14/04/2012

D'ores et déjà ressuscités avec le Christ (2ème dimanche de Pâques)

Préparation baptême. Lecture de la parabole de fils prodigue (Lc 15). Une parabole qui, si elle parle du pardon, n’emploie pas le mot. Une parabole qui répète par deux fois, deux phrases. Sans doute, ces phrases que le texte répète, méritent-elles que l’on s’y arrête. La première (v. 18-19), dans sa reprise (v. 21) est amputée, comme si elle était inaudible, comme s’il ne fallait justement pas la dire et encore moins la répéter.
La seconde est non seulement quasiment répétée une troisième fois lorsque le serviteur explique que la musique et la fête sont le fait du retour du frère que le père a retrouvé en bonne santé (v. 27), mais elle est encore déclinée, conjuguée, adaptée à la situation. Mon fils que voilà était perdu et il est retrouvé, il était mort et il est vivant (v. 24). Ton frère que voilà était perdu et il est retrouvé, il était mort et il est vivant (v. 32).
La parabole du fils prodigue, et l’évangéliste nous le souligne en répétant le propos, parle de passage de la mort à la vie, ce que l’on appelle résurrection. La parabole du fils prodigue est une parabole de la résurrection.
Mais quel rapport entre la résurrection et le baptême ? Entrer dans la famille des chrétiens, comme l’on dit, en quoi est-ce une histoire de résurrection ? Ne dit-on pas que la résurrection c’est après la mort, au dernier jour, alors que dans le baptême, ce sont souvent des bébés qui sont concernés, et de toute façon plus que rarement des gens qui vont mourir dans la minute.
Reprenons la réflexion des parents de la préparation baptême et tâchons de poser la question pour nous-mêmes : en quoi notre baptême concerne notre résurrection ? Autrement dit, que signifierait que nous sommes ressuscités puisque nous avons été baptisés ? La question trouve sa formulation quasi littéralement dans les Ecritures : « Ensevelis avec le Christ lors du baptême, en lui vous êtes aussi ressuscités avec lui, parce que vous avez cru en la force de Dieu qui l’a ressuscité des morts. » (Col 2,12)
Le texte n’est pas très commode à traduire et du coup à comprendre. En lui vous êtes ressuscités. Que désigne ce en lui ? Est-on ressuscité aussi dans le baptême comme on avait été enseveli en lui, ou est-on ressuscité en Christ ? Par ailleurs, le verbe ressusciter ici employé est « ressusciter avec », sans que soit précisé avec qui. En lui, nous sommes co-ressuscités. Voilà une traduction littérale qui ne permet pas de réduire l’alternative, et qui en ouvre plutôt une seconde, co-ressuscités avec, c’est-à-dire, ressuscités avec le Christ, ou ressuscités avec tous les autres, ressuscités ensemble, parce que l’on ne ressusciterait pas individuellement, mais comme le corps du Ressuscité. Laissons-là ces indécisions pourtant fertiles, et revenons à notre question. Qu’est-ce que cela signifie que d’affirmer que baptisés, nous sommes ressuscités, nous sommes déjà ressuscités ?
Avons-nous déjà été morts pour pouvoir être ressuscités ? Sans aucun doute et le fils de la parabole, bien que jamais cadavre, à mourir de faim, à s’être éloigné du père dans une vie vaine (asôtôs), en dehors de toute issue, dans une vie futile, est bel et bien mort quoique non décédé. Le fils aîné, resté au champ, qui refuse d’entrer dans la salle de la fête, est dans le même cas, mort, bien loin de vivre avec le père malgré les apparences.
Nous sommes morts avant que d’être nés, avant que d’être vivants. Contrairement à ce que, à juste titre, l’observation indique, nous avons d’abord été morts, pour le dire avec la parabole, nous avons d’abord été loin du père, géographiquement ou idéologiquement. Loin de la source de la vie, comment pourrions-nous être autrement que morts ? Je ne parle pas forcément ici de péché, pas plus que la parabole. Je ne l’exclus pas non plus, comme la parabole.
Ainsi, et de manière paradoxale, l’homme peut très bien vivre mort. Il peut très bien vivre loin du père. Et la parabole connaît deux formes de cette mort, celle de la vie hors salut, de la vie bien occupée, prodigue, mais sans but finalement, futile, sans issue. Il a aussi la mort de celui qui se croit vivant, la mort comme vie contente d’elle-même et certaine de son bon droit, d’être sur le bon chemin ; la vie qui prudente, ne se remet jamais en compte au point qu’elle ne voit pas qu’elle insulte le père à lui réclamer un bouc pour festoyer (quel festin !).
Nous sommes morts sans le savoir comme on est aveugle sans le savoir. « Si vous étiez des aveugles, vous n’auriez pas de péché. Mais à présent vous dites ‹nous voyons› : votre péché demeure. » (Jn 9,41)
S’écrier, et s’en étonner, je suis vivant. Etre comme surpris d’être en vie, ne pas concevoir la vie comme une évidence, mais comme une question qui attend non une réponse comme un savoir ou une solution, mais une réponse comme à un appel. Surpris de survivre. Ainsi celui qui aime à la folie. Ainsi celui qui, du fond du gouffre et de la douleur, découvre qu’un rayon de soleil parvient jusqu’à lui, lorsqu’une voix se fait entendre, de la bouche de l’aimé, ou dans le silence du mystère : je t’aime, toi, mon enfant bienaimé, toi celui que mon cœur aime.
La vie avec le père est la vie qui a une issue ‑ et quelle issue ! – la vie divine en partage. La vie avec le père est une vie de manière sauvée, une vie où l’on entend la voix du père, comme au baptême, déclarer : celui-ci est mon enfant bienaimé.
Etre ressuscité, aujourd’hui, maintenant, non pas après la mort, la mort de la chair, mais avant cette mort, être ressuscité aujourd’hui dans la chair, c’est mener notre vie avec ce secret d’amour incroyable : Nous avons entendu et nous avons cru la parole prononcée au baptême : tu es mon enfant bien-aimé.

