samedi 7 avril 2012

De peur, elles ne dirent rien à personne (Mc 16,8 / Résurrection du Seigneur)

L’évangile de Marc ne parle quasiment pas de résurrection. Le chapitre 15 achève le récit de la passion et le chapitre seize ne comprend, du moins dans une première tradition, que huit versets pour raconter la visite des femmes au tombeau Le verset 8, que la liturgie autorise à ne pas lire ‑ parce que tout de même l’évangéliste exagère ! ‑ est le suivant :
Elles sortirent et s’enfuirent du tombeau parce qu’elles étaient toutes tremblantes et hors d’elles-mêmes. Elles ne dirent rien à personne car elles avaient peur.
Ce n’est pas d’aujourd’hui que l’on juge impossible de terminer le récit par ces lignes. Très anciennement, dès la fin du second siècle, on a ajouté une finale patchwork, les versets 9 à 16, qui empruntent aux autres évangiles, par allusion, des récits d’apparitions ou miracles du ressuscité.
Pourquoi l’auteur de l’évangile de Marc a-t-il achevé son texte par le silence et la peur ? Que voulait-il dire ? Ne croyait-il pas à la résurrection ?
Marc n’a pas besoin de raconter les apparitions du ressuscité. Peut-être, si on le croit, n’y en eut-il pas. Il n’y a pas d’un côté la mort, de l’autre la résurrection. Il y a la vie de Jésus que sa mort résume comme un condensé, don de soi pour tous. Et, sur la croix, au lieu, au moment précis de la mort, « voyant qu’il avait ainsi expiré, le centurion, qui se tenait en face de lui, s'écria : "Vraiment cet homme était fils de Dieu !" »
Si un païen peut confesser Jésus, prenant ainsi le relais de la voix du Père entendue au baptême et à la transfiguration (au début et au plein milieu de l’évangile), la mission de Jésus a touché à son but. L’humanité par ce centurion peut reconnaître le Fils, et donc se tourner vers le Père de toute miséricorde. Ce faisant, elle reçoit la vie. Par la mort du serviteur de Dieu, la manière dont il est mort, condensé de la manière dont il a vécu, l’humanité peut confesser son Dieu, peut recevoir de lui la vérité de sa propre existence à elle.
La vie de Jésus, sa résurrection, c’est ce qui appert lorsque les hommes de toutes langues, races et nations peuvent reconnaître qui est Jésus. Chez Marc, il n’y a pas d’apparitions ni de tombeau vide et de linceul roulé ; la résurrection de Jésus est indiquée dans la confession de foi d’un païen, représentant non seulement la centaine d’hommes qu’il avait sous ses ordres, mais l’humanité toute entière. La résurrection de Jésus, Jésus vivant, c’est ce qui arrive lorsque ses frères le confessent premier né d’entre les morts, vivant.
Devant cette victoire sans précédent de l’innocent persécuté, devant cette revanche de la justice, de la justification, il ne faudrait pas que l’on se méprenne. Il ne faudrait pas que l’on crie victoire trop vite, happy end ! On meurt encore dans notre monde. Et le juste qui justifie les multitudes le sait. Et l’évangéliste le sait. La peur, la mort clouent encore à la croix du silence, même les disciples de Jésus.
La victoire de Jésus dans la confession de foi du centurion n’a pas achevé sa déflagration dans le cours du temps. Elle ne l’achèvera que lorsque les temps seront consommés. Alors, la mort, le dernier ennemi, il la mettra aussi sous ses pieds ; elle aussi, comme tous ses ennemis, sera terrassée. Mais il faut que nous soyons affligés pour quelques temps encore. C’est le temps de la foi. Jésus n’apparaît Seigneur des temps et de l’histoire que dans la foi de ceux qui mettent en lui leur espérance.
C’est dire combien notre confession de foi est importante. Plus qu’un tombeau vide ou ouvert, elle est ce qui fait signe vers la vie, elle est le signe de sa victoire. « Vous cherchez Jésus, le crucifié ? Il n’est pas ici. » Ne le cherchez pas au tombeau. Ne le cherchez pas comme vous pensiez le trouver, un cadavre. Allez le cherchez à la rencontre de vos frères, partagez votre foi, c’est là que vous le verrez.
Cela fait peur, si peu de solidité de la foi, tant de responsabilités de la foi. Les femmes ont bien dû finir par parler pour qu’on sache qu’elles s’étaient tues, toutes tremblantes. Puissions-nous comme elles revenir de la peur et de la mort et retrouver le corps du Seigneur vivant dans l’assemblée qui le confesse.

