samedi 10 juillet 2010

Le prochain du Samaritain (15ème dimanche)

Qui est mon prochain ? Y a-t-il question plus stupide ou pernicieuse ? La réponse, terrible, ne tarde pas à arriver : « Je préfère mes filles à mes nièces, mes nièces à mes cousines, mes cousines à mes voisines… » C’est la règle de l'ordre naturel !

Plutôt que de disserter sur l’identité du prochain, contradiction dans les termes si du moins le prochain est l’autre et non pas l’identique, une parabole. Habitude de l’évangile qui sort souvent des pièges en déplaçant le débat. Quand on y revient, la pseudo-évidence de la loi naturelle ne s’impose plus.

Changeons alors de question : non pas qui est mon prochain ? mais qui donc est ce Samaritain ? Un étranger, autre. Etrange étrangeté, étrangeté étrangère. Dans de nombreuses langues une même racine pour plusieurs mots : l’hôte à qui l’on doit l’hospitalité est hostile. Ce samaritain au contraire, sauve. C’est à peu près tout ce que l’on sait de lui. D’où sort-il ? Qui est-il ? Pourquoi passe-t-il par là ? Que devient-il ? Nous n’en savons rien. Il s’échappe du récit avant que l’on puisse lui poser la question, chargeant l’aubergiste de prendre le relais au chevet du malade.

C’est peut-être auprès de l’aubergiste qu’il faudrait se renseigner sur l’identité de ce Samaritain. Il semble lui faire confiance, et même le connaître comme un voyageur habitué, comme un hôte connu. Pour savoir qu’il sera remboursé de tout ce qui aura été dépensé lors d’un prochain passage, ne faut-il pas que celui qui a fait de l’accueil son métier le connaisse ?

Il se pourrait que l’on ne connaisse cet homme qu’à pratiquer l’hospitalité, comme l’aubergiste. Autant dire qu’à ne pas savoir qui est son prochain, on restera sans réponse sur l’identité de ce Samaritain.

Quels autres indices le texte nous laisse-t-il ? Il s’agit d’un homme qui se laisse prendre par la pitié. Il n’a pas peur de frayer avec le moribond, il semble ne rien craindre, contrairement au prêtre et au lévite, de la proximité de la mort. Impossible qu’elle n’ait sur lui aucune emprise, mais il la fait reculer. Celui qui était promis à la mort, dans le fossé, abandonné des hommes, est sauvé, rendu à la vie, conduit dans une auberge qui semble un vrai paradis. Combien d’étoiles à cette hôtellerie ? Sans doute plusieurs brillent-elles, argentées, dans le ciel, au dessus de l’endroit, comme à la crèche, pour que deux pièces d’agent risquent de ne pas suffire à couvrir les frais.

Une auberge à l’air de crèche ou de banquet eschatologique n’en dit encore que peu sur ce Samaritain. Interrogerons-nous le moribond revenu à la vie ? Nous dresserait-il un portrait de son sauveur ?

Là, stupeur. En entrant dans l’auberge, il y a tant de monde que l’on ne saurait à qui s’adresser. Et n’imaginez pas tomber sur l’homme aux pansements. Il n’y a que cela. Si vous les écoutez, tous vous raconteront qu’ils ont failli crever, sur un bas côté du chemin de la vie. Ils ont tous été soignés par les seules médecines, huile et alcool, comme un plat riche en graisse ou en crème, comme une abondance de vin succulent.

En vous approchant des blessés guéris, sauvés, voilà déjà que ces inconnus dont vous vous seriez sans doute détournés sur le bord de la route, ces inconnus qui étaient pour vous des lointains avant que ne commence l’enquête sur le Samaritain, vous vous en faites le prochain.

Vous n’êtes pas au bout de la surprise. En vous penchant sur le visage de l’autre, voilà que l’autre, le pas encore prochain, le blessé, a vos traits, vous ressemble. C’est vous. Vous vous voyez, miroir tendu. Pas étonnant qu’il faille aimer son prochain comme soi-même !

Vous avez donc été moribonds, rappelés à la vie, et vous n’en saviez rien ? Oh si, vous le saviez, mais vous n’aimez pas apparaître en hayons. Vous préférez vous prendre pour le Samaritain. Son costume est plus flatteur. C’est curieux. On se prend pour celui dont on ne sait rien et l’on ne sait rien de qui l’on est !

Pour savoir qui est le Samaritain, il n’y a pas d’autre possibilité que de se reconnaître dans le blessé sauvé, revenu à la vie. Alors vous êtes pleins de reconnaissance pour votre sauveur, et dans la louange et l’action de grâce, l’eucharistie, que vous chantez à l’inconnu qui vous a sauvés, vous connaissez son nom : Jésus. C’est la reconnaissance qui permet de le reconnaître. Impossible de le connaître sans s’approcher, sans l’avoir reconnu comme celui qui s’est fait notre prochain. Lui, qui vient d’auprès du Père, qui est radicalement différent de nous, il s’est fait ce que nous sommes pour que nous soyons ce qu’il est.

Qui est mon prochain ? La sœur, plus que la cousine et que la voisine encore ? Désormais, puisqu’il s’est approché de tout homme et de toute femme pour leur donner d’être fils et filles, il n’y a plus que des frères et sœurs. Ce n’est pas pour cela qu’on les aime mieux, me direz-vous. Mais il ne m’est plus possible de dire que je ne sais pas qui est mon prochain.


Textes du 15ème dimanche C : Dt 30, 10-14 ; Col 1, 15-20 ; Lc 10,25-37

2 commentaires:

  1. Merci !
    A moins que tu ne doives titrer "Le prochain de l'homme qui était tombé".
    a très bientôt.

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  2. Oui, bien sûr, ce que tu dis est bien le sens de mon texte. Mais j’avais envie d’être moins explicite. J’avais aussi envie du choc entre les mots Samaritain et prochain, quitte à qu’ils dessinent une figure un peu différente de ce que je raconte dans mon homélie. Encore qu’à être le prochain du Samaritain, de l’étranger, on découvre justement que tout homme est désormais un frère. Certes, nous sommes les prochains du Samaritain parce qu’il se fait lui notre prochain, en premier. Mais cela nous le savons trop tard. C’est quand nous l’aimons que nous savons que lui, le premier, nous a aimés.

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