Obedecer a los hombres o bien a Dios (Hech. 4,19)


¿ Es justo delante de Dios obedecer a los hombres antes que a Dios ? Es la pregunta de Pedro y Juan (Hech. 4,19). A veces, en la vida, hay contradicción entre la ley de los hombres y la de Dios. ¿ Como determinar lo que tenemos que hacer ?
Espontáneamente, vamos a obedecer a Dios. Pero no es tan simple. ¿ Como conocemos el mandamiento del Señor ? ¿ Como saber que lo que llamamos “mandamiento de Dios” no es nuestra opinión propia ? ¿ Que prueba que lo que llamamos “mandamientos de Dios” no es una manera de imponer nuestra visión contra la de los demás ?
Son los fanáticos que pretenden saber lo que Dios quiere, que pueden matar en el nombre de Dios. Y de hecho, Pedro y Juan pudieron parecer fanáticos al consejo de los judíos.
No es posible garantizar una opinión, una convicción apelando a Dios. El recurso a Dios no garantiza nada, da ninguna certeza sino hace de nosotros los testigos de Dios. Un testigo, es decir un mártir, alguien que es débil, dispuesto a sufrir para la causa por la cual se compromete. No es Dios que garantiza sino el testigo que se compromete para indicar la verdad de lo que cree.
Nunca salimos del conflicto de las interpretaciones, incluso apelando a Dios. Dios nos hace como es el, débil, sin garantía. Entonces, no podemos pretender saber mejor que los demás, conociendo lo que Dios quiere, no podemos agredir o matar en el nombre de Dios. Nuestra debilidad de testigo puede solo molestar, interrogando las certezas de los demás.

