samedi 29 janvier 2011

Foi et raison (4ème dimanche)

Faut-il opposer la foi et la raison ? La question me vient de ce que nous venons d’entendre : ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour couvrir de confusion les sages. Ce verset fait suite à tout un passage dont la liturgie nous prive qui est bâti sur l’opposition entre la sagesse des hommes et la folie de Dieu.
La spiritualité, la mauvaise spiritualité, mais malheureusement la plus courante, développe souvent un anti-intellectualisme, commentaire de cet extrait de la lettre de Paul aux Corinthiens ou des Béatitudes : Bienheureux les simples d’esprit, le royaume de Dieu est à eux. Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits.
C’est une conviction commune que la science enfle, qu’elle est orgueil et puissance, contradiction du chemin des petits de l’évangile. Du moins, la science en matière divine, car je ne connais plus guère de chrétiens pour reprocher leur orgueil aux sciences exactes. On fait même plutôt confiance à la science ; il n’y a qu’à voir le recours aux experts pour présenter des études aux politiques, pour informer les journaux, pour savoir ce que l’on doit penser. On en a presque oublié le proverbe : science sans conscience n’est que ruine de l’âme.
Pourquoi donc en va-t-il autrement de la théologie, la science de la foi ? Les raisons sont multiples et l’on ne saurait être exhaustif. Il est évident que lorsque la théologie devient une science de la foi, au sens universitaire du terme, elle est alors réservée à quelques uns, savants, qui parlent latin, et la majorité des chrétiens en est écartée, qui cependant, par la pratique de la foi, sait aussi de quoi il en va, en matière de foi.
Il est intéressant de repérer que c’est justement dans ces moments, au début du XIVème siècle, que spirituel et intellectuel ne sont plus synonymes. Or, comment l’intelligence, œuvre de l’esprit, pourrait-elle ne pas être spirituelle ? Comment, si l’homme est image de Dieu et si Dieu est esprit, son Esprit ne féconderait-il pas l’homme dans son intelligence aussi, et peut-être d’abord ?
Lorsque la foi se méfie de la raison, y compris de la raison théologique, elle se soustrait à une force critique indispensable. Plus ou moins assurés dans la foi, pouvons-nous supporter une argumentation rigoureuse ? Ne risquons-nous pas d’être déstabilisés dans notre peu de foi ? On revendique alors la foi du charbonnier, quand bien même on a un niveau d’études profanes supérieur.
La foi du charbonnier, c’est très bien… quand on est charbonnier. Autrement c’est au mieux paresse, au pire mensonge. Et l’on sait que la foi peut être mensonge. Je cite, par exemple, la première lettre de Jean : Si quelqu’un dit « j’aime Dieu » et qu’il déteste son frère, c’est un menteur.
Il faut beaucoup d’intelligence pour avancer sur le chemin de la foi tant l’illusion de bien faire guette le croyant – pensez aux pharisiens de l’évangile ‑, aussi bien d’ailleurs que la culpabilisation – penser à la dénonciation freudienne. Il faut sans cesse recourir à la raison dans la foi tant la foi oblige à renouveler notre façon de penser (Rm 12,2). Nous ne pouvons penser comme le monde dès lors que nous sommes disciples de Jésus, parce que ce qui est valeur dans le monde, voilà ce que Dieu a ignoré au profit de ce qui ne vaut rien.
Nos versets de la lettre aux Corinthiens ne s’arrêtent pas à la question de la foi et de la raison, de la sagesse et de la folie, du statut du savoir. Ils ne concernent pas l’homme en sa capacité d’intelligence seulement, mais visent tout ce qu’il est, tout ce qui est. Dieu, dit le texte, a choisi ce qui n’est pas, le néant, le ne pas être, pour confondre ce qui est. Nous l’avons lu il y a un instant. Nos valeurs, tout ce qui nous apparaît valoir le coup, y compris sans doute notre conception de la foi, ce n’est pas cela que Dieu a choisi dans la croix de son fils. Parce que, s’il fallait compter même sur ce que nous avons de meilleur, même la foi, pour vivre de Dieu, ce serait impossible. Dieu se donne et ne se prend pas, même par la foi. La croix l’offre jusqu’à celui qui a le moins de chance de pouvoir le saisir, cloué par son iniquité, les bras incapables de ne rien retenir.
Paul parle d’un langage de la Croix. La croix est bien signe de contradiction, folie pour les païens, certes, mais aussi scandale pour les Juifs, pour la religion du vrai Dieu. Cependant, la foi reste langage, raison, logos.
Qu’est-ce à dire ? Que si vous cherchez à justifier la foi, à la démontrer, à la démonter, c’est raté, c’est s’attaquer à la foi. Le théologien alors ou la petite théologie de poche du charbonnier ‑ car lui aussi a une théologie, une conception de Dieu ‑ rejoignent ceux qui combattent Dieu. On ne justifie pas Dieu, parce que c’est Dieu qui justifie, parce que c’est Dieu qui est la source de la justification. La croix, en ce sens, est croix de la raison, autre que raisonnable.
Et cependant, sans logos de la croix, de raison ou langage de la croix, la foi échappant à la critique de la raison, serait fanatisme, aveuglement, asservissement alors qu’elle est libération. La raison dans la foi, c’est ce qui empêche l’évangile d’être secte, c’est ce qui permet la parole de la croix, une parole adressée à tous, c’est le lieu de la conversion comme une purification de la foi.
Il en faut des efforts de l’intelligence pour comprendre que connaître n’est pas saisir ; que plus on avance dans la connaissance, plus il reste à comprendre. Il en faut de l’intelligence dans un monde assez stupide pour limiter l’univers à ce qu’on en perçoit, fût-ce par la science. Si nous croyons parce que c’est absurde, ainsi qu’on le fait dire à Tertullien, ce n’est pas que la foi serait stupide ou échapperait à la raison. C’est parce qu’elle inaugure une nouvelle manière de penser selon laquelle on ne démontre pas, mais l’on fait confiance, on ne comprend pas ou ne saisit pas, mais où l’on est saisi, selon laquelle il est possible d’aimer et de connaître sans pourtant jamais épuiser le mystère de celui qui s’offre à notre vie, à notre connaissance.
Textes du 4ème dimanche du Temps A : So 2,3 3,12-13 ; 1 Co 1,26-31 ; Mt 5,1-12a

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