vendredi 13 avril 2012

Obéir à sa conscience plutôt qu'au Pape

En ces temps où l'on a souvent recours à l'argument d'autorité (Cf. sur ce blog "Qui désobéit à l'enseignement de l'Eglise?"), est souvent cité, sans référence, un petit texte de Joseph Ratzinger, par exemple dans H. KüngMémoires, Mon combat pour la liberté, Novalis Cerf, Paris 2006, p. 479.
La citation se trouve dans le commentaire de la constitution conciliaire Gaudium et spes n° 16 par le professeur Ratzinger, alors professeur à Tübingen, dans le Lexikon für Theologie und Kirche, vol III, Herder, Freiburg 1968, p. 328.
Le Lexikon fait référence parmi les commentaires du concile parus dès sa conclusion.
Le n° 16 de la constitution pastorale exprime la valeur de la conscience de l’homme pour s’orienter dans la vie. Dans ces lignes, J. Ratzinger ne fait rien d’autre que de redire la tradition, notamment exprimée par Thomas d’Aquin (ST Ia IIae, 19, 5). Cependant, cet enseignement traditionnel a souvent été contesté ou au moins relativisé par le magistère, y compris après le concile. C’est dire l’importance des quelques lignes du futur Benoît XVI.
« Au-dessus du pape en tant qu’expression de l’autorité ecclésiale, il y a la conscience à laquelle il faut d’abord obéir, au besoin même à l’encontre des demandes de l’autorité de l’Église. »
„Über dem Papst als Ausdruck für den bindenden Anspruch der kirchlichen Autorität steht noch das eigene Gewissen, dem zuallererst zu gehorchen ist, notfalls auch gegen die Forderung der kirchlichen Autorität.“



On pourra préciser que cela ne préjuge pas de quel côté se trouve la vérité objective (si l’on peut recourir à cette formule). Si la conscience, informée, pense qu’elle doit opter pour telle voie, même si objectivement cette voie n’est pas celle du vrai, elle doit le faire. Autant dire qu’il ne s’agit ni de relativiser la vérité, ni de contester l’enseignement de l’Eglise. Mais il s’agit évidemment d’un rejet de l’argument d’autorité. En outre, la vérité n’est pas qu’une affaire d’objectivité d’un savoir. La vérité est aussi la manière de vivre en conformité avec la raison, justement informée. On sait aussi qu’il ne peut pas y avoir, en droit, de contradiction entre la raison et l’enseignement de l’Eglise.

4 commentaires:

  1. Lorsque l'on exerce des fonctions d'autorité et de gouvernement (comme un pape par exemple), il y a une pente naturelle à désirer être obéi. Celle-ci est d'autant plus forte que le gouvernant a le sentiment de détenir sa propre autorité d'une sorte de réalité transcendante, divine ou profane, au nom de laquelle il agirait comme par délégation. La pente visant à réclamer l'obéissance, peut devenir vertigineuse si l'on estime commander au nom de la Vérité des vérités.

    Cependant, Ratzinger, à juste titre à mes yeux, reprend ce que vous appelez l'enseignement traditionnel… Mais il écrit cela à une époque où il n'était pas encore pape…

    Je n'ai pas reçu cet enseignement traditionnel là. (Celui de l'éveil à la conscience profonde). J'ai reçu un enseignement où il convenait d'obéir en tous points aux prescriptions des curés et aux obligations externes du catéchisme. Ainsi en fut-il, il me semble de toute ma génération.
    Cet enseignement-là, je le dis tout net, m'a fait perdre la foi, celle que j'avais à l'intérieur de moi lorsque j'étais enfant et jeune. Le titre du livre que je prépare s'appellera peut-être : « comment l'église catholique m'a fait perdre la foi ». J'y développe, année après année, les étapes de ma progression vers l'athéisme. Je constate que des milliers de personnes (pour ne pas dire des millions) ont suivi ce même chemin ces 40 dernières années.
    À ce jour je ne peux pas ajouter : «… Et comment je l'ai retrouvée », ce qui n'est pas le cas, mais nul ne peut présager de l'avenir. Et lire votre blog au regard de mon avenir présente pour moi un intérêt certain.

    Il me semble que Jésus, dans sa manière d'agir, en appelle sans cesse à la conscience profonde de son interlocuteur. Non pas convaincre par des exhortations et des interdits, mais en appeler à l'expérience intérieure d'une reconnaissance. (Je pense ici à la Samaritaine, et à d'autres épisodes aussi).

    Que le pape commande à ses lieutenants et à ses troupes en interne. Soit. Qu'il se croit autorisé à régenter les peuples, c'est plus que contestable. D'ailleurs il n'y arrive plus, la preuve en est donnée chaque jour.

    J'aurais attendu de l'église catholique qu'elle m'indique le chemin qui mène à la conscience profonde, qu'elle apprenne cela, à mes éducateurs en premier, à moi-même ensuite. Il m'aura fallu recourir aux sciences humaines, en particulier les psychologies humanistes, pour comprendre ce qu'il y avait de plus profond et de plus humain dans l'homme. Seulement voilà, la conscience profonde débouche sur la liberté d'existence et non pas sur l'obéissance, sauf à soi-même, c'est-à-dire à cette même conscience qui habite les profondeurs de l'homme.
    Si l'être humain se met à réfléchir par lui-même et n'obéit plus aux curés… Où va-t-on ! (Je résume dans une formule un peu outrée, certes, mais je ne suis pas loin du discours que j'entendais en ce temps là…).