13/04/2012

Obéir à sa conscience plutôt qu'au Pape

En ces temps où l'on a souvent recours à l'argument d'autorité (Cf. sur ce blog "Qui désobéit à l'enseignement de l'Eglise?"), est souvent cité, sans référence, un petit texte de Joseph Ratzinger, par exemple dans H. KüngMémoires, Mon combat pour la liberté, Novalis Cerf, Paris 2006, p. 479.
La citation se trouve dans le commentaire de la constitution conciliaire Gaudium et spes n° 16 par le professeur Ratzinger, alors professeur à Tübingen, dans le Lexikon für Theologie und Kirche, vol III, Herder, Freiburg 1968, p. 328.
Le Lexikon fait référence parmi les commentaires du concile parus dès sa conclusion.
Le n° 16 de la constitution pastorale exprime la valeur de la conscience de l’homme pour s’orienter dans la vie. Dans ces lignes, J. Ratzinger ne fait rien d’autre que de redire la tradition, notamment exprimée par Thomas d’Aquin (ST Ia IIae, 19, 5). Cependant, cet enseignement traditionnel a souvent été contesté ou au moins relativisé par le magistère, y compris après le concile. C’est dire l’importance des quelques lignes du futur Benoît XVI.
« Au-dessus du pape en tant qu’expression de l’autorité ecclésiale, il y a la conscience à laquelle il faut d’abord obéir, au besoin même à l’encontre des demandes de l’autorité de l’Église. »
„Über dem Papst als Ausdruck für den bindenden Anspruch der kirchlichen Autorität steht noch das eigene Gewissen, dem zuallererst zu gehorchen ist, notfalls auch gegen die Forderung der kirchlichen Autorität.“



On pourra préciser que cela ne préjuge pas de quel côté se trouve la vérité objective (si l’on peut recourir à cette formule). Si la conscience, informée, pense qu’elle doit opter pour telle voie, même si objectivement cette voie n’est pas celle du vrai, elle doit le faire. Autant dire qu’il ne s’agit ni de relativiser la vérité, ni de contester l’enseignement de l’Eglise. Mais il s’agit évidemment d’un rejet de l’argument d’autorité. En outre, la vérité n’est pas qu’une affaire d’objectivité d’un savoir. La vérité est aussi la manière de vivre en conformité avec la raison, justement informée. On sait aussi qu’il ne peut pas y avoir, en droit, de contradiction entre la raison et l’enseignement de l’Eglise.

07/04/2012

De peur, elles ne dirent rien à personne (Mc 16,8 / Résurrection du Seigneur)

