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  6. (suite du 1er message) Un autre élément de ce passage de Luc est le rôle fondamental de la Loi de Moïse. Si l’on prête attention à son rôle dans le récit, beaucoup de choses prennent un sens précis. Par exemple, les lépreux s’arrêtent à distance de Jésus, indiquant bien qu’ils connaissent et pratiquent Lv 13,45-46. Ils comprennent tout de suite la recommandation de Jésus d’aller se montrer aux prêtres (Lévitique encore). Donc on peut supposer qu’ils mettent en pratique la loi fondamentale de Deut. 5,9 ce qui explique qu’ils ne reviennent pas se prosterner devant Jésus, comme le fait le samaritain. Cela explique aussi l’importance de la purification, absolument centrale dans la Loi. Dès que ce mot-là apparaît dans un contexte conflictuel, on peut être sûr que Jésus se situe en regard de cette importance, et essaie de faire comprendre ce que Jérémie et les prophètes avaient déjà essayé de dire, à savoir l’importance du culte intérieur, ce que l’on appelait la circoncision du cœur, par opposition au culte extérieur basé sur les lois de pureté, qu’il n’abolit pas mais redirige vers la « pureté du cœur ».
    Donc pour en revenir à ce que vous dites de l’importance du voir : le texte dit bien « l’un d’entre eux, voyant qu’il était guéri », et non pas, « l’un d’entre eux, voyant ». Il ne s’agit pas tant de voir, je le répète, que de voir qu’il est guéri. Autrement dit, seul celui-là voit que Jésus l’a guéri ; les autres ne LE voient pas. Et s’il voit que Jésus l’a guéri, il croit en la force de guérison venant de Jésus. Il le reconnaît comme sauveur, donc comme Messie (au moins). Les autres par contre, ayant été purifiés (v. 17), n’ont pas compris que le signe extérieur de leur purification voulait dire que ce Jésus était le Messie ; s’ils l’avaient « vu » (= compris), ils seraient eux aussi revenus vers lui (= se seraient convertis). Mais là le texte fait une allusion discrète à la pierre d’achoppement que représente Jésus pour les juifs, dont le drame est de ne pas l’avoir reconnu comme Messie et Fils de Dieu.

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    1. Je poursuis l'échange.
      Je ne doute pas que la connaissance de la Torah permet de mieux comprendre le texte. Mais je vous fais remarquer que le Samaritain pratique aussi ce que commande la Loi, au moins dans les deux premiers points que vous soulignez. Pas sûr que ce point soit du coup discriminant.
      Je trouve ensuite que vous passez vite de la théologie sacerdotale à la théologie prophétique. Comme s'il n'y avait pas de rupture, voire d'opposition entre elles. C'est là que je m'engouffre, je crois.
      Qu'ils ne reviennent pas vers celui qui les a purifiés me paraît curieux, avec ou sans la Loi. Jusqu'à preuve du contraire.
      Je ne suis pas convaincu de l'investissement que vous misez sur la différence guérison purification. Et ce que vous en dites ici, opposition culte intérieur extérieur ne me semble pas évidemment en relever. Là encore, jusqu'à preuve du contraire.
      Je ne comprends pas ensuite ce qui vous dérange dans ma lecture de voir. Je ne crois pas avoir dit ce que vous dites que j'ai dit. J'ai dit que l'évangile soulignait qu'un seul voyait qu'il était guéri. Je ne cherche pas opposer entre voir absolu, et un voir avec objet. Ce n'est pas ici mon propos. Je m'interroge sur le fait que l'évangile souligne ce voir (qu'il est guéri). Pourquoi le dit-il ? Cela est normalement évident. Normalement, on voit tous qu'on est guéri de la lèpre. Mais voilà, c'est cette évidence que j'interroge. Parce que si c'est évident, pourquoi c'est précisé, et plus encore précisé pour un seul.
      Je ne suis guère convaincu enfin du catéchisme que vous faites réciter à ce Samaritain. Là encore vous en savez trop, et de façon bien anachronique.

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  7. Bonjour,
    Merci de vos deux messages. Je ne pouvais envoyer les deux miens en un seul car le système d’envoi plafonne la longueur à un certain nombre de signes.
    Je vais essayer de faire court, car je suppose que nous n’allons pas faire durer cet échange trop longtemps quand même, même s’il a été très constructif je trouve.
    L’importance que je fais sur la distinction entre purifier et guérir (et qu’on peut sans doute choisir de ne pas valoriser) repose sur le fait que nous sommes dans ce texte dans un contexte rituel (« allez vous montrer aux prêtres ») et que Jésus utilise le vocabulaire de la purification, par deux fois. Par ailleurs, le mot guéri sert de critère de distinction entre les dix lépreux qui sont tous purifiés, alors qu’un seul est guéri. L’importance narrative de ce un contre neuf se double de la distinction purification/guérison. Pour moi lecteur de Luc, elle est donc signifiante. Tout comme l’est la distinction samaritain/étranger et (par voie de conséquence) juif.
    Vous pensez que je fais des anachronismes, c’est possible, mais je crois que vous aussi, quand vous dites « Normalement, on voit tous qu'on est guéri de la lèpre » : ce « normalement » projette indûment un texte du 1er siècle palestinien dans notre modernité. Même chose pour l’ »évidence » que vous invouquez à la fin de votre message. Pour les juifs, la sortie de la lèpre (maladie caractérisée par un cadrage religieux strict) se fait par une purification. Tous les passages Lév. 13 à 16 concernant la lèpre utilisent la notion de purification (katharos, katharizo), comme le texte de Luc. Le Lévitique n’utilise pas le terme de guérison (enfin, soyons exact, deux fois). Donc pour ces 10 lépreux, il faudrait gloser : « Normalement, [ils] voient tous qu'[ils] [sont] purifiés de la lèpre » Et justement, comme l’un d’entre eux fait le constat supplémentaire de sa guérison, et que cette découverte le fait revenir vers Jésus, elle est d’autant plus valorisée et en devient d’autant un signe, le signe que le Royaume de Dieu est arrivé (cf. les passages de Luc où la guérison est signe du Royaume).

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