vendredi 6 juillet 2018

Un peuple de croyants qui n'a pas la foi (14ème dimanche)


La première lecture (Ez 2, 2-5) et l’évangile (Mc 6, 1-6) sont une même accusation, répétée à quelques siècles de distance, contre les bien-pensants, les hommes et les femmes bien sous tout rapport, en particulier du point de vue religieux. Le peuple de Dieu lui-même est traité de nation rebelle, d’engeance de rebelles. Le peuple de Dieu lui-même se révolte contre Dieu qui n’a d’autre moyen pour faire entendre sa cause que d’envoyer un prophète.
Rebelote avec Jésus, prophète qui connaît l’hostilité du peuple de Dieu, mais qui, envoyé par Dieu pour faire entendre sa cause, se tient fidèle quelle que soit l’adversité, le manque de foi. Un peuple de croyants qui n’a pas la foi, la chose est étrange, et pourtant…
Cela se passe avec Ezéquiel et Jésus, ainsi que les deux textes lus nous le rapportent ; nous savons que cela continue dans l’Eglise, elle qui se dit aussi peuple de Dieu.
Il faut prendre conscience pour écouter ces textes, que la figure du prophète persécuté se rencontre au sein du peuple des croyants. Le prophète persécuté n’est pas un martyr qui aurait été exécuté par les ennemis de la foi. Il est un martyr exécuté par les défenseurs de la foi. C’est une sorte de martyr au carré et c’est sans doute pour cela que peu d’entre eux ont été canonisés. Il souffre la persécution de ses propres coreligionnaires.
On pourra dire que c’est accidentel, et que, parfois, les croyants et leurs chefs ne sont pas fidèles, que, parfois, ils agissent en pécheur et contre l’évangile au point de traquer le prophète qui, parmi eux et d’entre eux, tente de faire entendre la voix de Dieu là où elle ne résonne plus d’avoir été confisquée, étouffée, trafiquée. Pour ses intérêts économiques et idéologiques, le peuple de Dieu travestit la parole de Dieu et la fait mensonge. Serait-ce cela le péché contre l’Esprit Saint ?
L’explication ou excuse est insuffisante. Cela revient trop fréquemment pour que l’on parle d’accident. Ou, plus justement, le péché n’est pas accidentel dans le peuple des croyants. Il est structurel. Le péché n’est pas qu’une affaire personnelle. Il y a des structures de péché avait déjà reconnu Jean-Paul II, pensant à la violence des Etats, à la violence et à l’injustice des rapports Nord-Sud. Ce qui se passe avec les migrants ne relève pas seulement de notre responsabilité individuelle, ni de celle des chefs d’Etats, assurément engagées, mais aussi à une injustice et un déni d’humanité engendré par les structures sociales. On peut penser aux violences faites aux femmes, à l’ostracisation des homosexuels, au racisme, etc.
On doit en dire autant de la pédophilie dans l’Eglise, et de toutes les violences dont se rendent coupables souvent des clercs, qui sont protégés par d’autres chrétiens, évêques, prêtres, laïcs ou communautés. Si l’on veut en sortir, ce n’est pas seulement en jugeant les coupables ‑ criminels ou complices plus ou moins actifs, ne serait-ce que par non-dénonciation de crimes. Certes cela est nécessaire. Mais il faut encore s’en prendre au peuple de Dieu comme tel, comme peuple, en le soumettant à une analyse critique, une dénonciation aussi implacable que celles d’Ezéchiel et de Jésus. Les structures de pouvoir, qui n’existent pas sans ceux qui les acceptent les yeux plus ou moins fermés, plus ou moins complaisamment, doivent être a priori suspectées, ou du moins, connaître des contre-pouvoirs indépendants. La fête des courtisans et de leurs princes, constamment dénoncée dans toutes les cultures, devrait être finie depuis si longtemps… au moins dans l’Eglise.
Et Jésus « s’étonna de leur manque de foi ». Un peuple de croyants qui n’a pas la foi. Comment le ou les peuples que Dieu s’est choisis pourraient-ils ne pas avoir la foi ? La réponse de l’évangile est claire : les gens savent qui est Jésus. Les meilleurs ennemis de Jésus, si l’on peut dire, ce sont ceux qui le connaissent, son village, sa famille. « "N’est-il pas le charpentier, le fils de Marie, et le frère de Jacques, de José, de Jude et de Simon ? Ses sœurs ne sont-elles pas ici chez nous ?" Et ils étaient profondément choqués à son sujet. »
Si nous savons qui est Jésus, c’est la fin. Lacan le disait, « tu es ma femme » est un ordre de meurtre, « tuez ma femme » ! « Tu es mon Seigneur » pareillement. Ainsi donc, les disciples de Jésus, loin de savoir qui il est, à l’instar des esprits mauvais, sont ceux qui le cherchent et le quêtent. Quand le peuple de Dieu se fait propriétaire de son Dieu, c’est foutu, c’est fini. Et c’est si souvent le cas, et cela ne peut être que le cas, structurellement, tant demeurer croyant est périlleux, lorsque l’on pourrait savoir, mieux, posséder la vérité.
Se dire disciples de la vérité ne peut qu’engendrer la violence et le péché tant que les disciples de la vérité ne confessent pas, dans le moment même de leur confession de foi, qu’ils n’y connaissent rien à cette vérité, qu’elle leur échappe et qu’ils la quêtent, qu’être disciples de la vérité, ce n’est pas la connaître mais la chercher, ce n’est pas la posséder mais se laisser posséder par elle, ce que l’on appelle croire.

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