mercredi 16 septembre 2015

Rafael Chirbes, Sur le rivage (extraits)



Rafael Chirbes, Sur le rivage (2013), Payot-& Rivages, Paris 2015

Ne nous faisons pas d’illusion, un home n’est pas grand-chose. De fait, il y a en a tant que les gouvernements ne savent plus quoi en faire. Six milliards d’humains sur la planète et seulement six ou sept mille tigres du Bengale. Tu peux me dire qui a le plus besoin de protection ? Choisis qui a la préférence dans la tête des gens. Oui, toi, choisis. Un Noir, un Chinois, un Ecossais qui meurt, ou un beau tigre assassiné par un chasseur. Bien plus beau un tigre avec sa peau imprimée d’inégalables couleurs et ses yeux étincelants qu’un vieux variqueux comme nous. Quelle différence d’allure. Une si grande élégance chez l’un et une telle lourdeur chez l’autre. Regarde-les marcher. Mets-les dans une cage au zoo, l’un à côté de l’autre. Devant la cage du vieux s’assemblent les enfants pour rire en le regardant s’épouiller ou s’accroupir pour déféquer ; devant celle des tigres, ils écarquillent les yeux d’admiration. L’illusion qui faisait de l’homme  le centre de l’univers s’est effondrée. 48-49

Ils ont des traites à payer, des factures, des obligations à remplir, et ils restent unis jusqu’à ce que la mort les sépare, comme ils l’ont juré ; il arrive aussi que beaucoup de gens n’aient pas d’autres idées en tête que de se disputer et de se gâcher la vie tous les jours, ils sont épouvantés par le moindre changement dans une situation qu’ils pensent assurée parce qu’elle est stable. 157

Quand mon père a eu son opération de la trachée, elle est venue, mais juste le strict nécessaire : le jour de l’opération, elle a dormi à l’hôpital à côté de lui, et le lendemain matin, elle a dit qu’elle ne pouvait pas rester plus longtemps : il est hors de danger, maintenant faut se retaper, ils vont le renvoyer à la maison, je suis sûre qu’il sort demain, après-demain au plus tard, de nos jours les malades ne traînent pas ; d’ailleurs, avec les nouvelles techniques qu’ils utilisent, peu de cicatrices, la convalescence dure quelques jours. Tout son apport d’amour. Bye bye. Le reste, les soins, les nuits sans dormir parce qu’il s’étouffe, le mixeur pour lui faire ses purées qu’il a le plus grand mal à avaler, la machine à laver, la douche, les habillages, les déshabillages et les changes de couche, tout ça est resté à la charge de celui qu’il n’aimait pas et par qui il n’a pas été aimé, ni ne l’aime. Simple prolongation du travail à la menuiserie, du fonctionnement de la société. Tu vois comment, plus que l’amour, nous lient les obligations patronales ? Manifestations inconstantes du vilain argent. 164-165

Les imbéciles, qu’est-ce qu’on penser d’hommes qui acceptent sans broncher ce que raconte, du haut de la chaire, un mec qui dit tout ce qui lui passe par la tête, car il sait que personne ne viendra le contredire. C’est avoir le sens du bien commun, ça ? des hommes dignes de ce noms qui, lèvres closes, acquiescent en hochant la tête à ce que dit le curé : vierges qui accouchent, pêcheurs qui parlent toutes les langues de la terre, morts qui ressuscitent, démons armés d’un trident qui embrochent quelques malheureux plongés dans la marmite ou couchés sur le gril ? Et eux, ils se taisent. Sommes-nous tous devenus fous ? 183

Bien que tes obsessions politiques ne m’aient jamais intéressé, je reconnais avoir hérité de toi quelques centilitres de ce venin : n’attendre de l’être humain que le pire, l’homme : une fabrique de fumier à différents niveaux de maturation, un sac mal cousu de saloperies, disais-tu quand tu étais de mauvais poil (en réalité, tu disais un sac à merde). Mais je n’ai pas laissé mon pessimisme prendre une dimension sociale. Je l’ai gardé pour l’intime. J’ai subi mon échec sans me dire qu’il participait à la chute du monde, j’ai plutôt vécu dans la certitude que tout ce qui me concerne deviendra nul et non avenu avec ma disparition, car ce n’est que la manifestation du cœur minuscule de ce qui est moi. Un être remplaçable parmi des milliards d’êtres remplaçables. D’où notre incompréhension mutuelle. […] Comme pour ceux qui vont à l’Eglise, ton attitude me confirme que le mensonge est ce qui supporte le mieux l’écoulement du temps. Tu recherches sa protection et tu l’entretiens sans qu’il se détériore. Au contraire, la vérité est instable, elle se corrompt, se dilue, glisse, fuit. Le mensonge est comme l’eau, sans odeur et sans saveur, le palais ne le perçoit pas, mais il nous rafraichit. 184-186

Je pensais : je suis propriétaire de mes carences. Ma seule propriété est ce dont je suis dépourvu. Ce que je ne suis pas capable d’atteindre, ce que j’ai perdu, voilà ce qui est vraiment à moi, le vide que je suis. J’ai ce que je n’ai pas. 217

Quand on ne sait pas où on va, le chemin qu’on prend n’est jamais le bon. 225

Ce ne sont pas des péchés véniels. Impossible d’écarter les détails si l’on veut que l’histoire soit crédible. 225