    Les choses sont-elles différentes aujourd'hui ? Je ne sais pas… Je n'ai plus l'âge de fréquenter les églises… Ni d'ailleurs aucun attrait pour cela…
    Cela ne m'empêche pas d'être un chercheur de l'intériorité. Et donc de la question de Dieu.

    Pour en revenir à votre billet. La dernière phrase m'est un peu obscure. J'aurais aimé quelques développements. La conscience profonde ne fait pas fi de la raison. Elle est pour moi une sorte de « lieu de synthèse » qui tient compte de tout , autant que faire se peut évidemment…
    Je la distingue des autres niveaux de conscience, comme la conscience cérébrale des principes intangibles, ou la conscience socialisée, avec ses fondements anxiolytiques du bon du mauvais, du bien et du mal, par référence extérieure à soi. L'angoisse et les peurs sont mauvaises conseillères…

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  2. Le dernier paragraphe veut souligner, histoire de ne pas donner dans la démagogie, que le primat de la conscience ne signifie pas que la conscience dirait le vrai là où l'autorité ferrait errer. Selon Thomas, suivre sa conscience, dûment informée, est une nécessité de la raison, quand bien même la conscience se trompe, quand bien même elle irait à l'encontre de l'enseignement du prélat.
    Je voulais juste souligner que le choix en conscience, qui doit l'emporter, n'est pas de jure, le choix du vrai, même s'il est le vrai et seul choix.

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  3. Je suis d'accord avec vous. La conscience et l'autorité peuvent se rejoindre. Ma conscience m'interdit de trucider mon voisin, même s'il m'énerve ! Le code pénal également ! Nous sommes d'accord…

    Vous dites : «… Quand bien même la conscience se trompe »
    c'est une grande question pour moi…
    La conscience peut-elle se tromper ?
    Est-ce ma raison qui ne l'a pas interrogée suffisamment « bien » ou suffisamment loin… ?
    Bien entendu je suis prêt à admettre un certain pourcentage d'erreur !
    Chaque humain est limité ; mais dans une sorte d'absolu ou de perfection (certes inatteignable en soi…)
    La conscience peut-elle se tromper ?
    Ce qui amène une question corollaire ou parallèle : dans quelle mesure Dieu serait "partie prenante" de ma conscience ?
    Je balbutie dans l'expression…
    Mais vous avez suffisamment de finesse pour me comprendre…

    Faites-vous un lien entre la conscience profonde et ce que vous appelez l'esprit saint ?
    Ou suis-je à côté de la plaque ?

    Bon j'arrête avec mes questions qui vous ennuient… !

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  4. Ici, il faudrait s'entendre sur les mots. Pour nous, après Freud, conscience et inconscient on des sens qui ne sont pas ceux de la tradition philosophique ni théologique. Dans le texte de Thomas, on ne saurait opposer raison et conscience. La conscience n'existe pas comme instance, elle est plutôt un mode de la raison, "en conscience".
    Gaudium et spes se situe au carrefour de ces acceptions. Pas sûr que son vocabulaire soit toujours vérifié.

    Il me semble que oui, l'homme peut se tromper, même informé, même en ayant écouté ceux qui ne pensent pas comme lui, même en faisant l'usage qu'il juge le plus correct de sa raison, même en décidant ou en agissant en conscience. Et pourtant, c'est ce qu'il pense juste qu'il doit choisir, vrai ou faux, au nom justement de la défense de la raison.
    Est dit ici, de façon radicale, et j'aime cela, la faillibilité en même temps que la confiance intrépide en la raison. C'est le grand humanisme médiéval. C'est une affirmation rarement égalée de la liberté. Où est l'obscurantisme moyenâgeux !

    Dieu, partie prenante de la conscience. Là encore il faudrait s'entendre, mais parler du sanctuaire de la conscience avec GS 16 pourrait y conduire. Où Dieu pourrait-il être entendu si ce n'est dans la conscience et dans la rencontre des frères ? (Bon ajoutons tout de même, dans l'Eglise, je veux dire son peuple en tant que chargé de transmettre une parole (les Ecritures) et une pratique).

    Esprit saint et conscience ? Là je vois moins. Certes, l'Esprit c'est Dieu qui habite le coeur de l'homme, c'est l'altérité de Dieu dans l'intimité de ce qui est le plus propre, que l'on pourrait désigner comme la conscience. Mais parler ainsi n'identifie pas conscience et Esprit. Au mieux cela permet de les articuler. Ce qui me gène aussi dans la conscience, et c'est peut-être ce que l'on peut reprocher à Thomas, c'est le risque d'oublier la chair. Il n'y a pas de conscience qui ne soit incarnée, il n'y a pas de pure raison. Et l'Esprit habite la chair, je veux dire l'homme tout entier, qui est chair, et pas seulement (sa) raison.

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