28/06/2024

Comment Jésus rend-il à la vie ? Mc 5 21-43 (13ème dimanche du temps)

 

 


Que Jésus ait des talents de thaumaturge, cela est un fait attesté très anciennement, quand bien même Paul, premier auteur chrétien, n’en dit pas un mot. Paul ne parle ni des miracles, ni des paraboles, qui a bien des égards fonctionnent de la même manière.

Avec une page d’évangile où deux miracles sont imbriqués l’un dans l’autre (Mc 5, 21-43) une sorte de miracle redoublé, au carré, nous sommes servis ! Allons-nous les gober et admirer l’homme extraordinaire, superman, qu’est Jésus ? Nous passerions à côté de l’évangile, nous raconterions l’histoire sainte, naïvement, au premier degré, et passerions à côté de l’évangile qui nous sait capable de plus de finesse.

Il serait anachronique de définir le miracle comme un acte qui défie les lois de la nature, alors que lesdites lois n’existent pas au 1er siècle. Dans un univers cohérent, où tout se tient, où le divin cohabite avec l’humain, ou inversement plutôt, le miracle n’est pas une violation des lois de la nature, quand bien même il suscite l’admiration ou étonnement, l’enthousiasme ou le scandale. Lorsque Moïse jette son bâton qui se fait serpent, les hommes de Pharaon en font autant. C’est assurément extraordinaire, mais pas impensable, ni la preuve de la divinité.

Ainsi donc, ne nous importera pas de savoir ce qui s’est passé avec cette jeune fille et cette femme mure. L’évangile ne nous donne d’ailleurs pas les moyens. Il s’en moque, ce n’est pas son problème. Nous importera de décrypter ce que ces rencontres, imbriquée l’une dans l’autre, et les deux dans un passage plus vaste, disent de Jésus et de ce que signifie suivre Jésus.

La mer a été traversée, juste avant, non sans rappeler la geste mosaïque. Les porcs ont été engloutis comme l’armée de Pharaon. La peur qui lie le peuple est dissoute, les deux femmes déliées. La vie à travers elles, l’une pas encore nubile, l’autre avec des flux de sang, est enchaînée ; la possibilité de donner la vie est atteinte, éteinte. La foi est reconnue et sauve : Ma fille, ta foi t’a sauvée. Sois sans crainte, aie seulement la foi ! Le passage de la mer est passage de la non-foi, les récriminations, à la foi, la reconnaissance de ce que le Seigneur fait.

Ne retombons pas dans la magie miraculeuse, comme si d’avoir la foi d’échapper au pire. Ou alors pas grand monde n’a la foi parmi nous, ni dans l’Eglise !

 Ce que Jésus institue comme relation avec ceux qu’il rencontre, et nous à leur suite, établit une fraternité qui renouvelle la face de la terre, est advenue des cieux nouveaux et de la terre nouvelle. Une femme impure, et certes un chef de synagogue, mais marqué par le mal qui isole, qui dénonce une faute ‑ la mort isole, exclut ; ce que Jésus vit avec eux, aux marges, réintègre ceux que les lois ou la nature avaient excluent.

La fraternité est vie. On ne va pas tant aux funérailles pour rendre hommage à un défunt, mais pour le réconfort, voire la joie, d’embrasser les vivants. La présence auprès des endeuillés ne ramène pas le mort, mais ramène de la mort, réintroduit ceux que la mort a touchés par la disparition de leur sang, dans le cercle des vivants. C’est une question de foi. Non qu’il y ait des trucs curieux à croire, mais que sous prétexte qu’il faut rendre hommage au défunt, on ne voit pas le bien que l’on pourrait se faire, se rendre à la vie.

Les parents de la jeune fille sont entourés, comme la femme aux flux de sang. Ils le sont de trop, fort mal. Un entourage qui tue, qui laisse dans la mort. Les disciples ne comprennent pas la question de Jésus, les pleureurs se moquent de lui. Il est des entourages qui étouffent, la foule et la bienséance des hommages funèbres, des rites et traditions, des coutumes.

