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Macha Chmakoff |
« Celui-ci est mon fils, celui que j’ai choisi : écoutez-le ! » Ecoutons cette phrase. Elle désigne une personne comme fils du locuteur. Un Père parle donc qui présente à d’autres son fils. Cela n’a pas lieu tous les jours, mais dans certaines circonstances, nouvelles. On pourrait ne pas connaître celui qui parle, et n’est alors dite que la relation entre ces deux personnes.
Le fils est qualifié par une apposition, le choisi, l’élu, celui qui est appelé d’entre les autres. Ainsi donc, il y aurait d’autres fils et sans doute des filles. Et parmi eux, un élu, quelqu’un de choisi. L’unicité du fils repose dans la déclaration paternelle sur l’élection et non sur l’être du monogène. Cette élection fait l’unicité et justifie que l’on écoute.
Peut-on savoir s’il y a quelques critères pour l’élection ou si elle est déterminée par un arbitraire ? Y a-t-il une préférence affective, stratégique, perverse de la part de celui qui choisit ou une raison qui s’impose. Pourquoi cet homme est-il le fils élu, le fils, le choisi ? Pourquoi lui et non un autre ?
Elargissons le regard de la phrase au contexte, celui d’une transfiguration. Le mot n’est pas prononcé par Luc. Ici n’est pas dit la métamorphose, la transformation. Il y a une prière, non un texte, une demande, mais une action. C’est un verbe à l’infinitif qui est substantivé. Dans le (fait de) prier, dans l’action de prier, « l’aspect de son visage, autre. » Pas de verbe cette fois. Un flash plutôt et pareillement pour la blancheur du vêtement. Les verbes sont soit absents, soit non conjugués. Nous serions renvoyés à un état plus qu’à un acte.
Les disciples (ou le narrateur) voient Jésus autre, ou autrement. Ce n’est pas que son visage mais aussi le vêtement. Comment faire autre et soi et l’environnement ? A-t-on d’autres exemples ou Jésus fait autre ce qui l’environne ? Evidemment et c’est annoncé comme l’aujourd’hui d’une parole : aux captifs la libération, aux aveugles le retour à la vue, renvoyer en liberté les captifs, annoncer une année, proclamer une année de grâce. C’est annoncé dès le magnificat, encore que ce soit le bras du puissant et non Jésus, renversement des superbes, élévation des humbles.
Le passage de Jésus dans le monde se confirme page après page comme la transfiguration de ce monde. Par lui, le monde revêt ses habits de lumière, ou mieux, est habillé de lumière, quel que soit l’état d’usure de ses vieilles guenilles.
L’altération concerne trois témoins. Ce n’est pas un fait fracassant qui s’imposerait. C’est la discrétion d’une rencontre… familiale, un père, un fils, et des frères. La transfiguration du monde, lorsque le visage se métamorphose, lumineux, celui de l l’enfant qui voit son plat arriver au restaurant : « L’aspect de son visage, autre. » Mais encore, puisque Jésus parle de captifs, ce que provoque la libération, non pas d’abord la levée d’écrou, mais la visite, la visitation qui fait d’une cellule le lieu de la confiance. Là, ce sont les murs qui prennent un autre aspect. On ne voit plus les barreaux. Pour les captifs encore et les opprimés, lorsqu’est levé, ne serait-ce qu’un instant, la violence et la noirceur du sort, parce qu’un peu de bonté transfigure le monde. Une présence à l’autre qui lui permet de toucher qu’il n’est pas abandonné, jeter aux oubliettes de la société, de la sociabilité.
Ce ne sont pas deux personnes seulement altérées par la bonté qui transfigure, mais l’humanité tout entière qui s’invite parce que la sociabilité est restaurée, ou au moins indiquée comme restaurable. Depuis Moïse, autant libérateur que législateur, au début de l’histoire, jusqu’à Elie attendu pour clore le temps, lui qui libère aussi, refusant de prendre des vessies pour des lanternes, des idoles pour Dieu, la servitude pour la liberté et la vie.
L’expérience des trois, renversante : le monde n’est pas voué à la mort ; « il est doux, il est bon de vivre en frères et d’être unis. On dirait un baume qui descend sur le visage, la rosée » qui irrigue même au plus fort de la sécheresse. Et l’on est bouleversé, à ne savoir que dire, à pleurer, pris aux tripes, en-miséricordisés voudrait-on écrire.
Serrer l’autre dans ces bras, non pas le présenter à des inconnus, mais le reconnaître, se reconnaître, c’est mon fils, l’élu, le choisi. « Il passe en faisant le bien. » Ce qu’il a fait aux siens, toujours, il l’est devenu, étreint par le Père et cela fait de lui l’unique, l’élu. Faites pareil, écoutez-le.
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