L’évangile de Marc ne parle quasiment pas de résurrection. Le chapitre 15 achève le récit de la passion et le chapitre seize ne comprend, du moins dans une première tradition, que huit versets pour raconter la visite des femmes au tombeau Le verset 8, que la liturgie autorise à ne pas lire ‑ parce que tout de même l’évangéliste exagère ! ‑ est le suivant :
Elles sortirent et s’enfuirent du tombeau parce qu’elles étaient toutes tremblantes et hors d’elles-mêmes. Elles ne dirent rien à personne car elles avaient peur.
Ce n’est pas d’aujourd’hui que l’on juge impossible de terminer le récit par ces lignes. Très anciennement, dès la fin du second siècle, on a ajouté une finale patchwork, les versets 9 à 16, qui empruntent aux autres évangiles, par allusion, des récits d’apparitions ou miracles du ressuscité.
Pourquoi l’auteur de l’évangile de Marc a-t-il achevé son texte par le silence et la peur ? Que voulait-il dire ? Ne croyait-il pas à la résurrection ?
Marc n’a pas besoin de raconter les apparitions du ressuscité. Peut-être, si on le croit, n’y en eut-il pas. Il n’y a pas d’un côté la mort, de l’autre la résurrection. Il y a la vie de Jésus que sa mort résume comme un condensé, don de soi pour tous. Et, sur la croix, au lieu, au moment précis de la mort, « voyant qu’il avait ainsi expiré, le centurion, qui se tenait en face de lui, s'écria : "Vraiment cet homme était fils de Dieu !" »
Si un païen peut confesser Jésus, prenant ainsi le relais de la voix du Père entendue au baptême et à la transfiguration (au début et au plein milieu de l’évangile), la mission de Jésus a touché à son but. L’humanité par ce centurion peut reconnaître le Fils, et donc se tourner vers le Père de toute miséricorde. Ce faisant, elle reçoit la vie. Par la mort du serviteur de Dieu, la manière dont il est mort, condensé de la manière dont il a vécu, l’humanité peut confesser son Dieu, peut recevoir de lui la vérité de sa propre existence à elle.
La vie de Jésus, sa résurrection, c’est ce qui appert lorsque les hommes de toutes langues, races et nations peuvent reconnaître qui est Jésus. Chez Marc, il n’y a pas d’apparitions ni de tombeau vide et de linceul roulé ; la résurrection de Jésus est indiquée dans la confession de foi d’un païen, représentant non seulement la centaine d’hommes qu’il avait sous ses ordres, mais l’humanité toute entière. La résurrection de Jésus, Jésus vivant, c’est ce qui arrive lorsque ses frères le confessent premier né d’entre les morts, vivant.
Devant cette victoire sans précédent de l’innocent persécuté, devant cette revanche de la justice, de la justification, il ne faudrait pas que l’on se méprenne. Il ne faudrait pas que l’on crie victoire trop vite, happy end ! On meurt encore dans notre monde. Et le juste qui justifie les multitudes le sait. Et l’évangéliste le sait. La peur, la mort clouent encore à la croix du silence, même les disciples de Jésus.
La victoire de Jésus dans la confession de foi du centurion n’a pas achevé sa déflagration dans le cours du temps. Elle ne l’achèvera que lorsque les temps seront consommés. Alors, la mort, le dernier ennemi, il la mettra aussi sous ses pieds ; elle aussi, comme tous ses ennemis, sera terrassée. Mais il faut que nous soyons affligés pour quelques temps encore. C’est le temps de la foi. Jésus n’apparaît Seigneur des temps et de l’histoire que dans la foi de ceux qui mettent en lui leur espérance.
C’est dire combien notre confession de foi est importante. Plus qu’un tombeau vide ou ouvert, elle est ce qui fait signe vers la vie, elle est le signe de sa victoire. « Vous cherchez Jésus, le crucifié ? Il n’est pas ici. » Ne le cherchez pas au tombeau. Ne le cherchez pas comme vous pensiez le trouver, un cadavre. Allez le cherchez à la rencontre de vos frères, partagez votre foi, c’est là que vous le verrez.
Cela fait peur, si peu de solidité de la foi, tant de responsabilités de la foi. Les femmes ont bien dû finir par parler pour qu’on sache qu’elles s’étaient tues, toutes tremblantes. Puissions-nous comme elles revenir de la peur et de la mort et retrouver le corps du Seigneur vivant dans l’assemblée qui le confesse.

06/04/2012

Qui désobéit à l'enseignement de l'Eglise ?