Jésus n’est cependant pas seul avec ces deux femmes ‑ l’humanité de l’enfance à la porte de la mort ‑, il introduit dans l’humanité nouvelle, la fraternité, quelques disciples, des parents.

La foi rend visible, tangible, la fraternité et ainsi la vie renaît. C’est aussi simple que de s’accrocher à un pan de manteau ou de crier son désespoir quand la mort, irréversible, frappe ! Ni Jaïre ni la femme au sang ne récitent de credo. Ils ont seulement cru, ils ont seulement laissé quelqu’un entrer dans leur vie, avec ses frères.

Comme au début de l’évangile, au bord du lac déjà, ici, en ce chapitre de traversée de la mer, Jésus passe, et l’humanité est fraternité ; Jésus passe, c’est ce que l’on appelle résurrection.

 

 

1266, The Passage of the Red Sea, Jerusalem, Armenian Patriarchate Library,

25/06/2024

Profession de foi

 


 

Je ne sais si les remarques suivantes seront pertinentes. Voici comment je m’y prends pour essayer de rendre compte de la discipline de Jésus.

La personne de Jésus telle que racontée dans le NT et les auteurs est un guide. Je ne sais pas ce que signifie qu’il est Fils de Dieu, et cependant, avec le NT et les auteurs, nous ne sommes pas devant le seul Jésus historique mais déjà aussi le Christ de la foi. Nous sommes toujours déjà pris dans un fait de tradition/transmission.

Le renversement des puissants et le relèvement ou insurrection des pauvres, indépendamment d’un sens eschatologique, est avec lui déjà, ici et maintenant, dès lors qu’en son nom on choisit la fraternité avec les exclus. (Si ce n’est pas en son nom, c’est un autre sujet, qui doit aussi être envisagé.)

Vivre la fraternité avec ceux que la cité exclut de la fraternité et donc de l’humanité est monde nouveau et terre nouvelle (Cf. D. Flood, frère François et le mouvement franciscain). Je vois cela avec les détenus, les migrants, et même au boulot en essayant de susciter des relations de bonté et d’attention, sans se situer dans ou contre le monde bon ou mauvais de l’entreprise, mais en ouvrant un espace pour le monde de la proximité.

Je le dis, au sens premier (et aussi bien sûr avec la naïveté seconde) : je touche la résurrection chaque fois que j’entre en cellule. Je touche la force de la parole de Jésus presque chaque fois que j’écoute en frère. L’autre qui ne la connaît pas, souvent, la cite dès lors qu’il a la confiance de se livrer. Combien de fois l’ai-je entendu, notamment, ce Mon Dieu pourquoi devant le mal. Mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné. Les Ecritures sont partout dans la bouche des uns et des autres, il suffit de les repérer. Cela indique autant leur vérité que leur actualité.

Il ne s’agit pas de chercher du sens en Dieu, et encore moins un système du monde. C’est mort depuis au moins l’aphorisme 125 du Gai savoir, terre détachée des chaînes de son soleil. Je ne suis pas certain que Jésus parlait de sens. Être là, non pas Dasein, mais être-là-pour-l’autre. C’est tout, à tous les sens du terme. C’est sa vie et celle des disciples.

Il n’y aurait que mythe trompeur dans la profession de foi, que rien que cela suffirait à vouloir vivre à la suite de Jésus.

Que cet homme livré (transmis et trahi) par la tradition soit Fils de Dieu, quel sens cela a-t-il ? La métaphysique des Pères est bien sûr mythologique. Que signifie Fils de Dieu ou Dieu ? Avant de recourir à l’apophatisme, il y a l’affirmation ou la confession que ce qui est vécu comme Jésus dans la proximité des Anawim relève d’un humain qui passe l’humain infiniment. Vivre l’histoire et l’écrire avec et pour les perdants, les victimes, de leur point de vue, c’est peut-être cela, Dieu.

En tout cas, c’est beaucoup pour dire un humain plus qu’humain, ne serait-ce que comme antonyme à un humain trop humain. Il est déjà acquis que par son être-pour-les-autres, Jésus est non seulement le passant mais le passeur. La confession de foi signifie au moins cela.

