samedi 22 janvier 2011

La panne de l’œcuménisme (Semaine de prière pour l'unité des chrétiens)

Nous sommes au milieu de la semaine de prière pour l’unité des chrétiens qui se déroule chaque année du 18 au 25 janvier. Que signifient pour nous ces journées de prière ? Alors que la moitié de la semaine est déjà passée, qui d’entre nous, ne serait-ce qu’un instant, comme un souci, a pensé à la division des chrétiens ? Pour qui la division des Eglises constitue-t-elle une préoccupation ?
Il n’y a aucun intérêt à nous culpabiliser de ne pas être conscients du drame de la séparation des chrétiens, d’autant que concrètement, nous ne voyons pas trop en quoi nous pourrions faire quelque chose. Il s’agit plutôt de nous interroger sur notre propre manière de vivre en Eglise, de comprendre notre tradition ecclésiale, dans ses richesses et ses péchés.
Et ce n’est pas le moindre des fruits du XXe siècle ecclésial, confirmé solennellement par le dernier concile du Vatican, que de pouvoir dire, sans faire le malin ni entrer dans une attitude malsaine d’auto-flagellation, que notre tradition, notre Eglise catholique, a péché contre l’unité au cours de son histoire.
Fidèle à l’enseignement de ce concile, Jean-Paul II, à l’occasion du jubilée de l’an 2000, écrivait en 1994 : « Parmi les péchés qui requièrent un plus grand effort de pénitence et de conversion, il faut évidemment compter ceux qui ont porté atteinte à l'unité voulue par Dieu pour son peuple. Au cours des mille ans qui arrivent à leur terme, plus encore qu'au premier millénaire, la communion ecclésiale, « parfois par la faute de l'une et de l'autre des parties » (UR 3), a connu de douloureux déchirements qui s'opposent ouvertement à la volonté du Christ et sont pour le monde un objet de scandale (UR 1). Malheureusement, ces péchés du passé font encore sentir leur poids et demeurent, même à l'heure actuelle, comme des tentations. Il est nécessaire d'en faire amende honorable, en invoquant avec force le pardon du Christ. »
Certes, le texte prend soin de distinguer l’Eglise et les fils de l’Eglise. La première, unie au Christ est sainte, les seconds sont pécheurs. Reconnaissons cependant que la distinction n’est pas historiquement pertinente. C’est bien l’Eglise, y compris par ceux qui s’en estiment responsables, qui s’est rendue coupable et se rend encore coupable de la division. Les divisions ne sont pas que le fait de grands méchants hérétiques, de gens du dehors, ceux qu'on a mis dehors pour se garder pur.
Parfois, les raisons des divisions relèvent clairement du mal, volonté de puissance, appât du gain, intolérance et refus d’écouter, certitude arrogante qui interdit toute remise en question ; parfois, les circonstances historiques et culturelles suffisent pour que l’on ne se comprenne pas ou plus, sans qu’une faute soit imputable à tel ou tel.
Dire cela, qui paraît comme une évidence, a de lourdes conséquences et suscite de nouvelles divisions. Les repentances de Jean-Paul II et l’œcuménisme (qui ne se définit plus comme le ralliement à la seule vraie Eglise du Christ, l’Eglise catholique) suscitent des résistances que l’on peut repérer jusque dans certaines déclarations de la Congrégation pour la doctrine de la foi sous le pontificat de Jean-Paul II. L’accueil d’une unité renouvelée qui ne soit pas qu’un simple ralliement à telle ou telle Eglise, nous engage, nous catholiques, comme les autres, à une manière originale de comprendre notre propre tradition.
Une conception historique de la vérité est rendue nécessaire par le dialogue et le dialogue œcuménique notamment. On comprend aisément que vérité et histoire ne vont pas facilement de pair. Si la vérité est éternelle, son inscription dans l’histoire ne saurait être soumise aux aléas de l’histoire. Transcendante, la vérité entrerait dans l’histoire comme une splendeur qui illumine toute chose et échapperait à la relativité de la contingence. Face à cette thèse extrinséciste qui a été celle du magistère catholique depuis les Lumières jusqu’à Pie XII au moins, s’est levée une thèse tout aussi impossible, celle de l’absence de vérité dans l’histoire, ou du moins, celle d’une relativité de la vérité.
Cette contre-thèse est aujourd’hui fort courante, jusque chez les chrétiens, qui signeraient avec beaucoup, qu’à chacun sa vérité. Mais alors, un credo de l’assemblée liturgique, de l’Eglise, est-il encore possible ?
Le dialogue, et l’œcuménisme en particulier, sans renoncer à la vérité dans l’histoire, obligent à reconnaître la fin du savoir absolu, surplomb de l’histoire, au nom de la foi alors réduite à une idéologie parmi d'autres. Nous sommes entrés dans l’ère de la discussion, légitime conflit des interprétations, que l’on peut souhaiter pacifique. Cette historicité de la vérité est comme redoublée dans une société où le pluralisme culturel est le corolaire de la mondialisation.
Une nouvelle pensée unique, celle du marché et de la normalisation se prétend aujourd’hui, non dogmatiquement certes, mais tout aussi violemment, au-dessus de toute discussion. Le fanatisme de ces dernières années dans l’Islam (mais aussi dans le christianisme ou d’autres traditions religieuses) pourrait se comprendre comme réaction d’un absolutisme contre un autre. Les Eglises peuvent indiquer un chemin pour la vie ensemble qui cherche l’unité et rejette l’uniformité, l’uniformisation. Les Eglises, avec leur longue histoire, peuvent indiquer que la vérité n’est elle-même qu’à condition d’être dialogue, charité. Si la vérité ne joue pas de concert avec l’amour ainsi que le proclame le Psaume 85, elle n’est pas la vérité.
L’unité des chrétiens, pour nous chrétiens, est une conversion à la vérité, c’est-à-dire aussi à la charité. La défense, ou mieux le respect de la vérité n’est pas dogmatisme ; s’il s’impose, c’est parce qu’il n’y a pas de justice sans vérité. Mais si notre Eglise catholique nous paraît empêchée dans la société contemporaine, c’est grandement parce qu’elle n’a pas accepté la non-disponibilité de la vérité, parce qu’elle croit que la vérité et l’unité sont affaire de doctrine, de savoir absolu, ou révélé, qui s’impose à l’obéissance de la foi. Or la vérité de la foi est communication par Dieu de lui-même, sur le mode de la conversation amicale ou de la création amoureuse.
L’unité des chrétiens, pour nous chrétiens, est chemin pour la mission dans un monde qui n’en finit pas des injustices, pour un évangile qui ne se réduit ni au culte ou à la dévotion ni à la doctrine, mais est participation à la vie divine, libération.

