mardi 12 mai 2015

Où est le corps du Seigneur ? (Ascension)


A-t-il fallu quarante jours après sa résurrection pour que Jésus siège à la droite du Père ? C’est ce que dit la chronologie lucanienne avec la quarantaine de jours de l’Ascension, et la dizaine de plus qui conduit à la Pentecôte. Cette chronologie est-elle descriptive, à prendre au premier degré ? Mais alors, on contredirait les autres évangélistes.
Marc, par exemple, situe tout entier son très court chapitre 16 le jour de la résurrection. Il y a les huit premiers versets qui racontent le tombeau vide et le silence effrayé des femmes. Même l’ajout des versets 9 à 16 dont est extrait le texte que nous venons de lire rassemble les diverses apparitions jusqu’à son ascension sur un seul jour.
Luc a inventé un stratagème pour diffracter dans le temps la fulgurance pascale. Quarante, c’est l’unité de temps qu’il faut pour renouveler une génération entière. Au désert, il ne reste plus personne de ceux qui étaient sortis d’Egypte, quarante ans après, pour entrer en terre promise. Le peuple a été renouvelé. Avec ses quarante jours au désert, Jésus n’est plus le même, totalement renouvelé par le face-à-face avec la faim et les tentations, définitivement voué au Père. Les quarante jours de Pâques à l’Ascension semblablement ne sont pas quarante jours, mais une existence entière, celle de la vie du Seigneur Jésus au milieu de son peuple.
Ainsi, avant de dire le départ du Seigneur Jésus de cette terre, l’Ascension dit la durée, jusqu’à la fin, de la présence du Seigneur à ses disciples.
Mais parler de présence du Seigneur ressuscité à ses disciples n’a rien de ce qui pourrait se décrire, s’observer, se représenter, se matérialiser. C’est pourquoi, cette présence n’est sensée que si elle se dit par une rupture, une absence. Celui qui confirme le travail des disciples est celui qui n’est plus là, siégeant à la droite du Père.
Que les intelligences binaires capitulent si elles veulent croire, ou choisissent l’idolâtrie ! Ici, il n’y a rien de contradictoire à dire du Seigneur Jésus qu’il est absent et présent en même temps, qu’il n’est présent qu’autant qu’il est absent, qu’il n’est authentiquement présent qu’à la condition d’être absent.
Cela n’a en fait rien de si extraordinaire. Du moins, il est plus facile de concevoir quelqu’un de présent et absent, que quelqu’un qui monte aux cieux et dont seuls les pieds, pour quelques secondes encore, sont visibles, le reste du corps déjà dissimulé par les nuages ! Nous le savons tous, il ne suffit pas d’être là, en chair et en os, pour être présent. On peut même joyeusement s’ignorer ! Combien de couples vivent ensemble sans se rencontrer ? Combien de collègues de travail n’ont trouvé comme modus vivendi que de s’ignorer, de se rendre absent l’un à l’autre, alors qu’ils bossent dans le même openspace, à quelques mètres de distance. Inversement, combien les fiancés séparés par les kilomètres sont présents l’un à l’autre. Les lettres de guerre des poilus à leurs femmes l’ont illustré ces derniers temps.
Il n’y a rien d’extraordinaire à être d’autant plus présent qu’on n’est pas là. Le culte des saints ne dit sans doute pas autre chose. Quand on est chrétien, ce n’est pas pour croire des trucs impossibles, les pieds suspendus dans les nuages d’un Jésus qui s’élève aux cieux. Ce que nous vivons parle d’autre chose encore que de notre vie. Nos absences présentes ou nos présences absences sont les mots de la foi. Nos vies sont les mots pour dire la foi.
De ce que Jésus est absent, je retiens deux conséquences. La première, c’est l’interdit de l’idole. Imaginez que Jésus, d’une manière ou d’une autre, soit encore présent, au travers de reliques, d’un corps que l’on puisse toucher, d’une parole que l’on puisse entendre, que sais-je ? Nous serions obligés à la vénération, asservissante, fascinante. Il ne s’en faut déjà pas de beaucoup pour que les saintes espèces elles-mêmes soient idolâtrées ! En disparaissant à nos sens, et même jusqu’à un certain point à notre entendement, Jésus libère de l’esclavage de la présence. Avec l’Ascension, Jésus demeure l’indisponible, le toujours quêté, le toujours désiré. Il nous tourne vers l’avenir et non vers le passé, laissant les morts enterrer leurs morts, faisant de nous des vivants que l’Esprit anime.
La deuxième conséquence de l’absence, c’est la découverte du corps du Seigneur aujourd’hui, l’humanité qui le connaît dès lors qu’elle aime. Jésus a-t-il encore en corps ? Oui, l’humanité qui vit du service des frères. Le corps de Jésus n’est pas assis à la droite du Père, c’est nous. Ou plutôt, nous vivons dans ce monde comme si nous siégions à la droite du Père. On comprend qu’il confirme le travail apostolique !
La rupture de la mort et de la résurrection instaure une nouvelle présence qui n’est possible que comme absence. Le Seigneur par son absence rend possible que son corps prenne le relai. Il autorise les disciples, les habilite à être lui pour les autres. Mais nous ne sommes lui qu’à renvoyer à lui, qui n’est pas là ; nous le trahissons à confisquer sa présence, à nous identifier à lui. Absence et présence sont l’unique possibilité de vivre comment étant son corps sans l’exclure de nos vies, d’être son corps sans cesser de le désirer et de le désigner.

1 commentaire:

  1. dominique bargiarelli13 mai 2015 à 09:24

    "et moi je suis chaque jour jusqu'à la fin du monde"Dans ses conditions,moi, le binaire de service,je ne peux soutenir comme vous que Jésus est absent et que nous sommes assis à la droite du Pére

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