Dans son homélie pour la messe chrismale (5 avril 2012), Benoît XVI a rappelé les prêtres à l’obéissance. C’était sans doute très bienvenu alors qu’au cours de cette célébration, les prêtres sont invités à renouveler les promesses prononcées au jour de leur ordination, même si le rituel de la messe chrismale ne mentionne pas explicitement l’obéissance.
Un cas de désobéissance est en revanche quasi explicitement mentionné par l’homélie : « Récemment, un groupe de prêtres dans un pays européen a publié un appel à la désobéissance, donnant en même temps aussi des exemples concrets sur le comment peut s’exprimer cette désobéissance, qui devrait ignorer même des décisions définitives du Magistère – par exemple sur la question de l’Ordination des femmes, à propos de laquelle le bienheureux Pape Jean-Paul II a déclaré de manière irrévocable que l’Église, à cet égard, n’a reçu aucune autorisation de la part du Seigneur. » (Je cite la traduction française publiée par le site internet du Vatican)
On reconnaîtra sans difficulté l’appel lancé par plus de trois cents prêtres autrichiens en juin 2011 dont le but dépasse largement la question de l’ordination des femmes. Il s’agissait de dire l’urgence d’une réforme de l’Eglise catholique, notamment du presbytérat et du mode de gouvernement, après les affaires de pédophilie et dans le cadre de la restructuration de l’Eglise rendue impérieuse par la sécularisation des sociétés occidentales.
Les signataires autrichiens ne prétendent nullement nuire à l’Eglise, au contraire, et Benoît XVI lui-même prête crédit à leur volonté de servir l’Eglise. « Nous voulons croire les auteurs de cet appel, quand ils affirment être mus par la sollicitude pour l’Église ; être convaincus qu’on doit affronter la lenteur des Institutions par des moyens drastiques pour ouvrir des chemins nouveaux – pour ramener l’Église à la hauteur d’aujourd’hui. »
Le Pape s’interroge sur l’opportunité de la désobéissance pour aider l’Eglise à se réformer, et on le comprend. Mais, désobéissance à qui ? Au Christ ? Ce serait très grave, et il ne semble pas en être question. Certes ‑ est-ce de façon subtile, est-ce de manière fallacieuse, est-ce par manque de rigueur –l’homélie oppose « la configuration au Christ, qui est la condition nécessaire de tout vrai renouvellement » et « l’élan désespéré pour faire quelque chose, pour transformer l’Église selon nos désirs et nos idées ». Désobéirait-on alors à L’Eglise ? Là encore rien n’est dit. Il semble que l’on ait seulement pris ses distances par rapport à des propos, d’ailleurs discutés, de Jean-Paul II. La désobéissance ne porterait-elle que sur un point de l’enseignement de Jean-Paul II ?
La question est de savoir ce que dit l’Eglise et qui ne lui est pas fidèle. Seule la naïveté enfantine peut imaginer qu’il y a les méchants d’un côté et les gentils de l’autre, ceux qui ont tort et ceux qui ont raison, que les méchants ont forcément tort et les gentils raison. Nous ne sommes plus, nous adultes, au pays de Candy ! Il faudrait être tout aussi naïf pour penser que parce qu’il est Pape, ce dernier a forcément raison. Le dogme de l’infaillibilité pontificale, faisant dériver l’infaillibilité du Pape de celle de l’Eglise, n’a jamais voulu signifier ce genre d’inepties. L’histoire de la papauté montre que les errements des successeurs de Pierre sont légion et le dogme de l’infaillibilité pontificale ne peut pas empêcher de le constater.
Dans quelle ambiance culturelle ou intellectuelle faut-il se trouver pour penser que parce que le chef a parlé, ce qu’il a dit est automatiquement vrai ? Depuis les philosophes des Lumières au moins, on a montré qu’il est contraire à la raison de conférer la vérité à la parole du chef sous prétexte qu’il est le chef. Et Nietzche complète la critique de l’instance de la vérité. Pas plus que le chef, aucun groupe ni aucune personne ne peut prétendre détenir le dernier mot de la vérité. Nous sommes livrés au conflit des interprétations, non que l’on puisse dire n’importe quoi ou que la vérité dépende de chacun, mais que désormais, plus rien ne garantit de façon définitive quelque affirmation que ce soit. Le dernier mot de la vérité nous échappe, quand bien même nous ne réduirions pas la vérité à un savoir, quand bien même nous la cherchons dans un engagement éthique, s’il est vrai qu’il n’y a pas de vérité sans amour ni respect d’autrui.
En outre, faut-il rappeler que le chef de l’Eglise catholique n’est pas le Pape, mais le Christ. D’une part cela évite de faire du gouvernement du Pape un régime politique mondain parmi d’autres, d’autre part, et de façon plus décisive, cela situe plus correctement la question. Ainsi que l’affirme le dernier concile, tous sont à l’écoute de la Révélation et personne, pas même le Magistère ne peut être autrement qu’obéissant. « Ce magistère n’est pas au-dessus de la parole de Dieu, mais il la sert, n’enseignant que ce qui lui fut transmis, puisque par mandat de Dieu, avec l’assistance de l’Esprit saint, il écoute cette parole avec amour, la garde saintement et l’expose avec fidélité. » (DV 10)
Tous, le Pape et les prêtres autrichiens, prétendent écouter la parole du Seigneur mais tous ne comprennent pas la même chose, du moins en des points très périphériques quoi que décisifs quant à la conduite de l’Eglise au jour le jour. Il ne s’agit pas de remettre en cause l’attachement de l’un et des autres au Christ Jésus qui révèle dans l’Esprit la paternité de Dieu ; il ne s’agit pas non plus de remettre en cause leur attachement commun à l’Eglise, qui reçoit mission de faire résonner la parole de Jésus et de louer le Père pour tous les signes du Royaume qui germent dans le monde. Il ne s’agit pas non plus de remettre en cause leur attachement commun à la forme historique de l’Eglise catholique en particulier sa structuration ministérielle et la sacramentalité de l’ordre. Tout cela est bien évidemment reçu unanimement.
Le conflit des interprétations porte sur le choc en retour crée par la sécularisation et la crise des instances de vérité, ou pour le dire autrement, par la prise de conscience de l’historicité de la vérité. Pour être fidèle à l’enseignement de l’Eglise, il ne suffit pas de répéter toujours la même chose. Avec le temps, les mêmes mots, les mêmes expressions, les mêmes pratiques ont des sens différents, de sorte que celui qui ne saurait que répéter serait immanquablement infidèle. C’est pour cela qu’il faut sans cesse commenter les Ecritures, commenter le credo, réinterpréter la tradition de l’Eglise, réinventer l’action pastorale.
Dans l’Eglise, on a toujours su innover pour être fidèle à la tradition et à la mission. Ce n’est pas à nous en tenir strictement et exclusivement au dispositif que Jésus et la génération apostolique nous ont laissé que nous pourrions développer la théologie, les pratiques et la pastorale d’aujourd’hui. Heureusement personne n’y songe, estimant même que l’on fait la volonté de Jésus en développant ces théologies, pratiques et pastorales de façon diversifiée selon les époques et les lieux.
On peut certes parler d’une interprétation différente et même conflictuelle de la tradition de l’Eglise entre ces prêtres autrichiens et Benoît XVI. Parler de désobéissance suppose que le Pape a évidemment raison dans sa compréhension de la tradition et de la mission. Ce n’est pas une possibilité à écarter a priori, mais elle ne saurait être non plus retenue a priori. Le conflit des interprétations doit être instruit et l’on attend du Pape, qui doit veiller à l’unité dans la charité, qu’il en soit le garant.
Jeter le soupçon de désobéissance sur les autres plutôt que de consentir à la contingence, à l’indéfini conflit des interprétations, c’est confisquer l’autorité et la vérité. Cela constitue un abus de pouvoir, même avec la voix la plus douce et l’esprit le plus humble possible que personne ne conteste à l’actuel Pape. Peut-on penser que de telles confiscations expriment l'obéissance à l’enseignement de l’Eglise ?

