samedi 10 août 2013

Abraham le croyant. Il partit sans savoir où il allait. (19ème dimanche)

Relisons le premier verset du chapitre 11 de l’épître aux Hébreux : la foi est le moyen de posséder déjà ce qu'on espère, et de connaître des réalités qu'on ne voit pas. La traduction en est un vrai casse-tête tant les mots employés ont plusieurs sens, parfois contraires, tant l’on y mêle le plus concret, pragmatique, et le moins saisissable, espéré et invisible. C’est sans doute cela qu’il faut comprendre, ce rapprochement détonnant, un oxymore. Ainsi je propose de traduire : La foi est ce qui donne un aspect aux choses espérées, elle est un indice de ce qui est invisible.
Il ne s’agit pas de comprendre que par la foi, nous saurions des choses que les non-croyants ne connaîtraient pas. Au contraire, il s’agit de maintenir invisible ce qui s’indique dans ou par la foi. Il est hors de question de faire disparaître la dimension de l’insaisissable car ce ne serait plus la foi, mais une réalité illusoire, ce que l’on appelle une idole ; ce serait prendre ses désirs pour la réalité.
Si vous pensez que la foi vous donne des preuves de ce qui est invisible, il se pourrait que vous ne soyez guère croyant, pas même un doux rêveur, car les rêveurs ne cherchent pas les preuves, mais au mieux un excentrique faiseur de théories, au pire un dangereux idéologue. Il n’y a pas de preuve de la foi malgré ce que certains continuent à écrire. On ne démontrera pas l’existence de Dieu, et contrairement à ce qu’on l’on pense parfois, jamais cela n’a été fait, ni par Anselme, ni par Thomas. Il y a au mieux des arguments, c’est-à-dire des indices qui rendent pensable l’invisible, qui rendent compréhensibles ce que nous croyons.
Comment pourrions-nous penser l’invisible ? Il faut bien tâcher de le montrer. Mais si nous le rendons visible, alors ce n’est plus l’invisible, ce n’est plus ce dont nous voulons parler.
La foi est définie par ce premier verset du chapitre par une énigme. La formule pose plus de questions qu’elle n’en résout. Et le reste du chapitre, prend des exemples, des pragmata, qui vont illustrer que l’invisible, contrairement aux apparences, n’est pas rien. L’invisible fait quitter son pays à Abraham, il féconde le sein de Sarah. Comme le dit le verset 3, ce qui est visible provient de ce qui n’apparaît pas. Autrement dit, ce qui est visible est parabole d’autre chose. Ce qui est visible a certes un sens, mais sert aussi d’index, d’indice, de poteau indicateur vers ce qui ne se peut voir.
On peut vivre dans ce monde, et on le doit sans doute, comme si ce monde avait en lui-même son explication. Et c’est ainsi que fonctionnent les sciences. Le visible y cache ce qui n’est pas encore visible, mais le sera un jour ou l’autre. On peut aussi vivre dans ce monde en en faisant un indice, une parabole de l’invisible. C’est cela la foi. Non que Dieu expliquerait le monde, comme si Dieu n’était qu’une solution scientifique, fût-elle la meilleure. Quelle horreur ! Mais l’invisible ouvre une manière d’habiter le monde. Croire, c’est répondre, être répondant, y compris du frère.
Pour le croyant, le monde est parabole de l’invisible. Plaire à Dieu, c’est le chercher, ainsi que le dit le verset 6, et non le trouver au sens où une fois qu’il aurait été trouvé, il n’y aurait plus à le chercher. Plaire à Dieu, c’est le chercher. Abraham partit sans savoir où il allait.
Et de fait, que savons-nous de Dieu ? Ce que Jésus nous en a dit ? Certes, mais qu’en savait-il lui-même, si l’on veut bien considérer comme mythologique et fort peu fidèle à la foi, l’hypothèse d’un Jésus, Verbe incarné, qui aurait déjà connu ce qu’il était et ce qui allait lui arriver. Jésus lui-même est le croyant, le témoin fidèle comme l’appel par trois fois l’Apocalypse, le témoin croyant.
Ainsi que savons-nous de Dieu ? Plus nous sommes fidèles, croyants, plus nous savons que tout ce que nous savons n’est pas cela, que Dieu est toujours autre. C’est le non-croyant qui sait qui est Dieu. Et le sachant, il a bien raison de ne pas y croire. D’une part il ne sert à rien de croire ce que l’on sait, d’autre part, ce que l’on saurait de Dieu serait incroyable, tant cela raterait Dieu. Il ne faut pas tant dire que Dieu est le tout-autre, que Dieu ce n’est jamais ça.
Deux manières de vivre. Celle fondée sur nos certitudes par lesquelles nous prétendons maîtriser toutes choses, et le sens de l’existence, et le sens de la sexualité et de la famille, etc. Mais alors, nous savons où nous allons, et quoique nous disions, le cas échéant, nous ne sommes pas comme Abraham, car il partit sans savoir où il allait. Nous ne sommes pas comme Jésus, nous ne sommes pas croyants, pas témoins de l’invisible.
Autre manière de vivre, celle qui fait confiance à ce qui advient, s’aventure vers l’inconnu d’un pays, comme si ce que nous faisions de notre vie n’était pas notre projet mais la réponse à un appel bienveillant, aimant. C’est encore ce que dit l’épître : Grâce à la foi, Abraham obéit à l'appel de Dieu […] : il partit sans savoir où il allait.

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