Faut-il maintenir le vocabulaire de l’être pour dire Dieu ? Ce serait alors un méontologie (Cf. Stanislas Breton et son superbe Le Verbe et la Croix). Chez Thomas, être est le nom qui convient le mieux à Dieu (verbe bien sûr et non substantif) mais le tétragramme est encore plus pertinent !

Quant à la prière, se tenir devant ce qu’ouvrir Jésus avec le pour les autres, avec l’humain plus qu’humain, les mains levées, face à l’Orient, de nuit, en attendant que le jour se lève. Ainsi les Pères du désert. Non pas parler ou réciter des prières mais s’exposer au monde nouveau et à la terre nouvelle que la fraternité laisse deviner, répondre à un appel inouï si ce n’est, évanescent, dans la réponse que nous tentons d’être, responsables des frères.

L’eucharistie, je la pense avec les mots de Flood. « 131 [L’économie est] le moyen communal de contrôler la vie des gens. Les lois du marché constitu[ai]ent donc un grand danger pour la « règle de vie » des frères. […] 141 L’eucharistie est l’évidence de ce qui est en train de se dévoiler, elle appartient au monde nouveau. […] 142 Le corps et le sang que les frères reçoivent, c’est le corps et le sang de celui qui n’a pas été compris du monde et qui a été rejeté […] L’eucharistie est donc le sacrement du cheminement difficile et incompris de Jésus-Christ, un cheminement de pauvreté-exclusion et de lutte. […] 143 François exprime sa volonté de ne pas se séparer de l’humanité bafouée et rejetée qu’il a rencontrée chez les lépreux. Cette humanité pauvre, Jésus-Christ l’a assumée. Elle est donc présente dans l’eucharistie. […] François et ses frères et sœurs cheminent avec Jésus-Christ avec qui ils cheminent. Ils fêtent avec Jésus les chemins qu’ils font ensemble. […] L’eucharistie est la réalité des luttes pour la justice et non pas une simple cérémonie d’Eglise. L’homme y communie à la « règle et vie » du Fils de l’homme qui a proclamée venue l’heure des oubliés. L’eucharistie proclame que devant Dieu le plus oublié des humains n’est pas un oublié. L’eucharistie célèbre la route au bord de la route même, dans ses peines et dans ses joies. Il n’est guère possible de fêter cette route sans Jésus : c’est sa route, il est la route. …] La route, c’est la solidarité avec les lépreux. […] C’est aussi l’effort à travers un travail honnête et une utilisation humaine des moyens de vie pour rendre tous les biens à leur véritable but, c’est-à-dire, pour les mettre au service de tous les humains à cause de Dieu. En entendant les saintes paroles et en recevant le corps de Jésus, François et ses frères comprennent et confessent que cette solidarité et ces luttes valent la peine d’être vécues. C’est dans ce sens encore aujourd’hui que moi, franciscain, j’ai envie de recevoir le corps du Christ dans un cœur pur. Tout le reste est mystification théologique et lourdeur rituelle. »

Cela ne s’entend qu’en dehors de la religion, comme l’entend Bonhoeffer. « Devant et avec Dieu, nous vivons sans Dieu ». Hier comme aujourd’hui, la religion est l’ennemie de l’évangile. C’est elle qui parle le mythe, le système du monde, le sens, plus que le secours du prochain. En ce sens, il vaut mieux (il faut) être agnostique, voire athée. Les premiers chrétiens ont été dénoncés pour athéisme (à moins qu’ils ne se soient eux-mêmes ainsi compris), comme Jésus a été condamné pour blasphème. Folie pour les uns, scandale pour les autres, tous gens trop religieux (Ac 17). L’apophatisme n’est pas tant le silence que la négation de toutes les représentations, le refus de l’idole.

Cette scission entre religion et évangile est ce qui se joue dans les divergences mortifères entre catholiques. Nombre de ceux qui ne sont pas intégristes sont certes religieux, mais ils ne peuvent plus entendre les droits de Dieu opposés aux droits de l’homme, et c’est déjà le rabaissement de Dieu à une aulne autre que celle, religieuse, de la toute-puissance infantile projetée dans le ciel. Vatican II est ici central quand bien même il reste religieux. Il indique la porte (Dignitatis humanae n’est pas pour rien une pierre d’achoppement).

