jeudi 20 mars 2014

R. Schwager, Le drame intérieur de Jésus

Peut-on savoir ce que Jésus savait de sa mission ? Jésus savait-il qu’il était Dieu ? Ces questions ne sont pas aussi naïves qu’il paraît. Pendant de longs siècles, la théologie du Verbe incarné résumait la christologie. On pensait que la deuxième personne de la Trinité habitait dans la chair en Jésus. Ainsi, Jésus savait tout et dissimulait pédagogiquement son omniscience.
Cette théologie ne convient plus. Nous sommes sensibles à l’humanité de Jésus. Et si Jésus est omniscient, il n’est plus homme semblable à nous en toutes choses excepté le péché. L’hymne très ancienne de l’épitre aux Philippiens doit sans cesse être méditée.
Le Christ Jésus, lui qui était dans la condition de Dieu
ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu.
Mais il s’est anéantit (vidé de lui-même)
prenant la condition de serviteur.
Devenu semblable aux hommes,
reconnu homme à son comportement,
il s'est abaissé,
devenant obéissant jusqu'à la mort,
et la mort de la croix.
C'est pourquoi Dieu l'a exalté…
Certains sont profondément déstabilisés dans leur foi. Et de fait, l’abandon d’une théologie du Verbe Incarné suppose une conversion, difficile comme toutes les conversions.
Le livre de Raymund SchwagerLe drame intérieur de Jésus, Salvador, Paris 2011 est l’œuvre d’un exégète de profession. Ce jésuite publia son texte en allemand en 1991. Il s’agit d’une fiction, on pourrait dire d’un roman historique. En cinq actes, nous imaginons, sur la base des connaissances du judaïsme du 1er siècle, ce qu’un Juif comme Jésus pouvait entendre des Ecritures.
Je ne suis pas complètement séduit. Il manque trop d’informations sur le cadre socio culturel. Certaines interprétations sont fautives. Comment un exégète peut-il lire la vocation de Samuel comme une vocation alors qu’il s’agit d’une critique du sacerdoce ? Comment peut-il lire que Simon et André, Jacques et Jean sont des frères de sang, comme s’il ne s’agissait pas d’une affirmation christologique : Quand Jésus passe, tous les hommes sont frères, il n’y a plus que des frères, Jésus ne rencontre que des frères. Je regrette la mise en scène des miracles, transfiguration et autres moment extraordinaires. On voit bien que l’auteur ne veut pas du premier degré, mais son euphémisation ne convainc pas.
Ceci dit, il me semble bon de recommander la lecture de ce texte. De lecture aisée, il offre une traversée merveilleuse du Vieux Testament. Celui-ci est lu ainsi que l’ont lu les premiers chrétiens et nous tous depuis, comme une prophétie qui trouve son accomplissement en Jésus. Ce n’est évidemment pas le seul sens du texte. Mais cela permet de comprendre comment Jésus put prendre conscience de sa mission.
Les actes deux et trois me paraissent de loin les meilleurs. Ils mettent en lumière le cheminement de Jésus, un cheminement possible de Jésus. Les rares apparitions de Marie, la présence silencieuse de Madeleine sont bouleversantes. La question du mal est au cœur des interrogations de ce Jésus. Comment une telle puissance de destruction est-elle possible dans le cœur de l’homme ? Comment le peuple qui honore son Père peut-il être capable de tant de mal ? Les disciples après la Pâques calent eux aussi sur le mal, surtout quand ils le découvrent au sein de leur communauté. Ils sont forcés de reconnaître qu’elle n’est pas encore le Royaume. Se peut-il que les pécheurs soient plus près du salut que les croyants ? « Un procès avait commencé dans la maison [du Grand Prêtre] où tout le poids d’une longue tradition s’abattait sur Jésus. »
Ainsi Jésus prie-t-il, mais cette relation avec son Père n’est pas une petite resucée ou une parenthèse de la vie Trinitaire éternelle. C’est la prière d’un homme à son Dieu. Ainsi, Jésus a-t-il la foi. Il apprend à faire confiance, radicalement, à un autre que lui pour mener sa vie. Il apprend à tout recevoir de cet autre, et c’est pourquoi cet autre est créateur, donateur, grâce. Et comme toute foi authentique, sa foi connaît non pas le doute, c’est encore trop peu, mais la nuit, l’absence. Alors qu’il croit, c'est-à-dire qu’il croit être toujours accompagné, alors qu’il vit comme n’étant jamais seul, il est dans une telle solitude qu’il faut bien parler d’abandon. Histoire d’un drame.



15 commentaires:

  1. Votre article m'a donné l'idée de faire un dossier qui outre le texte que vous présentez, en présente d'autres
    http://georgesheichelbech.blogspot.fr/2014/03/r-schwager-le-drame-interieur-de-jesus.html

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  2. dominique bargiarelli21 mars 2014 à 17:06

    Oui,sans doute le Christ a connu la nuit de la foi pour vivre vraiment comme un homme,mais lorsqu'il a dit "Père,pardonne leur ils ne savent pas ce qu'ils font" et lorsqu'il a dit au bon larron"en vérité je te le dis ce soir tu seras avec moi dans la paradis" sans parler de ses 7 dernières paroles cette nuit n'était-elle pas "déjà" terminée?

