vendredi 16 août 2013

Un feu sur la terre. Quel feu ? (20ème dimanche du temps)

Apporter un feu sur la terre. Image de la violence ? On sait que la paix est une force qui ébranle même le puissant. Que peuvent faire Hérode et Pilate devant celui qui n’ouvre pas la bouche, enfant ou brebis conduite à l’abattoir ? Ils tueront, sans doute, encore, toujours. Mais leur pouvoir est fissuré. Un peu comme en Egypte. On a beau de ne pas être du côté des Frères Musulmans, le bain de sang de ces jours, a sapé le pouvoir de ceux qui les combattent.
Apporter le feu sur la terre. Image d’une brûlure. Et c’est de celle-là qu’il faut parler. Quel feu nous as brûlés, demandent les disciples après le partage du pain. Quel feu a brûlé Jésus pour qu’il quitte Nazareth et les siens, se fasse nomade et cherche dans le visage de l’homme perdu à retrouver la flamme qui le dévore ?
Apportez le feu sur la terre. Brûlure sans laquelle sans doute, il n’est point de disciple, au mieux de gens religieux ou des admirateurs de Jésus.
Mais quel est-il ce feu ? Peut-il se décrire comme une expérience ? Un récit de conversion est-il possible ? Si l’on pense aux témoignages que l’on vend à tour de bras et qui sauvent l’édition religieuse, on se trompe. Nous sommes en pleine mondanité, indécence qui se répand et se donne en spectacle sous prétexte de prouver que Dieu existe. La belle affaire !
Si l’on veut parler d’expérience, d’expérience de la brûlure, il faut en déterminer le cadre pour s’assurer de ne pas la trahir. Les disciples d’Emmaüs se sont interrogés, Luc eut la pudeur de ne pas livrer de réponse. Nous ne savons rien de ce que Jésus a vécu dans la brûlure qui le constituait, qui le consumait. Il nous faudra suivre leur manière.
Est-il une expérience, plus commune, qui pourrait fausser nos roues, pour que nous ne soyons pas victimes des boulevards des poncifs et essayions de saisir l’embranchement qui nous a conduits jusqu’ici ? Oui, celle de notre naissance. Cela nous est arrivé, nous constitue, nous est propre, et dont pourtant nous ne pouvons rien dire. Et ce qui nous a brûlés le cœur au carrefour des Ecritures ressemble est une naissance, qui nous échoit et nous constitue, qui nous fait advenir comme disciples.
« “Je suis né”, au double sens du passé et du passif, ou plutôt : “il y eut naissance” : la naissance est d’abord cet événement qui m’échoit impersonnellement, avant même que je ne puisse en assumer la charge en première personne. » (C. Romano) Evénement qui n’est pas dans le monde, qui n’est pas du monde, mais ouvre un monde ; évènement que je ne puis narrer mais qui donne de raconter le monde.
Celui qui a été brûlé, Jésus, et ceux qu’il a touchés, adviennent dans l’événement d’un monde nouveau. Le prophète l’avait annoncé : « voici que je fais du neuf, déjà il pointe, ne la reconnaissez-vous pas ? » (Is 43,19) Il ne s’agit pas d’un monde dans lequel il y a du neuf : désormais il serait croyant, qu’en sait-il ? Il s’agit d’un renversement du monde, ou plutôt de la substitution d’un nouveau monde, et certains le reconnaissent. Vivre non comme décidant de ce que l’on devient, croyant ou non, mais brûlé, advenant soi-même.
De même qu’il est impossible de raconter sa naissance, on ne raconte pas sa brûlure. Tout ce qu’on raconte ne risque pas d’être cela et est mensonge à le prétendre. On ne l’a jamais su autrement que comme une trace, cela a bien dû m’arriver. La brûlure a rendu un monde possible, mieux, en elle advient la possibilité de vivre nouvellement, venu trop tard, c’est-à-dire appelé et non appelant, répondant et non interrogeant ou demandant. « Quand l’événement s’est “produit”, il est déjà trop tard, nous ne sommes jamais contemporains de son effectuation, nous ne pouvons en faire l’épreuve que quand elle a déjà eu lieu et c’est pourquoi l’événement en son événementialité n’advient que selon le secret de sa latence. » (Romano)
La brûlure souvent est effacée. Où Jésus a-t-il trouvé de s’en souvenir ? Il semble que sa force ait été de raviver le feu, de souhaiter que ce feu brûle, dans la rencontre avec ceux que l’on oublie. Et si les pèlerins d’Emmaüs ressassent leur peine, cela ne suffit pas à ce qu’ils se souviennent. Ils ont oublié Jésus et ne pensent qu’à leur douleur. Lorsque Jésus leur donne de faire mémoire, de ne plus oublier le frère mort, son martyre, alors de nouveau le feu prend, le cœur tout brûlant. « L’événement est “sans pourquoi” » (Romano). Certes, il y a des causes à la naissance, mais aucune de ces causes ne rend compte du fait que j’adviens au monde, qu’un monde s’ouvre à moi.
Nous ne savons rien de ce qui nous a menés ici ce matin encore. On pourra parler de causes, mais elles échouent à dire ce qui nous fait disciples. La brûlure n’est pas la cause de notre conversion. Elle est sans pourquoi, comme l’amour. « Et si l’on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu’en répondant : parce que c’était lui, parce que c’était moi. » (cité par Romano) Une brûlure, insaisissable par définition, l’événement qui nous est advenu, où nous sommes advenus comme disciples, nous sommes venus raviver ce feu à la rencontre des frères, au partage du pain comme à Emmaüs.
Apporter le feu sur la terre, on comprend que ce soit le désir de Jésus.

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