30/01/2026

Dieu à hauteur d'humains (4ème dimanche du temps)

 

Pourquoi selon les Ecritures, les pauvres sont-ils aimés d’un amour de prédilection ? Pourquoi cet appel constant à la petitesse, à l’humilité ? Pourquoi, dans les Béatitudes, le plaidoyer en faveur des pauvres de cœur ? Qu’est-ce que désigne d’ailleurs l’expression, littéralement les pauvres de souffle ? On entend la pénurie au plus profond, la pénurie de vie, l’indigence de qui la vie est comptée, échoit au compte-gouttes. Pourquoi Dieu choisit-il ce qui est faible, comme dit Paul ?

Dans les religions, le Tout-Puissant, autocrate arbitraire voire pervers, fait ce qu’il veut, quand il veut, comme il veut. Il est, projeté dans le ciel, le rêve et la revanche de puissance. C’est infantile. Le canoniser est sacrilège, idolâtrie. Dans les Ecritures juives et chrétiennes, certains préfèrent « mourir de la main du Seigneur ». C’est pieux comme formule… mais c’est une profession de non-foi. Dieu n’est pas du côté de la mort. Il ne fait pas mourir ? « Le Seigneur a donné, le Seigneur a repris. Béni soit le non du Seigneur. » Quel scandale ! A en devenir athée ! Dieu est don. Il se donne. « Il ne reprend pas sa fidélité, son amour. » Il paraît même que son fils, en allant au bout du don, crève sur une croix. Et nous, nous adorerions le dieu qui pourrait reprendre, qui ferait mourir ?

Dieu abaisse-t-il les gens pour mieux les dominer ? N’est-il pas plus grand Seigneur à régner sur des personnes et des peuples libres, grands, capables, que sur des esclaves, écrasés, sans force ? Comme si l’on cultivait un sentiment de petitesse par peur d’affronter l’impudique vaillance de la vie. L’humilité serait le remède à la démesure. Or la vocation à laquelle Dieu appelle n’est rien d’autre que le partage de sa divinité. Il se fait cela même que nous sommes pour que nous soyons cela même qu’il est, divins. Dieu, si c’est bien cela qu’on appelle Dieu, est du côté de la profusion, généreuse, de la vie, la vie en abondance. La gloire de Dieu, c’est que l’humain vive !

La précarité de la vie, la maladie, la mort, les accidents, le handicap, sauf à y être confrontés sans échappatoire possible, nous ne voulons pas l’intégrer. La petitesse nous fait horreur. Il n’y a qu’à entendre la rhétorique anti-pauvres, profiteurs du système, fainéants. (Il suffit d’avoir passé quelques heures avec des personnes du quart-monde pour savoir combien elles sont battantes, déterminées, accrochées, jamais résignées.)

La fragilité et la faillibilité paraissent insupportablement des échecs. Cela dit aussi ce que nous pensons être la vie, une vie réussie. Est-ce que cela a un sens la vie réussie ? Qu’imaginons-nous de la vie ? Qu’imaginons-nous de Dieu ? On imagine toujours quand il s’agit de la vie ou de Dieu. Pourvu que ce soit pour la vie. « Choisis donc la vie ! »

La précarité est nôtre. Certes, vécue différemment, certes susceptible d’être ignorée beaucoup, à la folie ou pas du tout. Rappeler la précarité n’est pas une manière de rapetisser la vie humaine, travailler à une conception mesquine de l’existence, étriquée, rabougrie. Elle est l’appel, du fond des profondeurs, à la vie plus grande. « Des profondeurs, je crie vers toi. »

Dire le bonheur des pauvres au souffle court, c’est appeler et confesser la vie en grand, pour tous. Dire le choix de Dieu pour la faiblesse, c’est appeler et confesser un Dieu qui élève les humbles. Dieu ne se réjouit pas de la petitesse, de la misère qui écrase, humilie, mortelle. Dieu est humilié par celui qui se comporte en puissant, d’une part parce que c’est une illusion – le puissant finit comme le pauvre dans la fosse – d’autre part parce que le puissant, celui qui accumule, détruit l’assemblée des frères, fait croire que pouvoir et avoir sont les ressorts et la réussite de la vie humaine. Il érige des idoles.

L’on n’est mené à la divinisation que dans la quête, les mains ouvertes, en interprétant nos existences comme données, échues ou offertes. Vivre comme si nous étions offerts à nous-mêmes les uns par les autres. La grandeur humaine n’est grande qu’à reconnaître sa précarité. La vie n’est pas gain ou prise, elle est mendicité. Nous recevons tout ce que nous sommes. « Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? » « Dieu, le premier, nous a aimés. »

Dieu ne se paie pas de mots. Il montre l’exemple, si l’on peut dire. Il choisit la faiblesse. Il parle à hauteur d’humain, et non du haut des cieux. Comme l’adulte qui se place à hauteur d’enfant, comme le visiteur qui se baisse à hauteur de malade. En se baissant, il relève. En se baissant, il indique où réside la grandeur qui grandit et dénonce celle qui avilit. En se baissant, il se moque des idoles qui jouent la grandiloquence. En se baissant, il donne à tous, et d’abord aux plus petits, d’être aussi grands que lui.

 

Illustration et son texte, Jean Debruynne 

 

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