23/01/2026

Jésus n’existe pas sans les autres / Mt 4, 12-23 (3ème dimanche du temps)

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Jean-Baptiste est arrêté. Est-ce le moment que choisit Jésus pour quitter le mouvement baptiste et réorienter sa vie ? Le baptisme est un mouvement trop élitiste alors qu’il s’agit de faire entendre, largement, ce qu’il en est du Dieu de la gratuité, du Dieu don, du Dieu pour tous ? Les Ecritures justifient le retour en Galilée, comme si le Jourdain avait été une mauvaise idée. Jésus prend conscience que l’évangile doit être annoncé à tout le peuple.

Le salut n’est pas une affaire de repentance, mais de don. Il se lève comme une lumière sur le peuple tout entier, et non sur quelques individus qui auraient reçu le baptême, hantées par leur salut. Evangéliser, annoncer une bonne nouvelle, c’est manifester que sur tous une lumière s’est levée. Et si conversion il y a, elle n’a pas pour but de faire échapper aux ténèbres. Les convertis seraient sauvés, les autres demeureraient dans l’obscurité du mal. Les convertis seraient épargnés du mal, les autres non. Ça ne marche pas comme cela, on le sait.

La conversion est participation à la lumière parce qu’elle est un reflux des ténèbres, pas à la mesure d’une lumière qui se lève comme le soleil certes, mais à la mesure de nos relations. Chaque fois que des vies lumineuses traversent nos existences, en famille, entre amis, au boulot, avec les voisins, l’astre d’en-haut vient nous visiter.

En Galilée, au carrefour des nations, à la croisée des chemins, il faut s’y mettre. Au travail ! Plus de retraite ou refuge au Jourdain, mais la lumière guettée dans l’ordinaire des rencontres. Si l’on veut bien penser que ce qui est raconté n’est pas un récit de vocation – on ne sait encore rien de qui appelle et les appelés n’ont pas droit à la parole – le texte rapporte les premières actions menées publiquement par Jésus ; on apprend à découvrir Jésus.

La suite est connue, mais comment ne pas la redire ? L’évangéliste ne montre pas Jésus seul. Jésus seul, cela n’existe pas. Jésus est entouré. Non par une famille ; le sang, le clan, c’est trop petit, c’est mesquin même. C’est sur tous ceux qui ploient sous le poids du fardeau, dans les ténèbres où ils marchent et habitent, que se lève la lumière, non sur un clan, une ethnie, un pays, une religion, une civilisation.

Jésus n’existe pas seul, contrairement à ce que nous pratiquons souvent de la foi en lui. Pas plus lui que nous n’existons sans les autres, à commencer par ceux qui ne sont pas des nôtres. Vous passez en ville faire vos courses, vous allez au boulot pour la journée, vous croisez les parents d’élève ou les voisins, vous allez à la messe et êtes assis à côté d’inconnus. Voici ceux par qui nous existons, sans lesquels nous n’existons pas. Nous ne nous sommes pas salués au début de cette célébration ? Attitude mortifère, n’est-ce pas – ce n’est pas une question de politesse. C’est juste une manière d’exister, la reconnaissance que nous n’existons pas sans les autres, y compris ceux que nous ne connaissons pas (ce qui prend encore plus de sens alors que s’achève la semaine de prière pour l’unité des chrétiens).

Alors, en six versets, juste à passer au bord du lac, en zone d’activité, vers le port où bossent les pécheurs, quatre compagnons, plus le père de deux d’entre eux, plus les hommes dont ils sont désormais faits pécheurs. Que de monde ! C’est comme cela pour nous, c’est comme cela pour Jésus, et il faut le remarquer, le dire. L’identité n’est pas un donné mais une tâche, ce qui advient dans la rencontre, ce qui nous fait exister.

Ceux qui confessent que Jésus est le fils du Père en apprennent par l’existence partagée de Jésus sur son Dieu. Il est le Dieu de la rencontre, non dans un temple, au bord du Jourdain ou dans une église, mais là où se trouve le peuple qui marchent dans les ténèbres. Vous voulez parler de Jésus ? Vous voulez connaître Jésus ? Vous voulez passer un moment avec lui, dans l’intimité ? Ne le cherchez pas lui seul. Quand bien même ce serait lui, ce ne serait pas lui. Il n’existe pas sans les autres. Jésus n’existe pas sans son corps.

Que se passe-t-il quand Jésus passe ? L’humanité n’est composée que de frères. Jésus fait de l’humanité une fraternité. Bon, en onze versets, Matthieu nous aura dit pas mal de choses. Il en ajoute encore une, connexe, évidente. L’homme qui fait l’humanité fraternité guérit. Non pas une ou deux personnes, celles qui se rendent au bord du fleuve ou à l’église, mais tout le peuple. N’allez pas aux séances de guérison. Elles fuient l’ordinaire, la Galilée. Mieux vaut aller avec Jésus : faire du monde une fraternité guérit toute maladie et infirmité.


