samedi 5 mai 2012

"Sans moi, vous ne pouvez rien faire" (5ème dim. de Pâques)


Sans moi, ou en dehors de moi, vous ne pouvez rien faire (Jn 15,5). C’est ainsi que s’exprime Jésus. Que signifient ces propos apparemment si simples ? Apparemment, car il est clair que nous pouvons faire beaucoup de choses sans Jésus.
Nous, ou au moins tous ceux qui ne croient pas en lui. Eux, ils mènent leur vie sans Jésus, et nous aurions un peu de mal à dire que leur vie est vaine, qu’elle ne vaut rien, que tout ce qu’ils font n’est que néant.
Vous me direz, c’est aux disciples que Jésus s’adresse de sorte que la question ne porte pas sur la vie de ceux qui ne connaissent pas Jésus, mais seulement sur notre vie à nous, disciples de Jésus, nous qui le connaissons.
Alors qu’est-ce que cela signifie, si cela s’adresse aux disciples, ce sans moi, vous ne pouvez rien faire ? On voit bien qu’un sarment de vigne ne peut pas porter de fruit s’il n’est pas attaché au cep. On voit bien qu’un appareil électrique ne sert à rien s’il n’est pas raccordé à une prise de courant. Mais nous ne sommes pas une branche de végétal ou un objet. Nous sommes libres, autonomes, ou du moins capables de nous tenir par nous-mêmes.
Toute la provocation du propos de Jésus réside dans l’articulation qu’il oblige à faire entre notre autonomie et notre relation à lui. Comme si, sous prétexte que nous sommes ses disciples, nous ne pouvions plus rien faire de nous-mêmes. Comment ? Etre disciples de Jésus ne nous libérerait-il pas ? Serions-nous disciples pour être enchaînés ? Auraient-ils raison ceux qui rejettent Dieu pour ne pas avoir de maître ?
L’allégorie de la vigne connaît ici une de ses limites. Elle dit la nécessité pour le sarment d’être attaché au cep sous peine de mort. La créature spirituelle qu’est l’homme ne pourrait se déterminer qu’entre l’aliénation à un dieu et la mort. L’allégorie de la vigne semble, au moins dans un premier temps, oblitérer la gratuité du don de Dieu.
Or Dieu ne donne pas sous condition. Il aime tout homme à commencer par ceux qui sont le plus éloignés de lui. Dieu ne donne pas à la condition que nous lui soyons dévoués ou fidèles. Dieu donne. C’est lui le prodigue qui dépense toute sa fortune sans regarder à la dépense.
Deux choses dans le texte disent la gratuité. D’une part la parole. Elle semble couler comme la sève depuis le cep, sans condition. D’autre part l’action du père qui taille la vigne et qui s’occupe de tous les sarments, secs ou vifs. Cependant la taille nous apparaît comme menace. Nous avons peur d’être coupés par le père, repérés comme sarment sec. C’est juste oublier que, sarment sec ou non, il faut la taille. Une vigne non taillée ne donne pas de fruit, ou si peu, ou si petit.
Le grec de l’évangile emploie le même verbe pour enlever et émonder. Dans les deux cas le vigneron taille. C’est le même verbe, à la différence près, pour le sarment vivant, d’un préfixe qui signifie parfaitement. Et de fait un vigneron a le même geste pour tous les sarments, ce qui change, c’est qu’il ne coupe pas au même endroit. Là il coupe, là, il découpe, ou du moins là il taille, là, il détaille pour ne pas couper n’importe où, n’importe comment. Il fait une chose pour les sarments secs, il parfait son geste pour les autres sarments.
Il faudrait voir dans la taille non la castration mais au contraire ce qui rend possible la fécondité. La taille oblige le sarment à consentir à ce qu’il ne peut se complaire en lui-même, à consentir à son manque. La condition de la fécondité, c’est la reconnaissance que l’on ne peut pas porter du fruit tout seul, il faut l’autre, la main de vigneron, la grappe qui naîtra de la fleur.
Il faut soit n’y rien connaître à la vigne pour avoir peur de la taille, soit n’y reconnaître à Dieu, en avoir peur, pour que la taille évoque une servitude, une punition, une amputation, une castration.
Si sans lui nous ne pouvons rien faire, ce n’est que parce qu’il est celui que nous avons accueilli, comme disciples, pour nous ouvrir à la fécondité. Il nous révèle notre manque, notre impossibilité de nous suffire ; il nous communique sa sève, la Parole, qui donne la vie dont nous vivons et sommes féconds.
A force de vivre avec lui, comme un vieux couple ou comme de vieux amis, ou comme les enfants avec leurs vieux parents, nous ne nous imaginons plus sans lui. Et c’est vrai, sans lui, nous ne pouvons rien faire. Bien sûr que si, nous le pourrions, nous pourrions faire plein de choses, mais cela finit par ne même plus nous venir à l’esprit comme à ceux qui s’aiment. Oui, sans lui, nous ne pouvons rien faire.

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