2 commentaires:

  1. Il ne suffit pas de dire : le Christ a dit "je suis le chemin, la vérité et la vie" pour affirmer que l'Eglise possède la vérité. Je refuse une Eglise qui possède le Christ ! Que l'Eglise soit un chemin, oui, mais un chemin qui ne peut pas s'arrêter (la vie !), un chemin qui n'est pas autre chose qu'un lieu pour avancer et - mais ce n'est pas différent - pour parler.

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  2. Joseph,
    il me semble que le point de vue que tu exprimes, nous le partageons comme bien d'autres choses et avec bien d'autres personnes.
    J'ai juste essayé d'expliquer pourquoi ça coince malgré la bonne volonté, les nombreuses rencontres, souvent d'amitié et de communion dans la foi, malgré les déclarations.
    L'historicité de la vérité et l'ère de la discussion qu'elle instaure sont déjà à l'origine de bien des crises, dont les moindres ne sont pas la crise moderniste et celle de la prétendue "Nouvelle théologie" ou "Ecole de Fourvière". C'est une nouvelle manière de considérer la vérité dans le christianisme, et partant le rôle du magistère, qui doit être envisagée.
    Déjà l'œcuménisme avait été un des ressorts du dernier concile. Il le reste. C'est pour cela que l'œcuménisme, comme d'ailleurs la nouvelle pentecôte conciliaire, est en panne. Il n'y a plus comme entre 62 et 65 l'expérience de l'Esprit pour aider le magistère à oser ce qui paraît impossible et pourtant nécessaire.
    Les pages 657 et suivantes du bouquin de Christoph THEOBALD sur la réception du dernier concile me paraissent très bien vues (outre le fait qu'elles sont plus que documentées).
    Vale !

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