samedi 17 juillet 2010

Ce qu'il faut est unique (16ème dimanche)

Voilà un des textes d’évangile des plus connus, voire des plus aimés, et même temps, de ceux qui nous agacent, ne nous laissent pas en paix, nous embêtent. Comment la relativisation du service à partir de la remise de Marthe à sa place peut-elle être supportable, pour nous autres, disciples de celui qui se tient au milieu de nous comme celui qui sert, de celui qui est venu non pour être servi mais pour servir ?

Y a-t-il une valeur chrétienne plus grande que le service ? Même l’amour semble n’en être qu’une forme. Ceux qui parmi nous sont le plus reconnus, par les chrétiens comme par les croyants d’autres traditions religieuses ou par ceux qui ne croient en aucun Dieu, comme ceux qui vivent authentiquement leur foi ne sont pas les prédicateurs, ni ceux qui se sont retirés du monde, mais ceux qui dans le monde sont au service de leurs frères, en particulier des plus petits, Mère Térésa, Abbé Pierre et autres.

Juste avant notre texte, il y a dans l’évangile de Luc la parabole du bon Samaritain que nous avons lue dimanche dernier. Le Seigneur s’y montre sauveur, se dévouant au service de l’homme blessé au-delà du raisonnable et invitant chacun à faire en sorte que tout homme puisse trouver en nous un prochain, puisse compter sur notre service.

Je dois à Marc-François Lacan, moine bénédictin, frère du psychanalyse, une lecture non seulement satisfaisante de notre évangile de Marthe et Marie, mais véritablement vivifiante. Il suffit d’accepter de ne pas savoir déjà la réponse, en l’occurrence combien le service est chemin de sainteté. Il suffit d’écouter Jésus plutôt que de savoir mieux que lui ce qu’il doit dire.

Imaginons la scène. Jésus a pris la route qui le mène à Jérusalem. C’est sa résolution, précise le texte, non le hasard des circonstances, mais la montée vers la ville et déjà le Lieu du Crâne. Marthe le reçoit dans sa maison mais de suite s’éclipse pour préparer le repas. Accueil bien curieux. N’est-ce pas le comble de l’impolitesse de le laisser seul, à attendre ?

L’homme s’invite chez des femmes, sans homme. Cela ne pose aucun problème. Pourtant, il y aurait eu de quoi jaser. Qui est cet homme ? Qui sont ses femmes ? Marthe ne risque pas de le savoir. Elle s’occupe de tout sauf de Jésus, sous prétexte de s’occuper de lui. Elle est en train de rater son passage. Voici l’homme accueilli par l’humanité, le nouvel Adam chez la très vieille Eve. La rencontre de l’autre, si différent, de Jésus, voilà ce qui importe. Ce qu’il faut est unique.

Il ne s’agit pas de servir ou non, il s’agit de savoir si on va rater le passage de Jésus, qui plus est, sous prétexte de l’accueillir. Si meilleure part il y a, ce n’est pas celle du laxisme, ni même de la vie contemplative. C’est celle de la rencontre. Le Seigneur s’arrête chez nous, il fait halte dans notre maison. Ne nous barricadons pas à la cuisine sous prétexte de le servir, n’empêchons pas les autres de l’écouter parce que nous fuyons sa présence ou sommes incapables de profiter de sa présence.

D’ailleurs, le service de Marthe n’est pas le service, mais toutes les occupations, même les meilleures, qui nous accaparent, nous détournent de la rencontre de celui qui passe en nos vies. Y compris l’écoute, ou la prétendue écoute de sa parole, y compris la prière et les exercices de dévotion. Tout homme qui écoute ce que je vous dis là et ne le mets pas en pratique est comparable à un homme qui a bâti sa maison sur le sable…

Nous pensons que nous sommes au service du Seigneur alors qu’il s’agit de consentir à ce que le Seigneur est à notre service pour que nous soyons vivants, pour que nous jouissions de sa présence. Retournement sans précédent de notre conception de Dieu qui est prêt à se faire l’esclave, qui est prêt à se faire bon Samaritain.

Et Jésus se fait encore le Samaritain de Marthe. Il parle avec elle, l’appelle par son nom, qu’il répète. On ne l’entend pas parler avec Marie qui semble un personnage secondaire. Ce n’est pas elle qui est donnée en exemple pour exalter je ne sais quel type de vie, c’est Marthe qui est sauvée de son agitation dans laquelle elle se perd.

La traduction ne nous aide guère, certes. Le texte dit : « Pour beaucoup de choses tu te fais du souci et jettes le trouble. Ce qu’il faut est unique. » Il n’y a pas une chose bonne, meilleure que les autres, une bonne et une moins bonne part ; il y a l’unique, qu’il ne faut pas rater. L’unique, ce qui seul s’impose, ne s’impose pas ; la vie du nouvel Adam se propose de sorte qu’on peut passer outre et ne rien voir, ne rien entendre. Rater sa vie en le ratant.

Il n’y a pas de nécessité comme si cela servait à quelque chose d’accueillir Jésus. Il n’y a pas de choses plus ou moins nécessaires, mais le seul. « Ce qu’il faut est unique ». Il y a lui, l’unique, qui nous rend à la vie, pour en jouir, nous délivrant du souci et du tumulte. Il y a la rencontre, seulement, avec l’unique, l’homme nouveau pour une humanité renouvelée. Ce qu’il faut à l’humanité est unique, la rencontre de celui qui vient la servir pour la conduire à la vie.


Textes du 16ème dimanche C : Gn 18, 1-10 ; Col 1, 24-28 ; Lc 10, 38-42

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