05/04/2012

"Je ne trouve en lui aucun motif de condamnation" (Vendredi saint)


« Quelle accusation portez-vous contre cet homme ? » Ils lui répondirent : « S’il ne s’agissait pas d’un malfaiteur, nous ne te l’aurions pas livré. »
On prétend tenir un malfaiteur, mais on n’apporte aucune preuve de son crime. La simple accusation se mue en condamnation. Condamné sur des rumeurs, condamné par des ragots. Non pas seulement écarté, mais tué, mené à la mort. Il n’a plus droit de cité, plus droit d’exister. La parole tue. Pilate ne trouve aucun motif de condamnation et cependant le condamne. Il n’y a rien dans ce dossier. Et comment pourrait-il y avoir quoi que ce soit puisque c’est l’innocent qui est condamné ?
Et ce n’est pas fini. Aujourd’hui encore les rumeurs tuent. Aujourd’hui encore l’on condamne sans preuve, organisant, orchestrant les rumeurs, invérifiables. Une fois que le bruit court, une fois qu’il est arrivé jusqu’au prétoire, palais du gouverneur ou autre, c’est trop tard, irréversible.
L’homme, hier comme aujourd’hui, juge, oubliant qu’il pourrait être lui-même jugé. Il s’érige en défenseur de la loi, de la morale, de l’ordre, oubliant qu’il faudrait être sans péché pour jeter la première pierre. Tous devraient se retirer à commencer par les plus âgés. Nous nous faisons les défenseurs de la loi pour mieux oublier que nous sommes coupables. Nous sommes coupables, mais nous préférons le déni, nous nous faisons juges.
N’y a-t-il pas urgence à sauver plutôt qu’à condamner, même et surtout celui qui est condamnable ? La seule condamnation par Jésus n’est-elle pas celle de ceux qui condamnent ? Fermer ou ouvrir les issues, les possibilités de la vie, encore, choix de la vie ou de la mort, de la vie comme paradis ou comme enfer.
Le Seigneur s’est battu jusqu’à la mort pour que rien ne soit jamais fini de nos vies tordues, pour que nos vies soient encore et toujours lieux de sa grâce, de sa présence.