J’admets que les vins et la gastronomie, c’est fort, très fort : nous sommes ce que nous mangeons et ce que nous buvons. Ce qui ne tient pas la route, c’est de vouloir capturer avec des mots ce qui s’évanouit et cesse d’exister à l’instant où on le consomme, on n’écrit pas, on ne théorise pas, on ne peut pas prétendre jeter sur le papier les fondements d’une expérience intransmissible. Les mystiques ont beaucoup planché sur cette question. Comment raconter une extase. Chaque bouteille de vin est différente. Chaque plat a un goût différent alors qu’on s’est servi de la même recette. 227-228

Le plus facile pour attirer l’attention, c’est de se donner en spectacle ou de faire n’importe quoi. Emerger grâce à son travail, c’est beaucoup plus difficile. 247

- Hier, je lisais le journal : inondations au Pakistan, je ne sais pas combien de milliers de morts ; après, nouvelles d’Afghanistan : un autobus fait un tonneau et tombe dans un ravin, trente morts de plus, et en Irak : explosion d’une bombe devant un commissariat, encore cinquante à terre. Tout le même jour. Au milieu de ce flot de nouvelles, j’ai entraperçu dans l’attentat irakien une sorte d’effort volontariste et candide ; je me suis dit que ne voyais pas pourquoi ces mômes s’obstinaient à organiser des attentas, puisque Allah s’arrangeait pour tuer ce qu’il lui fallait tout seul.
- Des parias de la terre que Fanon et Mao et Lénine et Marx et le Che ont voulu sauver de force (pas moyen, ils sont intraitables) et, le cœur ayant ses raisons dont la raison se contrefout, ils continuent de à chanter des sourates à Yahvé-Allah, le barbu, et même l’aident activement dans son boulot de Grand Bourreau. Il ne semble pas très raisonnable de chercher un sens à tout ça, dit Francisco.
Carlos, le laïque :
- Quelqu’un a dit que ceux qui croient en Dieu sont ceux qui ont le moins de raisons d’y croire.
- La pauvreté est pessimisme par nature. Les pauvres sont convaincus que, malgré tout ce qui leur tombe sur la gueule, il peut encore leur arriver pire. Le jour de sa naissance, l’homme est déjà un être coupable et Dieu approuve son pessimisme, surtout s’il t’a donné de naître dans un bidonville ou dans un quartier de banlieue et de crever de faim depuis que ta mère t’a fait ronger un téton vide et t’a mis au boulot dès que tu as tenu sur tes pieds. Si tu perds un bras, le curé, le rabbin ou l’ouléma se charge de te rappeler que tu aurais pu perdre la tête, et si tu perds la tête, il te convainc que ce serait plus grave si tu avais été réduit en bouillie, et qu’on n’avait même pas pu réciter, corps présent (entier de préférence) une prière à ton intention. Même sans la tête, les proches sont contents et remercient Dieu s’il leur reste un morceau de cadavre qu’ils peuvent utiliser, porter en terre, par exemple, et ils se sentent supérieurs aux voisins qui n’ont même pas pu retrouver le croupion du défunt et ils les plaignent. 317-318

Il m’a presque tout enseigné, excepté la manière absolument désespérée de voir le monde, la certitude qu’il pas d’être humain qui ne mérite d’être traité en coupable. Celle-là, j’en ai hérité avec le sang de mon père, elle m’a été transmise avec l’âpreté de sa voix et la dureté de son regard. Comme aurait dit Leonor : un homme en guerre qui s’apprête à livrer sa grande bataille. Ça me vient de lui, c’est lui qui n’a pas toléré chez moi un gramme de la naïveté dont j’avais besoin pour pouvoir aspirer à quelque chose. 385

L’homme, quoi qu’en disent les curé, les politiciens et philosophes, n’est pas porteur de lumière, il est sinistre reproducteur d’ombres. Incapable de donner la vie (comment je peux dire ça, si j’ai été moi-même sur le point de donner la vie, quand l’humanité n’arrête pas de se reproduire. Mais je sais de quoi je parle), capable de tuer à volonté. C’est là le plus grand pouvoir que peut déployer un homme. Oter la vie. Presser sur la détente et regarder l’oiseau qui fendait le ciel tomber comme une pierre et briser le miroir d’eau. Je ferme les yeux et j’entends mon père, le bruit de son dentier triturant la laitue, broyant les biscuits. 416-417

L’espérance du veuvage a toujours été le grand calmant des femmes. Regarde, il y a dix veuves pour un veuf, ça ne t’a jamais frappée ? 471

Je ne crois pas en Dieu pour moi, je veux croire en Dieu pour mes enfants, je les vois si petits, si faibles. Je veux que Dieu ne leur lâche pas la main et, pareil, je veux que les maîtres qui leur font la classe ne quittent pas l’école. Je les connais, je parle avec eux et je sais qu’ils sont bien, qu’ils s’occupent des gamins. Dieu est un service dont je ne peux pas me passer. Si tu ne recommandes pas tes enfants à Dieu, à qui vas-tu les recommander ? Ici, qui peut les aimer ? Je préfère ne pas y penser. Un dégénéré. Mes pauvres petits. Je dois les laisser bien en sécurité. 473

1 commentaire:

  1. Je pensais : je suis propriétaire de mes dons. Ma seule propriété est ce que tu m'as donné. Ce que je suis capable de créer, ce que je donne, voilà ce qui est vraiment à moi, le plein que je suis. J’ai tout ce dont tu m'as rempli.
    Florence

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