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  3. Pourquoi voulez-vous que la nuit finisse avant la vie ?
    Et vous donnez vous-même la réponse à votre question. C'est parmi les 7 paroles que l'on trouve le si mystérieux "Pourquoi m'as-tu abandonné ?"

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    1. dominique bargiarelli21 mars 2014 à 18:15

      Au risque, assumé, de me faire engueuler,j 'ajouterai que si Matthieu et Marc font bien état de "mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné" (début du psaume 22 je ne vous apprends certes rien) Luc et Jean lequel était présent ,n'en font pas état .
      A mon très faible niveau (je ne prétends en rien être théologien) tout cela me pousse à penser que cette nuit de la foi est envisageable mais pourquoi Jean s'est-il abstenu d'en faire état?
      Je vous précise que mes réactions n'ont pas pour but de vous mettre en difficulté ou pour le plaisir de vous agacer.Ce ne sont que les réflexions qui me viennent à l'esprit. Rien d'autre

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  4. dominique bargiarelli21 mars 2014 à 17:20

    peut -être que je me trompe mais les 7 dernières paroles du Christ ne sont-elles pas " Père,entre tes mains je remets mon esprit"

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    1. C'est une des sept paroles.
      Quand à distinguer les évangélistes lorsque l'on parle des sept paroles, là, ça ne marche pas. Soit vous acceptez une lecture qui embrasse les quatre évangiles et les 7 paroles sont possibles, soit on développe la théologie de chaque évangéliste, et les sept paroles ne tiennent plus, comme ensemble.
      Les deux possibilités sont tout aussi respectables, mais on ne peut prendre les arguments d'une démarche quand ça nous chante, et les abandonner par la suite...

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    2. dominique bargiarelli22 mars 2014 à 10:00

      Si un ignare comme moi peut encore s'exprimer je dirais qu'il me semble que l'on ne peur pas vraiment affirmer que Jésus a connu une nuit de la foi.C'est une hypothèse plausible certes,mais une hypothèse,et qu'il ait apparemment commencé à réciter le psaume 22 dans la situation dans laquelle il était peut me semble-t-il se justifier .
      Mais,c'est une affaire entendue ,"je ne suis que poussière et cendres"

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    3. S'il vous plaît, laissez ce style qui n'est que celui du correcteur, avec les signe mathématique opposé en avant.
      Quant au fond, hypothèse, certes, qui n'a sans doute guère de fondement historique au sens où sur la croix, on peut se douter que ce n'était pas le lieu pour réciter les psaumes, en une sorte d'agonie et de cruelles souffrances. En revanche, les évangélistes ont non seulement une visée théologique, mais sans doute une volonté d'être fidèles à l'esprit de Jésus, ce qu'il aurait bien été capable de faire, ce qui est typique de sa pensée.
      Mais ce qu'il serait intéressant d'interroger c'est de savoir pourquoi faire ce type d'hypothèse, ou pourquoi être réticent...

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    4. dominique bargiarelli24 mars 2014 à 14:05

      Je suis réticent à l'hypothèse de la nuit de la foi essentiellement parce que Jean qui était présent et qui était le plus proche de Jésus n'en fait pas état d'une part et que d'autre part je crois voir dans le psaume 22 une forme de prière malgré tout et donc une manifestation de foi et puis je dois le reconnaîttre j'ai bien du mal à reconnaître qu'un homme qui a vécu entiérement comme un homme "à l'exception du péché" soit un homme comme vous et moi, non pas que je considère que le Christ faisait semblant,absolument pas,mais s'il m'est (nous est)éventuellement possible d'atteindre "le niveau" de sainteté des plus grands saints atteindre celui du Christ est absolument impossible à l'homme.Donc Jésus reste un homme à part et très largement à part.

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    5. L'historicité de la présence de Jean au pied de la croix paraît fragile. Mais quand bien même serait-elle avérée, je ne vois pas le rapport avec la nuit de la foi, avec ce que vit Jésus.
      Quant à Jésus, "un homme à part, et très largement à part", je ne sais ce que cela veut dire. Je vous trouve nominaliste. Vous affirmez de parole la foi de l'Eglise parce que vous ne voulez pas faire autrement. Mais en fait, c'est comme si vous ne vous rendiez pas à cette affirmation sur l'humanité en toute chose semblable à la nôtre de Jésus.
      Entre le docétisme et l'arianisme, l'Eglise a toujours maintenu la nécessité d'une troisième voie, celle de l'incarnation. Mais elle a souvent eu du mal à croire selon cette troisième voie...

