samedi 14 novembre 2009

"Mes paroles ne passeront pas" (33ème dimanche)

Ce monde est magnifique. Les gens peuvent y être heureux, follement heureux. Ils peuvent s’aimer, vivre ensemble, jouir de l’existence.

Ce monde est terrifiant. Les gens peuvent y être malheureux, dramatiquement malheureux. Ils peuvent se détester, faire la guerre, perdre le goût de vivre.

Ce monde est ambigu. Est-il bon ou mauvais ? Superbes paysages ou catastrophes naturelles, fraternité ou violence, plaisir ou pénurie.

Ce monde promet beaucoup mais semble incapable de tenir ses promesses. Ne s’agit-il pas d’une vaste farce, d’une fumisterie ? Ne sommes-nous pas condamnés au goût du bonheur que pour savoir qu’il nous est fondamentalement interdit ? Tantale et son supplice sont-ils notre destinée ?

Faut-il ne voir qu’une illusion, un nuage de fumée, un mirage ? La consistance du monde n’est-elle qu’un peu de buée, un rien ? Comme dit le psaume : L’homme est semblable à un souffle, ses jours sont comme l'ombre qui passe (144, 4).

De toutes ses forces, la raison se dresse contre l’absurde et le non sens. Pourtant, si l’homme n’est rien, si ce monde n’est qu’illusion, si tout est vain ‑ comme dit aussi l’Ecriture, Vanité des vanités, tout est vain, tout est buée ‑ nous ne pourrions même pas le dire. Comment dire que tout est rien, si rien n’est ? Mais la raison a-t-elle seulement un sens dans ce monde ? La raison est-elle raisonnable ?

Devant cette promesse comme non tenue d’un monde consistant qui permette à l’homme la joie ‑ non pas de temps en temps, petits plaisirs, trop petits, première gorgée de bière, caresse trompeuse, sans autre signification que celle de guilis ‑, il est sans aucun doute possible de désespérer, ou de se résigner, plus ou moins cyniquement. L’espérance apparaîtra plutôt comme un bel idéalisme, coupable, une consolation, au mieux analgésique.

Le confort, l’opulence et la relative sécurité de nos sociétés nous font oublier l’alternative implacable. Que l’on vienne à manquer du minimum vital et que l’on souffre de la faim, de la guerre, de la violence et de la maladie, et comme Job nous dirons : Vraiment la vie de l’homme sur terre est une corvée (7,1)

Ainsi, une fin peut-être attendue. Elle peut être espérée pour achever cette horreur ou pour que soient enfin tenues les promesses d’une joie éternelle. On comprend que la figure de ce monde puisse passer (1 Co 7,31) ; on l'attend même ! Et Jésus en annonce l’imminence. La parabole du figuier devrait nous instruire.

Mais peut-être pas exactement comme prévu. Car c’est un été qui s’annonce, et non la catastrophe; le temps des fruits s’avance. Le figuier ne donne plus seulement les feuilles dont nous cachons une nudité qui nous effraie, une fragilité impossible, comme Adam et Eve, comme l’homme et la vivante ; l’arbre produit un fruit à la chair écarlate comme le sang, au goût délicat comme la caresse et la vibration du souffle de vie.

Le texte ne tremble pas. Il affirme sans justifier, dans une sorte de certitude naïve ou irresponsable, que l’été est arrivé, que le temps des fruits est là, que ce monde dont on peut désespérer est sur le point d’offrir enfin une fécondité aussi suave que ce que toutes les harmoniques érotiques de la figue laissent deviner. Comment annoncer un tel été, un tel jardin des délices ? Car c’est bien pour nous qu’une telle prophétie est faite, si c’est nous qui devons être instruits par la parabole du figuier.

« Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas. » La certitude devient prétention arrogante. Un nouveau monde adviendra, en lieu et place de ce monde et son ambiguïté. Il faudra que cette génération passe, et le ciel et la terre. Mais la certitude n’est pas de ce monde. Elle nous advient d’une autre solidité : celle de la parole. Le psaume l’avait déjà annoncé : Pour toujours ta parole, Seigneur, se dresse dans les cieux (118, 89)

Comment faire de sa parole ce sur quoi s’arrime notre vie, notre espérance, notre joie, notre persévérance et notre confiance dans les épreuves ? Comment nous laisser emporter par l’assurance qui est la sienne et fonder notre vie sur sa parole ?

Nous ne savons rien ou pas grand chose. Pas même quand nous finirons, quand viendra l’heure. Mais nous savons plus : sa parole ne passera pas. Sa parole, ce n’est pas le livre, mais lui, que les textes par les traces de son passage indiquent aussi discrètement que demeure arrogante la prétention à une vérité éternelle : Mes paroles ne passeront pas.

Ses paroles, c’est la vie, c’est lui, rendant à nos vies la plénitude de promesses d’un jardin des délices que la création jamais ne parvint à être. Est inscrit dans cette génération, comme le bourgeon dans la prophétie de l’été qu’est le printemps, un monde enfin digne de l’homme.

Texte du 33ème dimanche : Dn 12, 1-3 ; He 10, 11-18 ; Mc 13, 24-32

1 commentaire:

  1. continue ! ça fait du bien !
    je trouve d'ailleurs que tu as l'air de bien aller !!!

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