Il faut aller à la disparition de Dieu, parce que la kénose est son être (sacrée ontologie !) et pas seulement celui du Fils. Les deux commandements qui n’en sont qu’un sont la formulation soft de la disparition de Dieu. A faire disparaître Dieu derrière et dans les frères, Jésus élargit son corps et la fraternité aux dimensions de l’humanité. On comprend que le prophète ordonne de renforcer les piquets et d’allonger les cordages : déployer pour d’autres, pour les autres, todos, todos, todos, la tente qui t’abrite.

L’effacement de Dieu au profit des frères, à commencer par les plus méprisés et écrasés, est révélé par toute la vie de Jésus et scellé dans l’abandon ou la disparation du Père que manifeste le pourquoi du Golgotha face au mal, sans réponse jusqu’à la consommation des siècles. Il engage un autre effacement, abandon et disparition aussi, celui de Jésus, soustrait au regard des siens. Puis d’autres, indéfinis, à sa suite, dans le renoncement à eux-mêmes de ceux qui se reçoivent frères et sœurs de tous par le service.

« – Tu dis : Je n’aime que Dieu, Dieu le Père ?
– Tu mens. Si tu l’aimes, tu ne l’aimes pas lui seul, mais si tu aimes le Père, tu aimes aussi le Fils.
– Bien, dis-tu, j’aime le Père et j’aime le Fils : mais eux seuls, Dieu le Père et Dieu le Fils, Notre Seigneur Jésus-Christ qui est monté au ciel, est assis à la droite du Père : ce Verbe par qui tout a été fait, ce Verbe fait chair qui a habité parmi nous ; voilà seulement ceux que j’aime.
– Tu mens. Si en effet tu aimes la tête, tu aimes aussi les membres ; mais si tu n’aimes pas les membres, tu n’aimes pas non plus la tête.
Ne trembles-tu pas quand tu entends la tête crier du haut du ciel en faveur de ses membres : « Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ? » (Ac 9,4) Celui qui persécute ses membres, elle dit qu’il la persécute, elle ; celui qui aime ses membres, elle dit qu’il l’aime, elle.Quels sont ses membres, mes frères, vous le savez déjà : c’est l’Eglise même de Dieu ? » (Augustin, Commentaire de la première lettre de Jean X, 3 L'Eglise chez Augustin, ce ne sont pas ceux qui vont à la messe, mais l'humanité justifiée, rendue juste par le Christ, ecclesia ab Abel).

24/06/2024

David Flood, frère François et le mouvement franciscain (extraits)

Gustave Moreau, Saint François embrassant un lépreux, v 1860

 

David Flood, frère François et le mouvement franciscain, Les éditions ouvrières, Paris 1983

J'ai découvert quarante ans après sa publication un texte qui paraît aussi juste qu'intempestif, notamment pour notre temps ! Je me contente de recopier des extraits, sans commentaire aucun. Les chiffres renvoient aux numéros de page. Les guillemets sont ceux de l'auteur.
Alors que je cherchais une illustration, je me rends compte que le baiser au lépreux n'est quasi jamais représenté...

 