04/04/2012

Accorde-nous d'être un seul corps (Jeudi saint)

Depuis des siècles, on célèbre la messe en mémoire de la Cène du Seigneur. Depuis des siècles, cependant pas depuis les origines. Il faut attendre par exemple le 7ème siècle pour que l’Eglise de Rome connaisse cette fête qui tient son origine d’une dévotion plus populaire que théologique. Les pèlerins qui se rendent à Jérusalem à partir du 4ème siècle racontent comment, s’unissant pas à pas aux derniers instants du Seigneur, les fidèles font mémoire lors d’une messe du dernier repas du Seigneur.
Saint Cyprien, qui meurt martyr en 258, dans une lettre sur le jeûne qu’il s’agit d’observer avant l’eucharistie, rend bien la pensée pastorale et théologique des premiers siècles. « Est-ce donc après le repas du soir que nous devons nous réunir, au sacrifice du Seigneur, afin de pouvoir ainsi offrir le calice mêlé ? Le Christ devait offrir vers la fin du jour afin de signifier par l’heure même du sacrifice le déclin et le soir du monde, suivant ce qui est écrit dans l’Exode : Toute l’assemblée des enfants d’Israël l’immolera vers le soir. Et aussi dans les psaumes : l’élévation de mes mains est le sacrifice du soir. Mais nous, nous célébrons la résurrection du Seigneur le matin. »
Il n’est évidemment pas question de la messe du jeudi saint dans ces lignes, ce serait anachronique, mais de l’heure de la célébration de l’eucharistie. Cyprien ne semble pas connaître ou ne pas vouloir de messe du soir. Bien que le Seigneur présenta la coupe un soir, nous célébrons le matin parce que nous célébrons la résurrection du Seigneur. Pas question, si j’ose extrapoler, de commémoration de la Cène ; l’eucharistie est mémorial de la résurrection, mémoire autant qu’actualisation de la résurrection. Célébrer le soir serait une simple commémoration. Célébrer le matin est une participation à la vie qui jaillit du tombeau, depuis le premier né d’entre les morts vers tous ses frères.
Pourquoi donc souligner cela ? Au moins pour recoller les morceaux. A force de distribuer dans le temps les différents mystères du Seigneur, nous ne voyons plus leur unité, nous ne percevons plus leur organisation. Tout n’est pas à mettre sur le même niveau. La célébration de la résurrection est la mère de toutes les célébrations, et même lorsque l’on célèbre un autre aspect du mystère de la foi, c’est toujours la mort et la résurrection du Seigneur que nous célébrons. Pas de messe qui ne soit célébration, actualisation du mystère pascal.
Quel rapport la messe a-t-elle selon nous avec la résurrection ? C’est justement pour poser cette question que je me suis permis cette archéologie liturgique. En retour, cela donne de comprendre le cœur de la foi eucharistique.
Toute célébration, quelle que soit son occasion, quel que soit son style, est célébration du vivant qui fait vivre, du passeur, celui qui fait passer de la mort à la vie du Père. En partageant le pain et le vin, certes nous obéissons au commandement du Seigneur de faire en mémoire de lui ce qu’il a fait. Mais communier n’a pas de sens en dehors de son but, faire de nous ce que nous recevons, construire le corps du Christ.
Ce corps n’est pas l’Eglise, ou alors, c’est l’Eglise en tant qu’annonce de la vocation de l’humanité, rassemblée dans l’unité.
La prière qui suit le récit de l’institution dans nombre de nos prières eucharistiques, reprenant une très ancienne disposition des prières eucharistiques primitives, tant en Orient qu’en Occident, dit le sens de la sanctification du pain et du vin : « Humblement, nous te demandons qu´en ayant part au corps et au sang du Christ, nous soyons rassemblés par l´Esprit Saint en un seul corps. » Ou encore : « Quand nous serons nourris de son corps et de son sang et remplis de l´Esprit Saint, accorde-nous d´être un seul corps et un seul esprit dans le Christ. »
La théologie médiévale, qui a bien des égards structure encore notre théologie des sacrements, fait de l’Eglise le sens de la communion (et aussi sa condition). Communier ne consiste pas à être associé personnellement à son Dieu mais à se laisser prendre dans la construction de l’humanité nouvelle dont les prémices se trouvent dans l’Eglise.
Or cette humanité nouvelle, celle du corps ressuscité du Seigneur, dont l’Eglise est comme le sacrement, est justement celle qui est inaugurée au matin de Pâques. Le corps du Seigneur ressuscité, c’est l’humanité vivifiée par l’Esprit de sainteté. L’Eglise, c’est l’humanité en tant que la vocation de l’humanité est proclamée comme déjà vécue. Notre communion au pain et au vin crie, plus fort que toutes les violences et toutes les morts, que le Seigneur de la vie nous suscite de nouveau lorsqu’il ressuscite d’entre les morts.
Le Seigneur comme l’amant dit : Voici mon corps, prends-le, prenez. « Accorde-nous d’être un seul corps. »

