dimanche 13 mai 2012

Jugement et pardon divins sont-ils contradictoires ?


Yann, (http://www.facebook.com/yann.vignon.5) qui n’est pas qu’un « ami FB » travaille le maître ouvrage d’un théologien luthérien, Wolfhart Pannenberg. Cela lui vaut de publier de temps à autres une petite phrase tirée de la Systématique. Ces derniers jours il postait la citation suivante : « La toute-puissance du Créateur consiste en ce qu’il peut encore sauver la créature qui s’émancipe de lui du néant auquel son comportement la livre. »
Les quelques commentaires suscités soulevèrent deux questions : Si Dieu peut sauver tout le monde, quel intérêt à faire le bien plutôt que le mal ? Si Dieu peut sauver tout le monde, qu’en est-il de notre liberté, en l’espèce la liberté que nous aurions de choisir le néant ?
Je suis bien conscient de transcrire ces questions de manière un tantinet caricaturale, mais cependant fidèle. Il est clair qu’ainsi posées, elles manifestent leurs limites. Cela ne suffit cependant ni pour les reléguer, ni pour répondre.
La première question, celle qui porte sur le rapport entre vie bonne et salut fait l’amalgame entre deux problèmes : le pardon et le jugement. Oui, il faut un jugement de Dieu. Nous l’attendons, et d’abord au nom de tous les innocents persécutés, massacrés. En bon philosophe des Lumières, Kant réclamait ce jugement pour que le monde ne soit pas absurde. Si le mal vaut comme le bien, si personne ne décrète le droit de la victime que la mort vole, alors, ce monde est irrationnel et il ne reste peut-être plus qu’à se pendre. Outre l’exigence de rationalité, le jugement est exigence de justice, reconnaissance de l’homme anéanti par le mal.
Je pense que les responsables ecclésiaux, les chefs politiques aussi, les puissants de quelques types que ce soit (du leader d’un parti au dictateur), mais surtout ceux qui se présentent comme défenseurs du bien, voire de l’évangile, portent une lourde responsabilité. Et devant nombre de leurs abus de pouvoirs, de leurs injustices ou de leurs méfaits, un jugement est exigé. La mesquinerie ou l’autoritarisme d’un cardinal ou la pédophilie d’un prêtre ne sont pas pires que celle de n’importe quel autre, et pourtant, réclament, un jugement plus inflexible, parce que trahisons de l’évangile, voire trahisons de l’évangile au nom de l’évangile. Si Dieu ne juge pas, il est du côté du mal et ce Dieu ne mérite pas d’être Dieu.
Le pardon ne s’oppose pas forcément au jugement. La condamnation sans appel du mal, sa dénonciation est jugement sans qu’il n’y ait besoin de châtiment. Le salut n’est pas affaire de récompense mais est don de la vie surabondante et gracieuse (Jn 10,10). La commission « Vérité et réconciliation » en Afrique du Sud pourrait être une parabole de ce que Jugement et pardon peuvent aller de pair.
A propos de la question liberté et toute puissance. Le tout-puissant nous a déjà tirés du néant en nous suscitant dans l’existence. En soit qu’il nous en tire de nouveau ne fait que dire sa fidélité. Et il ne pourrait pas le faire que le néant, et nous en l’occurrence, reconduits au néant (si du moins tout cela a un sens) pourrions faire échec à sa toute-puissance.
Le salut n’est pas affaire de mérite. Il est don de Dieu et non œuvre de notre moralité. Le salut n’est pas affaire de croyance. Il est don de Dieu à accueillir, et Dieu qui veut que tous les hommes soient sauvés (1 Tm 2,4) connaît sans doute des manières que nous n’imaginons pas de se faire connaître pour que son don, lui-même, soit accueilli. Gaudium et spes n° 22 affirme (ce que certains appellent une hérésie) :
« Certes, pour un chrétien, c’est une nécessité et un devoir de combattre le mal au prix de nombreuses tribulations et de subir la mort. Mais, associé au mystère pascal, devenant conforme au Christ dans la mort, fortifié par l’espérance, il va au-devant de la résurrection. Et cela ne vaut pas seulement pour ceux qui croient au Christ, mais bien pour tous les hommes de bonne volonté, dans le cœur desquels, invisiblement, agit la grâce. En effet, puisque le Christ est mort pour tous et que la vocation dernière de l’homme est réellement unique, à savoir divine, nous devons tenir que l’Esprit Saint offre à tous, d’une façon que Dieu connaît, la possibilité d’être associé au mystère pascal. »
 La question de la liberté n’entre pas en ligne de compte ici, même si jamais la liberté n’est niée. On parle d’autre chose. Il ne faut pas confondre la libération opérée par le Christ (le salut) et le libre-arbitre. Je viens de lire le propos suivant sous la plume de J.-P. Manigne : « Le sauveteur en mer qui remonte dans sa barque, à bout de grappin, un naufragé au bord de la noyade ne le félicite pas ordinairement d’avoir fait le bon choix. » Et je poursuivrais pour donner au salut une extension non seulement rédemptrice mais aussi illuminatrice : le fiancé à qui sa belle a répondu oui à sa demande de mariage ne la félicite pas ordinairement d’avoir fait le bon choix, bien que sa liberté soit en jeu. Il lui dit merci ou ce qui revient au même, je t’aime. Et ainsi le Dieu tout puissant qui nous tire du néant où nous pouvons sombrer.