43 Assise n’était pas une maison en feu qu’il fallait immédiatement quitter ; mais elle n’était pas, non plus, un ensemble social où trouver le vrai visage de Dieu en Jésus-Christ. Il fallait donc la quitter. Pauvres et lépreux, situés à la périphérie d’Assise, se trouvent dans des conditions privilégiées pour entendre la parole de Jésus. François a entendu cette parole chez les lépreux. Il est entré dans le temps de Jésus-Christ. […] « Tu n’as rien à chercher dans le système des promotions humaines. […] Il est clair qu’il n’y a pas de laissés-pour-compte, pas de lépreux, pas de pauvres dans ce pays proclamé par Jésus. 44 […] La prudence économique d’Assise se souciait des bien-portants, gens rentables ; elle était étrangère à la prudence économique de François qui mobilisait les biens en miséricorde. […] 45 Il ne s’agit pas de courber la tête, de pratiquer l’humilité, et par cette ascèse pénible de briser son orgueil. Il s’agit de lever dans la tête, de regarder dans les yeux l’auteur d’un geste humiliant. Il faut savoir que cet homme [qui fait l’aumône] se trompe sur le sens de l’action du frère [qui mendie]. […] C’est la justice qu’ils exigent, non la charité qu’ils provoquent. […] 47 Arrivé parmi les lépreux par un chemin qu’il ne pouvait pas s’expliquer, François a constaté l’existence d’une réalité humaine qu’Assise déclarait inexistante. […] La conviction de la fraternité, une fois saisie dans toute sa profondeur de validité humaine, tient bon même contre la mort. . […] 48 Il ne pouvaient se conduire envers les biens de la vie comme les membres attitrés d’une Eglise établie. […] La miséricorde que les frères faisaient aux lépreux sortaient les lépreux de leur exclusion. Les bonnes gens d’Assise ne voyaient que l’exclu bénéficiant d’une charité exceptionnelle.

63. François et ses frères, selon leur modèle « d’aller par le monde », s’engagent dans un autre ensemble de relations sociales. Ils se mêlent à la vie des hommes et des femmes. Ils sont ouverts aux autres, à recevoir et à donner […] Ils ne se présentent pas comme les héros d’une pauvreté ascétique. Ils ne visent pas à capter l’imagination des foules. Ils se mêlent à la vie des gens comme des hommes de partage. C’est en tant que tels qu’ils souhaitent la paix. Leur souhait de paix n’est pas un message. C’est une déclaration d’identité sociale, pour que les autres sachent à qui ils ont affaire. […] 66 Dans la poursuite et le maintien de la paix au Moyen Age, l’Eglise a joué un rôle de toute part ambigu. Comme institution chrétienne, elle était tenue à prêcher et promouvoir la paix. Mais comme gros propriétaire, elle était partie prenante de l’ordre établi. Il y avait des intérêts à protéger et à promouvoir.

77 Ils constataient qu’ils vivaient dans la suffisance matérielle sans être obligés d’exclure d’autres humains. […] 79 La paix est inséparable du partage. Les deux vont ensemble. […] 80 Le mouvement [franciscain] aboutit dans la mesure où il fait de la terre, aménagée par le travail, la maison de Dieu qui accueille tous ses enfants ; il n’aboutira pas s’il ne fait que consoler les exclus en atténuant leurs souffrances. Il ne faut pas pleurer le Seigneur crucifié ; il faut arrêter sa crucifixion.

109 [L’autorité d’un évêque du XIIIe] exprimait l’organisation statique du monde. Et cette organisation fonctionnait dans l’intérêt des privilégiés. L’intérêt de l’ordre, de la paix et des bonnes mœurs invoqués par les privilégiés n’étaient qu’une théorie justificatrice. Les frères, eux, avaient ouvert une action commune où ils pouvaient utiliser Mt 20, 26 : « Si quelqu’un veut être grand parmi (les frères), qu’ils soient leur ministre et serviteur. » Et aussi Lc 22, 26 : « Et le plus grand parmi eux sera comme le plus petit (mineur). » [...] 110 Voilà ce que François d’Assise a accompli de grand et qu’il ne pouvait pas accomplir tout seul. Lui et les siens sont frères au cœur de l’histoire. […] 113 Au début, François et ses frères ont vu l’élément dynamique de leur vie dans le fait de suivre Jésus-Christ. Ils s’en expliquent quand ils parlent de « suivre la doctrine et les traces de Jésus-Christ ». Ils voient leur état d’exclusion sociale comme intrinsèque à la route qu’ils prennent. [...] 114 Ils se disaient à la suite du Christ pour ne plus être retenu par ce monde. Avec le temps, ils ont utilisé la symbolique du pèlerinage. [...] 115 Ils faisaient entrer une nouvelle dimension dans la symbolique sociale. Ils invitaient à les suivre en route vers un monde de partage, où serait levée l’exclusion qui frappe Jésus-Christ et tous les lépreux de ce monde. […] 118 Voyageurs à la recherche d’une nouvelle humanité, ils se servaient des routes pour sonder les chemins de la vie. […] 119 Si un homme ne constate pas qu’il est aimé, il ne pourra pas chanter comme le font les frères. Or les frères chantent. Ils constatent donc qu’ils sont aimés. Travail et amitié, c’est ce qui remplit une vie. Pour qu’explose une telle fraternité dans la masse humaine du mouvement [franciscain], il faut que quelqu’un ait su vraiment fraterniser. Ceci est loin d’être unique dans l’histoire ; quand ça arrive, c’est beau. […]