16/01/2026

« Je ne le connaissais pas. » (Deuxième dimanche du temps)

 

Deux fois, le Baptiste affirme qu’il ne connaissait pas Jésus (Jn 1, 29-34). Cela interdit d’en faire des cousins. Mais l’information, importante puisque répétée, n’a pas pour portée principale l’exactitude historique. Littérairement, au début du texte, elle pose la question de l’identité de Jésus. La suite permettra peut-être de répondre, pour peu qu’on lise.

C’est théologiquement surtout qu’il faut interroger la connaissance de Jésus. Qu’est-ce que connaître Jésus ? (L’inconnaissance n’est pas plus l’ignorance que le reniement !) Pour le connaître, il faut, comme le Baptiste, ne pas le connaître, au début et à la fin. Avec lui, tout est toujours nouveau, terre et cieux nouveaux. Avec lui, on va de « commence­ment en commencement par des commencements qui n’ont pas de fin » (Grégoire de Nysse).

Prétendre connaître Jésus, surtout quand on se dit disciple, ce serait parvenir à la perfection, celle de Jésus, celle de Dieu. Dire connaître Jésus pour un disciple, c’est le pharisaïsme. Et voilà pourquoi les pharisiens sont dans l’évangile – que les pharisiens ne lisent pas ! – les ennemis de Jésus. Le plus gros danger pour les disciples, sous prétexte d’avoir comme le Baptiste aperçu une colombe demeurer sur Jésus, c’est croire le connaître.

Avec Jésus, on devient être de désir ; on est en chemin, en devenir, et jamais à la perfection, l’accomplissement. Qui peut dire et même savoir qu’il est près de Dieu ? D’où l’importance d’élaborer une stratégie de l’inconnaissance placée par Jean en ouverture de son texte. « Je ne le connaissais pas. Je ne le connaissais pas. » C’est déjà vrai de l’expérience ordinaire. « Toi, je te connais » n’est pas une affirmation ou une information sur la connaissance, mais une menace. « Tu es Jésus » est, en français, un ordre de meurtre, tuez. On n’a jamais fait le tour des autres, et cela n’est jamais aussi évident qu’avec ceux qu’on aime. On n’a jamais fini de les découvrir, d’être étonné, même après des années de vie commune.

 L’inconnaissance est le mode de relation quand on renonce à posséder l’autre, coin dans le trop connu des catéchismes, chrétiens ou athées, musulmans ou indifférents : on ne fait pas le tour de Jésus ni de qui que ce soit. Connaître quelqu’un, ce n’est pas une affaire d’état civil ni de biographie. C’est une intimité, une amitié, un amour. « Je vous appelle amis. Pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. » Connaître Jésus c’est marcher comme il a marché, être aimés, aimer par lui, avec lui et en lui. On n’est pas disciple une fois pour toute, mais toujours de nouveau ; chaque jour, baptisé, plongé en son amour.

 L’évangéliste semble donner deux réponses dès le début : Jésus est agneau de Dieu et fils de Dieu. Ce sont plutôt des énigmes, ces mots ne disent pas grand-chose. L’agneau c’est pour le sacrifice ; Jésus prend son dernier repas le soir du sacrifice de l’agneau parce qu’il est l’agneau pascal. Son sang, comme celui de l’animal exodique, détourne la mort qui s’abat. Ce n’est pas une substitution mais une lutte à mort contre la mort. Tenir bon à Dieu, à la bonté, même pour les mauvais, c’est tenir bon à tous, à commencer par les défigurés par la haine, victimes d’abord et bourreaux ensuite, c’est payer le prix. Pas de plus grand que de donner sa vie pour ses amis.

Il n’y a pas de sang à verser année après année, ou à chaque messe, parce que le sang n’est pas offert à un dieu qui aurait besoin d’un cadeau pour aimer. La mort de Jésus est pur témoignage de sa fidélité, aux humains puisque le Père ne peut l’ignorer. Son sang n’est offert à personne. Par le don de sa vie, il récuse la représentation d’un dieu qui réclame des sacrifices. Déjà le psaume disait cela. Jésus révèle Dieu tel qu’il est, donneur de vie, au point – quelle folie de dire cela ? – de renverser la mort-même. « Celui qui donne la vie » c’est ce que la profession de foi dit de l’Esprit saint. Et justement, la colombe descend et demeure sur Jésus.

Pensons à Isaac, un autre fils, un sacrifice, une quête d’agneau. Il n’y en aura pas, seulement un vieux bouc que l’on n’a jamais osé offrir en sacrifice, parce que c’est immangeable. Abraham n’a rien à offrir, si ce n’est la vétusté de son monde et des sacrifices, il a tout à recevoir du Dieu philanthrope. « Je vous appelle amis. »


Baptistère de Florence, Andrea Pisano vers 1330-38