4 commentaires:

  1. C'est plutôt intéressant l'hypothèse où cet évangile s'arrête à la peur des femmes. (À laquelle j'ajouterais volontiers celle des hommes…). Si la mort de Jésus n'interroge pas suffisamment longtemps, si, aussitôt après, nous arrive à la figure cette sorte de « happy end » de la résurrection et des apparitions, si jaillissent immédiatement les alléluias… On se retrouve précipité dans une sorte de raccourci de bienfaisance qui ferait l'économie du temps qu'il faut pour passer de la mort de Jésus à sa résurrection dans les conditions que vous indiquez : "il n'est plus ici" mais il est en nous dans la relation fraternelle et la compréhension du sens profond de cette fraternité.

    Je vous paraphrase quelque peu. Excusez m'en. C'est sans doute que j'ai besoin de dire avec mes mots ce qui me marque dans votre texte, et m'ouvre peut-être à des perspectives nouvelles.

    Pour ma part, tout cela ne peut m'interroger et faire sens, que si je peux référer à mon expérience personnelle, dans le concret et l'ordinaire de ma vie, et aussi dans ce qu'elle peut avoir eu « d'extra-ordinaire », c'est-à-dire de ces pierres blanches sur le chemin, ou de ces phares dans le brouillard qui ont ouvert les passes nécessaires.

    Que doit donc voir le païen que je suis aujourd'hui pour s'écrier comme le centurion ?
    Le centurion, une fois son cri poussé, cela a-t-il bouleversé sa vie concrète ? Est-il devenu disciple ? Chrétien ? L'histoire ne le dit pas…

    Est-ce que dans ma vie, mes relations, je peux quelque peu me reconnaît de cette expérience-là ?
    Quelle différence cela fait-il avec ce qui fait sens dans ma vie de croyant dans l'Homme plus que dans Dieu ? Dans ma vie de non-chrétien ?

    Sinon, on peut écrire de belles choses à partir de beaux textes millénaires…
    J'aimerais parfois vous voir illustrer par votre propre expérience de vie. Non que je doute que vos propos ne s'enracinent dans votre propre chair, loin de là même, croyez-le bien, mais j'ai besoin de toucher le réel pour ce qu'il est vraiment dans la vie des gens.
    Ce fut cela mon « métier » partir de l'expérience vécue et non pas des idées apprises.
    Peut-être que la plupart de vos lecteurs vous connaissent « en vrai » et que vous avez des réserves à ce sujet. Ce que je peux tout à fait comprendre. Je ne me livre moi-même sur mon blog que par ce que le préserve mon anonymat, afin de pouvoir aller jusqu'au bout de mon expression.

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  2. Merci.
    Veuillez excuser que je ne montre pas davantage la chair de laquelle pourtant suintent ces réflexions. Je ne méprise nullement cette chair, cette maîtresse. Le détour de la réflexion est sans doute protection, mais aussi chemin vers un essai de sortie du singulier, ou plutôt, d'une entrée en dialogue.

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    1. Je comprends bien votre point de vue, qui a d'ailleurs toute sa valeur. Je ne doute pas que vous « habitiez » vos propos.
      Alors oui, pour une entrée en dialogue.
      Mais il y a le petit risque de rester… À l'entrée… Justement.
      Un couple n'échange pas longtemps des généralités et des théories sur l'amour, ce qu'ils doivent être, ou ne pas être. Il partage et exprime cet amour concrètement. il prend le risque de laisser tomber certaines protections.

      Mais je comprends bien que votre démarche n'est pas à ce niveau-là...

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  3. Oui, on ne peut pas sur un blog, être au niveau de l'échange conjugal, amical ou filial et paternel.
    C'est la limite du genre. Les medias de communication ne peuvent offrir ce qui est possible dans la rencontre.

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