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  5. Votre billet donne l'envie de lire ce livre.
    J'ai toujours eu le sentiment que l'on m'avait présenté les choses « à l'envers ». C'est-à-dire, ce que vous rappelez, d'un Jésus qui serait en quelque sorte « faussement homme », une sorte de Dieu déguisé en homme, autrement dit tout reposerait sur une mascarade d'origine. Une tromperie. Qui, en 2014, peut croire à cette présentation des choses… ? Cela vide de sens toute la démarche d'humanité de Jésus.
    Présenter à l'envers, c'est comme si on disait qu'une maison se construit en commençant par le toit, puis les murs, puis enfin les fondations…
    L'extraordinaire aventure de Jésus et en premier une aventure intérieure de la découverte de son identité la plus profonde. Les hypothèses que peut formuler l'auteur du livre sur la manière dont ce cheminement a pu s'effectuer m'intéressent grandement. (Si j'ai bien compris ce que relate une partie du contenu du livre). A condition que ce soit compréhensible par l'individu Lambda que je suis.
    Pour ce qui est de l'épître que vous citez, je n'arrive pas à accueillir certains mots et expressions comme : il s'est abaissé… Il s'est anéanti… Cela donne le sentiment d'un être supérieur qui préexiste « là-haut » et qui, comme dans les mythologies, se déguise en humain pour visiter la terre des hommes…
    Je crois plutôt que Jésus s'est élevé progressivement par paliers de conscience profonde de qui il était, et de ce qu'il "portait", en accomplissant pleinement sa réalité d'homme semblable aux autres, accédant ainsi à une sorte de divinisation par l'intérieur, qui n'est pas un rang supérieur, un clivage, mais, un accomplissement total et entier de son humanité poussée jusqu'à l'extrême possible « sur terre ».
    Lorsqu'on voit le déroulement de son existence rapportée par les Évangiles, alors en effet, il a accepté la fidélité du serviteur, soumis volontairement et librement a plus grand que lui, ce plus grand que lui, dont il découvrait qu'il l'habitait de manière inséparable de sa personne humaine, et qu'il appelait "son Père". La grandeur de Jésus c'est cette humilité-là, cette référence permanente à accomplir la volonté « de celui qui m'a envoyé ».
    Est-il absurde d'envisager que Jésus, prend pleine conscience, « qu'il était dans la condition de Dieu », (en supposant une adhésion à cette affirmation), à l'instant même où, sur la croix, il rend l'esprit ?
    Avant, il pouvait en avoir une sorte d'évidence intérieure, une certitude, une foi viscérale, qui ne pouvait « se vérifier » qu'en allant au bout de sa Mission (« obéissant jusqu'à la mort »), c'est-à-dire en livrant tout de sa personne sans rien garder pour lui-même.

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    1. La difficulté de l'affirmation chrétienne est de tenir qu'il est pleinement homme et pleinement Dieu. S'il n'est pas pleinement homme, alors son chemin ne peut être le nôtre. S'il n'est pas pleinement Dieu, alors ce qu'il fait pour nous n'ouvre pas de voie de salut, mais seulement avance un parcours extraordinaire.
      Ce qui explicité peut paraître à ce point contraignant et artificiel que l'on devrait l'abandonner, et pas seulement en 2014, mais dès les origines de l'Eglise, est seulement l'expression de la vie de chacun dans la communauté.
      Ce que nous vivons avec Jésus, nous le constatons si l'on peut dire, c'est son compagnonnage, Celui d'un frère qui est Seigneur, d'un esclave qui nous libère.

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  6. dominique bargiarelli25 mars 2014 à 13:55

    "s'il n'est pas pleinement homme,alors son chemin ne peur être le nôtre..." dîtes-vous,et effectivement je pense que son chemin ne peut être le nôtre ou plutôt que notre chemin ne peut être qu'une imitation assez infime de ce qu'il a fait et en disant cela je pense à Charles de Foucauld et son désir absolu de prendre la dernière place en oubliant que seul le Christ avait été capable de la prendre

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    1. Seriez-vous pélagien ? Je n'ai pas écrit que nous devions être comme lui, mais que c'est lui qui se fait comme nous. Ce n'est pas notre chemin qui a à devenir une imitation du sien. Ou alors, seulement, secondement. C'est parce que lui se fait semblable à nous en toutes choses que nous pouvons devenir semblables à lui.
      Mais ce n'est pas une imitation de notre part, c'est une grâce reçue de ce que lui, pleinement homme, fait qu son chemin soit le nôtre.
      Il me semble que l'oraison de ce jour ne dit pas autre chose...
      "Seigneur, tu as voulu que ton Verbe prît chair dans le sein de la Vierge Marie ; puisque nous reconnaissons en lui notre Rédempteur, à la fois homme et Dieu, accorde-nous d'être participants de sa nature divine. Lui qui règne."

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  7. dominique bargiarelli25 mars 2014 à 17:03

    Pour ma part je crois simplement que le Christ ,si du moins j'accepte le chemin qu'il m'aura suggéré de prendre, m'accompagnera sur ce chemin.
    Devenir semblable à lui...certes j'aimerais pouvoir dire comme Paul:"je vis, mais c'est le Christ qui vit en moi"mais je ne m'y vois pas du tout

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