3 commentaires:

  1. Dans le monde des hommes, pas question, bien entendu, de contester l'exigence de justice, et donc l'exercice du jugement et la recherche d'une « vérité judiciaire » à défaut d'une vérité absolue, toujours aléatoire.
    Dans le monde divin apparaît la notion de « jugement dernier », avec cette sorte de manichéisme qui tranche définitivement et pour toujours : d'un côté les bons, direction le paradis ; de l'autre côté les mauvais, direction l'enfer.
    Et voilà, la cause est entendue pour l'éternité.
    Certes, on voit bien là une sorte de transposition du jugement humain dans ce qu'il a pu avoir de plus primitif, dans le monde divin. Reste que c'est ainsi que les choses sont dites et enseignées.
    Ce qui me gêne c'est que le bien et le mal me semblent toujours cohabiter en chacun d'entre nous. La justice humaine, juge des actes, elle condamne pour des faits commis par une personne, mais elle ne condamne pas la personne elle-même en son entièreté, en son intégralité (sauf lorsqu'il existe la peine de mort, mais le principe abolitionniste fait son chemin…). La personne est condamnée, mais on lui laisse la porte ouverte à une réhabilitation, une transformation personnelle, un cheminement, d'une certaine manière… Une rédemption… (Que le système carcéral soit déficient en ce domaine, je vous l'accorde aisément, mais sur le principe ce souhait de réinsertion est affirmé).

    Dans le Jugement Dernier de Dieu, c'est la personne elle-même qui est condamnée entièrement. Nulle voie de recours en quelque sorte. Nulle possibilité, semble-t-il, de plaider sa cause, pas d'avocats de la défense.
    Or, nul être humain, n'est foncièrement tout blanc ou foncièrement tout noir. La justice humaine offre même le principe de « circonstances atténuantes », qui n'enlève pas l'horreur des faits commis, mais permettent une peine adaptée.
    Qu'en est-il chez Dieu ?

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  2. Je ne vous suis pas bien dans votre propos sur le jugement. L'exigence kantienne du jugement par exemple ne vise pas la punition, mais la condamnation du mal,c'est-à-dire sa dénonciation. Certes elle n'est pas "confessante" mais elle est on ne peut plus héritière de l'évangile.
    Il me semble que l'on peut relire l'affirmation chrétienne du jugement à partir de cet effort spéculatif qui se méfie diablement de la représentation religieuse.
    Que la parabole de Mt 25 par ex semble faire croire que l'homme est blanc ou noir, c'est vrai. Mais peut-être cette expression scripturaire doit-elle être interprétée.
    Je constate que Jésus ne condamne jamais quand bien même il dénonce le mal. La personne pour lui n'est jamais réduite à ce qu'elle a fait. Il n'est qu'à voir son attitude par rapport à Pierre !
    Du coup, j'ai du mal à vous répondre...

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  3. Si on s'extrait d'une logique (le mot a des limites...) de l'amour, le combat bien vs mal est sans issue. Oui, sans amour, le bien combat le mal et les deux se rencontrent et se côtoient sans cesse. Mais dans l'amour, le mal n'est qu'une occasion d'aimer douloureusement et le bien est une chance d'aimer joyeusement. Dénoncer le mal, c'est dire une souffrance, une blessure dans l'amour. Aujourd'hui, ma très chère compagne a eu pour moi des mots peu aimables. J'ai dénoncé ces mots comme injustes et blessants, elle l'a accepté, et de cette souffrance réelle est né un amour toujours plus grand.
    Condamner une personne par ce qu'elle a fait "quelque chose de mal" est, malgré tous les discours bien-pensants sur la nécessité d'un juste amendement et la vertu éducative d'une peine "pour qu'il comprenne", une absence d'amour. Celui qui condamne n'aime pas, il est bien souvent complètement indifférent à la personne qui se trouve en face de lui.

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