samedi 31 août 2013

Le monde à l'envers (22ème dimanche C)

Mettre le monde à l’envers, ou plutôt, montrer que le monde marche sur la tête. Que le premier se fasse dernier est sans doute une hyperbole, une exagération que les deux petites paraboles évangéliques du chapitre 14 de Luc mettent en scène. Il ne s’agit pas d’humilité, ou du moins il s’agit de bien plus, de plus important au point qu’à parler d’humilité, sous prétexte justement d’humilité, on obstrue le sens, on triche, on ment, pour ne pas entendre cette chose à laquelle personne ne veut véritablement croire, même si beaucoup le savent : ce monde marche sur la tête.
Faut-il des exemples ?  Les paraboles nous en fournissent comme un creux. Tout homme est fondamentalement égal à l’autre, même si les circonstances de sa naissance ou de sa culture le contestent. Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits, dit la déclaration des droits de l’homme de 1789. Ce n’est pas assez. Car ce n’est pas dans les droits seulement qu’il en est ainsi, mais de droit.
Or cette égalité, nous la bafouons sans cesse. Qu’entre ici l’Ambassadeur ou notre mendiant aux pieds nus, lequel aura notre considération ? Oui, je sais, j’exagère. Mais ne venons-nous pas d’entendre : quand tu donnes un festin, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles ? L’évangile, et Jésus, sont politiques !
L’évangile n’est pas condamnation de ce monde. Ce n’est pas possible s’il est vrai que Dieu a tant aimé ce monde. Mais assurément, ce monde que nous sommes invités à aimer comme Dieu lui-même l’aime, nous devons le regarder comme il est, non pas chez le voisin, mais chez nous, à l’envers. Il est bien facile de dénoncer le renversement, le pervertissement du monde, paille dans l’œil du frère quand on ne voit pas la poutre dans le nôtre.
Alors pas de fausse humilité qui nous fait être discret mais une révolution y compris politique. Pas de vertu qui nous fait nous absenter des lieux d’injustices ou y prospérer anonymement, mais un retournement de nos propres manières de penser, dans nos familles, dans nos sociétés, pour la planète, dans l’Eglise.
Alors que l’année commence, il serait déplacé que le prédicateur propose un examen de conscience, accusateur, qui le mettrait d’ailleurs dans une posture impossible, celle de dénoncer avec la poutre de son œil la paille dans l’œil de son auditoire. Mais qu’au moins, il puisse faire résonner dans nos cœurs plus encore que dans cette nef, la parole de Jésus : remettons le monde dans le bon sens, non la chose la mieux partagée, car ce bon sens là est souvent celui de la loi du plus fort ; remettons le monde dans le bon sens, dans le mouvement même de l’évangile, exposé par Luc dès le chapitre premier : il renverse les puissants de leur trône, il élève les humbles, il comble de bien les affamés, renvoie les riches les mains vides, il relève son serviteur.
Nous savons d’ailleurs que nous avons été nous-mêmes élevés quand nous avons été obligés de reconnaître notre petitesse, ou que nous avons consenti à notre faiblesse.
L’appel de Jésus à prendre la dernière place est indispensable plus encore pour qui prétend savoir et dénoncer que le monde va à l’envers, sens dessus dessous. Nous nous ferions dénonciateurs de ce monde en usant de la puissance comme le monde ? Voilà le suprême orgueil, la suprême violence de l’abus de pouvoir, à l’opposé de l’humilité que nous voulions lire dans nos textes. Si Dieu a jamais dénoncé ce monde, quand Dieu condamne un monde au service des puissants, il ne le fait jamais, contrairement à ce que montre par exemple le Jugement dernier de Michel Ange, par la puissance mondaine et violence ou les médisances assassines qui condamnent et humilient. Sa manière de dire définitivement non au mal, à la violence, à la loi de la jungle, du plus fort, de l’argent, des honneurs ‑ car il a effectivement prononcé le non définitif ‑­ c’est de prendre la dernière place.
N’est-ce pas lui, le premier qui se fait dernier, le maître qui se fait esclave ? Comment serions-nous ses disciples à agir autrement ? Comment le reconnaîtrions-nous à ne pas fréquenter des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles, puisqu’il a pris place parmi eux ?
Nous l’avons bien compris, s’il s’agit d’argent, il s’agit au moins autant de reconnaissance de l’autre. Nous l’avons bien compris, s’il s’agit de dernière place, c’est pour interdire aux disciples de se faire donneurs de leçons. Prononcer un non radical en face du mal ne fait pas que nous n’aimons pas ce monde comme il est ni que nous en serions les juges. C’est même de l’aimer comme il est qui nous fait prononcer le non radical au mal. Mais ce non n’est sensé, ce non a un sens, le bon, que dans la bouche de l’esclave. Renversement des valeurs, diraient Nietzsche ! Non pas cependant pour le misérabilisme, le racorni, le rétréci, ni même l’humilité. C’est plutôt l’amour seul au pouvoir, révolution même dans l’Eglise, c’est-à-dire, un seul chemin de vie, celui du service.

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