127 Les frères vivaient une expérience semblable dans les ermitages. Ils s’y sont retirés pour ne rien faire, et ils n’y faisaient rien ; et parce que c’était en frères qu’ils ne faisaient rien, beaucoup de choses se clarifiaient en même temps pour eux. Situés sur la périphérie du monde, ils s’adaptaient à un autre centre. Ils ont cherché le Royaume de Dieu comme des voyageurs sans autre carte que leur confiance dans la vie. Et c’est bien en frères qu’ils ont fait ce travail pour s’orienter et affirmer leurs convictions.

131 François a rapidement compris que le marché était le moyen communal de contrôler la vie des gens. Les lois du marché constituaient donc un grand danger pour la « règle de vie » des frères. […] 141 L’eucharistie est l’évidence de ce qui est en train de se dévoiler, elle appartient au monde nouveau. […] 142 Le corps et le sang que les frères reçoivent, c’est le corps et le sang de celui qui n’a pas été compris du monde et qui a été rejeté […] L’eucharistie est donc le sacrement du cheminement difficile et incompris de Jésus-Christ, un cheminement de pauvreté-exclusion et de lutte. […] 143 François exprime sa volonté de ne pas se séparer de l’humanité bafouée et rejetée qu’il a rencontrée chez les lépreux. Cette humanité pauvre, Jésus-Christ l’a assumée. Elle est donc présente dans l’eucharistie. […] François et ses frères et sœurs célèbrent Jésus-Christ avec qui ils cheminent. Ils fêtent avec Jésus les chemins qu’ils font ensemble. […] L’eucharistie est la réalité des luttes pour la justice et non pas une simple cérémonie d’Eglise. L’homme y communie à la « règle et vie » du Fils de l’homme qui a proclamée venue l’heure des oubliés. L’eucharistie proclame que devant Dieu le plus oublié des humains n’est pas un oublié. L’eucharistie célèbre la route au bord de la route même, dans ses peines et dans ses joies. Il n’est guère possible de fêter cette route sans Jésus : c’est sa route, il est la route. […] La route, c’est la solidarité avec les lépreux. […] C’est aussi l’effort à travers un travail honnête et une utilisation humaine des instruments de vie pour rendre tous les biens à leur véritable but, c’est-à-dire, pour les mettre au service de tous les humains à cause de Dieu. En entendant les saintes paroles et en recevant le corps de Jésus, François et ses frères comprennent et confessent que cette solidarité et ces luttes valent la peine d’être vécues. C’est dans ce sens encore aujourd’hui que moi, franciscain, j’ai envie de recevoir le corps du Christ dans un cœur pur. Tout le reste est mystification théologique et lourdeur rituelle.

145 Les frères, hommes de partage, sont déterminés à couper court avec l’injustice institutionnalisée d’une distribution inacceptable des biens. […] 146 Nous voyons ici une campagne qui vise à dissoudre les structures sociales d’appropriation privilégiée au nom d’une relation aux biens. Il en découlera une nouvelle joie de vivre. Le message politise la façon franciscaine de voir. Il en fait un principe de transformation sociale. [… François rappelle] le sens de l’engagement franciscain : nous sommes envoyés pour mettre en question tout système de domination, car Dieu seul est Seigneur.

