samedi 7 novembre 2009

Générosité ou indigence ? (32ème dimanche)

Tout donner. Est-ce possible ? Cette veuve que Jésus propose en exemple car elle a donné tout ce qu’elle avait pour vivre, cette veuve, comment peut-elle avoir tout donné et vivre encore demain ? Où Jésus l’a-t-il trouvée ?

Qui plus est, il suffit de voir ceux qui, ici, à Barcelone, plongent dans les containers à poubelle, ceux qui n’ont rien, pour qu’il soit particulièrement scandaleux d’encourager à la pauvreté radicale. Et comment, avec des enfants à charge, tout donner ?

Mes voyages à Madagascar m’ont obligé de constater qu’il ne fallait peut-être pas raisonner ainsi. Et ce n’est pas seulement la logique du profit qui est remise en cause ; ce sont nos habitudes, notre échelle des valeurs, notre logique même la plus humaniste. Je n’idéalise pas une autre culture. Les problèmes là-bas sont nombreux. Je suis obligé de constater que l’on peut penser et vivre autrement, que l’on peut ou parfois l’on doit tout donner. Les quelques versets de l’évangile de ce jour semblent eux aussi opposer deux logiques.

Ainsi, dans une ethnie malgache, lors de la fête des funérailles d’un défunt, on doit dépenser tous ses biens, ne serait-ce que pour accueillir les nombreuses personnes qui viennent parfois de loin pour la cérémonie. Il ne reste plus rien même si l’on doit gaspiller. On tue tous ses bœufs, qu’il en ait eu deux ou quarante. La veuve et les enfants auraient bien fait d’en garder un peu. Mais c’est une autre logique qui importe.

C’est la reconnaissance de la fragilité de l’homme dans ce monde, et les cyclones le rappellent régulièrement à la population, au moins sur les côtes ; la fragilité de l’homme ne sera pas supprimée parce que l’on aura mis de l’argent de côté. Vivre comme un homme, c’est attendre de la nature, des dieux, de Dieu, qu’ils donnent. La confiance et l’accueil de ce qui adviendra, une foi en la providence, voilà qui caractérise l’homme. Que sommes-nous pour oser a contrario vouloir mâter la nature et lui faire produire des fraises en hiver ? L’homme tient sa grandeur, sa fierté des échanges, il n’est pas maître. Cela l’enchante de n’avoir pas à se laisser dicter son comportement par la nécessité, par les lois économiques. Cela l’enchante d’être libre pour accueillir et être soi.

Quand les amis ou les voyageurs sont de passage, on partage, parce que vivre, c’est vivre ensemble. Non seulement, demain ce sera notre tour d’être reçus, mais peu importe demain. Ou plutôt importe davantage la rencontre que l’acquisition des biens. La famille arrive, un étranger s’arrête, et l’on cesse toutes les activités, tous les travaux. Ce qui fait la richesse, la joie, la grandeur de l’homme, c’est l’accueil de l’autre. Ne pas l’accueillir serait ne plus exister socialement, ne plus exister du tout. Qu’est un homme seul, surtout dans un pays où la nature n’est pas seulement généreuse, mais aussi violente et hostile ?

La question est de savoir ce qu’est une vie humaine, une vie réussie. Et même à nous qui ne définissons pas la réussite de la vie par l’accumulation des richesses, les Malgaches, par exemple, opposent une autre logique. Exister, c’est exister socialement, c’est exister dans l’échange, dans le don et le contre-don.

Nous serait-il possible de privilégier l’apprentissage de la fragilité et de l’accueil, la connaissance de la Providence. Je ne dis évidemment pas que nous devrions purement et simplement changer de logique et opter pour celle des Malgaches, par exemple. Ce serait bien naïf et coupable. Mais enfin, si plus personne d’entre nous n’ose parler de la Providence, n’est-ce pas le signe d’une vraie difficulté ? Et la pauvre veuve de l’évangile n’est-elle pas, plus que celle qui donne tout, l’exemple de la fragilité vécue comme une force, la force de pouvoir compter sur la providence de Dieu et la générosité des autres ?

Nous sommes tellement éduqués dans une logique de la générosité, qui a sa valeur c’est incontestable, que nous trouvons dans la veuve un modèle de la générosité, certes, et non pas un modèle de la radicalité qui nous paraît impossible, inepte. Apprendre la générosité y compris à nos enfants, mais comment apprendre l’attente providentielle, comment apprendre à vivre comme des mendiants. L’on est encore maître de soi lorsque l’on donne, bien moins lorsque l’on reçoit. Et si être chrétien, c’était cela, comprendre la vie comme reçue, comme un don, une grâce. Même quand nous venons dire merci, rendre grâce, faire eucharistie, nous tendons les mains pour recevoir le pain. Pour dire merci, il faut accepter de recevoir, voilà la prodigalité du Père, la Providence.

Si nous récitons le benedicite nous ne saurions le faire comme un rite presque devenu insignifiant, mais comme l’expression, au moment de recevoir la nourriture, de ce que toute l’existence est comme ce moment, don reçu et présence à autrui.

Si nous communions en tendant les mains, c’est que nous sommes des mendiants. C’est que nous ne pouvons pas compter sur nous, non que nous ne serions capables de rien, mais qu’être disciples de Jésus, c’est justement, faire de son Père et notre Père, la source de notre existence. La veuve de l’évangile est la parabole de Jésus, de ce qui va lui arriver dans deux chapitres, le don de sa vie parce seulement du Père et des frères, il peut espérer recevoir la vie sans limite. La veuve est la figure de l’Eglise pour autant qu’elle sait se laisser convertir par son Seigneur, qui offre tout ce qu’elle a parce qu’elle sait bien que sa vie, elle la reçoit

Texte du 32 dimanche : 1 R 17, 10-16 ; He 9, 24-28 ; Mc 12, 38-44

3 commentaires:

  1. merci de ton homélie ; ça fait du bien
    Chris.D.

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  2. Je n'étais pourtant pas très fier de moi, espérant trouver au matin un peu de courage pour retravailler, supprimer le passage malgache et dire plus explicitement ce qu'est la Providence, non pas attendre de Dieu que quelque chose se passe, mais vivre comme si nous recevions tout. Expliciter ce que signifie tout recevoir et ce "comme si". Ce sera pour une autre fois, donc. A dire qu'on existe à recevoir des autres, il faut parfois aussi le faire, et donc je fais confiance à ton jugement.
    La chose qui me tient le plus à coeur dans ce commentaire demeure cette idée : en quoi la veuve est louée et donc nous est offerte en exemple : dans sa générosité ou dans son indigence qui est le revers de la médaille de sa confiance en la Providence.

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  3. Bien dit ! Et je rajouterai que cette pauvre veuve ne parle pas non plus, contrairement aux scribes, qui sont riches de leurs discours. Non qu'il nous faille devenir muet, mais vigilant à ne pas adorer nos propres discours, la confiance se dit aussi par le silence.
    ODP

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