vendredi 4 septembre 2015

Effata ! (Mc 7, 31-37), 23ème dimanche


Il y a dans l’évangile de Marc, quelques mots en araméen. On peut se demander pourquoi. Le texte de Marc est rédigé en grec, à destination d’hellénophones, la communauté chrétienne naissante de Rome, plus particulièrement sa composante païenne, c’est-à-dire non issue du judaïsme. Marc prend le temps d’expliquer à ses destinataires, manifestement ignorants des coutumes juives, celles auxquelles il fait allusion. Ainsi, dimanche dernier, il expliquait les rites de purification des plats et des mains après le marché.
Pourquoi donc Marc insère-t-il à quelques reprises dans son évangile des mots que personne ne peut comprendre ? Au chapitre 5 il y a « Jeune fille, réveille-toi ». Au chapitre 7 que nous venons d’entendre, « ouvre-toi », au chapitre 15 le fameux « Mon Dieu, mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné ? »
Certains ont pensé qu’il y avait ici de l’ésotérisme, une formule magique puisque les deux premières occurrences appartiennent à un récit de miracle. Cette thèse ne tient pas tant elle est contraire à l’ensemble de l’évangile, tant elle ignore la parole, désespérée, de Jésus en croix, tant elle est contredite par la traduction où Marc révèle ce qui devrait être un sens protégé, caché, celui d’une parole mantique. D’autres ont imaginé qu’il s’agissait d’attirer l’attention, de réveiller le lecteur. Mais celui qui cherche à être disciple de Jésus ne s’endort pas à lire seize petits chapitres, un simple feuillet.
D’abord, Marc nous montre Jésus au plus près, parlant dans sa langue. Un peu comme un superbe portrait, détail agrandi d’un tableau, photo rapprochée d’un visage. On sait bien que l’évangile n’est pas un reportage sur le vif. Marc connaît la distance qui le sépare de Jésus. Il s’en arrange très bien, car ce n’est pas de Jésus selon la chair que nous sommes les disciples, mais du Ressuscité, même s’il est impossible de saisir quoi que ce soit du Ressuscité si l’on ignore tout de la chair de cet homme. Mais justement, il faut marquer cette distance, celle qui est instituée par la foi. Quel est-il donc cet homme ? C’est la question de Marc à laquelle, à l’extrême fin du texte le centurion, un païen de Rome, en voyant comment Jésus avait expiré, répond : « Pour de vrai, cet homme était le fils de Dieu ».
Marc assume la distance. Il ne cherche pas à la cacher. Mais cela n’empêche pas, ne serait-ce que pour mieux la marquer, une fois ou l’autre, de se laisser aller à une proximité qui laisse croire qu’on tient ici le vrai Jésus, comme une relique verbale : « Talitha koum », « Ephphatha », « Élôï, Élôï, lema sabachthani ».
Ensuite, outre le portrait agrandi qu’il nous offre, outre la distance proximité qu’il souligne entre cet homme selon la chair et tel qu’il est connu par les croyants, outre le plaisir de donner à toucher le Maître, Marc en profite pour énoncer en raccourci la Bonne Nouvelle. Il n’a pas choisi n’importe quel mot !
Les deux premiers sont ceux de la résurrection. « Réveille-toi », cela se traduit par ressuscite. C’est le même mot. Adressé à la jeune fille, celle qui sort toute fraiche du côté d’Adam, l’humanité naissance qui doit renaître, se réveiller du cauchemar du péché et du mal, comme recrée. Toujours dans la lutte contre le mal, ce qui tient l’homme captif, cette fois adressé à un homme, un sourd muet, l’ordre de s’ouvrir. Le rituel du baptême reprend cet effata tel quel. Le nouveau chrétien doit s’ouvrir à la vie, c’est-à-dire entrer en communication avec les autres. Quitter le silence mortel de la surdité et du mutisme, écouter et prendre la parole pour entrer dans le chœur qui peut entendre le Père et s’adresser à lui.
La dernière parole semble abandonner la résurrection et nous projeter dans l’horreur au moment où Jesus meurt. C’est que pour Marc, la résurrection n’est pas un happy end, le coup d’un Deus ex machina, la mort de Jésus une simple péripétie. Jésus a affronté la mort et son horreur. Les femmes toutes tremblantes, au chapitre suivant, ne disent rien de la résurrection. Le tombeau bien qu’ouvert reste scellé parce qu’elles ne croient pas. Mais les païens du bout du monde, dans la figure du centurion (à lui seul il représente un cent, pas mal de monde !) sont déjà devenus disciples : « Pour de vrai, cet homme était le fils de Dieu ! »
Dans l’ombre de la mort, dans le sentiment d’abandon qui cependant ne nous détourne pas de la prière « mon Dieu, mon Dieu », l’évangile est résurrection « réveille-toi », c’est-à-dire mise en relation pour une fraternité : « Ouvre-toi ».

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