148 Il demande aux prêtres, s’ils sont plus qu’un, de se contenter d’une seule célébration par un autre prêtre. Il ne veut pas qu’un frère ordonné se profile comme prêtre quand son ministère n’est pas requis. Agir de la sorte, refuser de distinguer entre ministère et rôle social, c’est retenir un avantage du monde communal dans le monde franciscain, c’est jouir d’une promotion sociale à laquelle les avantages s’associent, c’est cultiver un sens de soi qui dépend de l’honneur accordé à une fonction dans un monde autre que le monde fraternel, c’est par conséquent faire entrer dans la communauté des considérations qui lui sont contraires.

152 Comme V. Cosmao le remarque fort bien, quand Dieu devient le point fixe d’un univers social, le chrétien devient un athée. […] 153 Les frères ne confessaient pas le Dieu qui sacralisait Assise par saint Rufin. Rassemblés dans sainte-Marie, ils ont voulu connaître le Père dont Jésus a parlé. […] En encourageant la piété eucharistique, François travaille à transformer le monde qu’Honorius III désire stabiliser. Là où Honorius exige que chaque fidèle s’incline avec respect devant l’hostie tenue par le prêtre, François demande à son frère dans leur engagement commun : « Pourquoi être si lourd de cœur ? » […] Dans l’eucharistie, il fête les temps nouveaux inaugurés par Jésus-Christ. Ces temps nouveaux se caractérisent par une répartition des biens autre que celle organisée par Assise et respectée par l’Eglise. C’est la politique eucharistique de François. La politique eucharistique de l’Eglise identifie le bien du peuple chrétien au bon fonctionnement du système social qu’était l’Eglise au début du XIIIe siècle. […] L’Eglise se souciait du manque d’estime pour l’eucharistie dans le peuple chrétien. Or un souci de l’Eglise est un souci du prêtre. […] François invite tous et toutes à changer de vie et à voir autrement. […] Les frères ont découvert la fête sur les chemins de Jésus pauvre et humilié. Ils ont connu ensemble la joie de leur engagement. Pour cette raison, ils ont développé des formes pour exprimer leur joie et leur liesse, pour inviter d’autres humains à s’y joindre. Bref, ils ont ressenti un besoin de célébration eucharistique qui n’était guère satisfait par les formes rituelles de la messe. […] 159 Ils ont fêté la nouvelle vie en Jésus-Christ à leur manière car l’Eglise avait déformé les rites traditionnels de la fête, en les transformants en rites d’ordre et de contrôle. […] Dans leur engagement, ils faisaient surgir un ensemble de relations. Ils étaient des hommes de partage et de service. […] Les frères n’étaient une menace que pour la bonne conscience des gens.

160 L’argent a ses propres lois ; et la première de ses lois est l’expression du pouvoir qu’il exerce. […] Guido d’Assise et Hugolin d’Ostie jouissait d’un frisson d’Eden quand ils avaient François chez eux. Français, lui, savait qu’existait vraiment un monde d’Eden réel et ouvert. Mais pour l’évêque et le cardinal, ce monde nouveau n’était qu’un futurible. […]  Comme catholique, je n’admets pas que l’emprise d’une institution sur la personne humaine soit aussi absolue que l’Eglise le veut. Je dis ceci pour moi, mais d’abord pour mon frère du XIIIe siècle. Bref, il faut « décanoniser » François.

164 Jésus-Christ est devenu, dans son histoire, son Evangile et ses sacrements, l’explication et la légitimation du monde de vie distinctif [des frères]. […] Le Père de Jésus-Christ a soulevé le cheminement des frères et sœurs. Il a rendu facile et joyeux ce qui semblait dur et difficile. Une lumière est entrée dans leur vie ; ils continuent leur chemin, serviteurs inutiles, en chantant. […] 177 François est devenu étranger à un monde qui exclut. Il se plante là, à l’écart des grands accords de l’histoire qui se font sur le dos des petits. […] Le lépreux a droit aux bien de la vie ; il est invité à chanter et à danser avec son frère. […] 178 François et ses frères ont fait sauter ces relations génératrices d’esclavage pour les humains. Pour cette raison, Dieu était de nouveau là, aussi évident et beau que le soleil.

 

v. 1245 Florence, basilique santa Croce, attribution discutée