31/03/2012

Le Dieu crucifié (Rameaux)


Dans la mort du Fils, c’est Dieu même qui est atteint. Non seulement notre conception de Dieu serait changée, encore que, mais véritablement, l’être de Dieu est altéré, devient autre. L’Eternel a lié son éternité à l’histoire des hommes. Il entre dans l’histoire depuis qu’il s’est écrié : que la lumière soit. Alors il déclarait son amour à sa créature, lui donnant la vie en partageant son Esprit.
« Dans la passion du Fils, le Père lui-même souffre la douleur de l’abandon. Dans la mort du Fils, la mort atteint Dieu lui-même et le Père subit la mort de son Fils dans son amour pour les hommes abandonnés. L’événement de la croix doit en conséquence être compris comme un événement entre Dieu et le Fils de Dieu. Quand le Père abandonne son Fils à la passion et à la mort sans Dieu, Dieu agit sur lui-même. Il agit sur lui-même sous ce mode de la souffrance et de la mort pour ouvrir en lui-même aux pécheurs sa vie et sa liberté. » (J. Moltmann)
Le Dieu qui s’est donné depuis le premier jour ne pouvait que courir le risque d’être supprimé de la vie de celui auquel il s’offrait. Et de fait, l’homme l’a supprimé, nous l’avons tué.
L’amour pouvait-il aller plus loin ? En tout cas, il est allé jusque là. Par amour pour celui auquel il s’était offert, Dieu assiste à sa suppression, à l’abandon du Fils.
« Dieu est amour sans conditions parce qu’il prend sur lui la douleur venant de la contradiction de l’homme et parce qu’il ne supprime pas cette contradiction dans un éclat de colère. Dieu se laisse évincer. Dieu souffre, Dieu se laisse crucifier. » (Moltmann)
Dieu aime l’homme même lorsque celui-ci est son ennemi, son bourreau. Dans l’événement de la croix, Dieu est mené jusqu’à l’extrême de son amour. Il les aima jusqu’au bout. Plutôt mourir que d’être soi-même le bourreau de celui qu’on aime.
Une fois encore, il donne sa vie. Une fois encore, il remet l’Esprit. De toute éternité, il demeure don, amour.