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24/11/2023

Incognito de Dieu Mt 25, 31-46 (Christ, roi de l'univers)

Caravage, les œuvres de miséricorde (1607)

Qu’est-ce que la fin des temps sinon le moment de vérité ? Puisque cette fin est parabolique, elle n’est pas chronologique, mais signifie, ici et maintenant ce qu’il en est de l’observance de la loi, de la discipline du Christ. Le ministère de Jésus avait commencé dans l’Evangile de Matthieu par le Discours sur la montagne, loi nouvelle ou réinterprétation de la loi. Il s’achève, juste avant la passion, par un nouveau discours dont les trois paraboles lues ces derniers dimanches forment le sommet. Comment savoir ce qu’il en est de l’observance de la loi, de la discipline de Jésus ? Est-on entré dans le monde nouveau, salle de noces, ou demeure-t-on dans la nuit où les paroles de vie comme une lampe sans huile, ne dissipent pas les ténèbres ? Est-on entré dans la joie du Maître à recevoir de sa bonté, quand bien même on imaginerait avoir beaucoup œuvré ? Sommes-nous héritiers du Royaume, non comme une récompense, mais comme témoins ou reflet de la bonté du Fils de l’homme ?

Si l’on veut bien que la théologie de la rétribution ne soit pas l’idée que Jésus se fait du Dieu miséricordieux, du don gratuit de sa vie, entrer dans sa proximité n’est pas une récompense mais la reconnaissance heureuse par le Père des miséricordes, la bonne nouvelle, que nous luisons de sa lumière, que nous lui sommes semblables, à son image et ressemblance. Les œuvres de miséricorde ne sont telles que parce qu’elles relèvent de la grâce, de la gratuité, et non parce qu’elles seraient des œuvres. Les disciples sont façonnés par l’accueil de cette gratuité en prophètes de la gratuité.

Nous savons combien la main tendue est sans raison, gratuite. Une main tendue par intérêt peut certes être secourable, utile, mais celui qui en bénéficie se trouve attaché, redevable, obligé (obligado, comme disent les portugais). Ni nous ne sommes les obligés du Père, ni nous ne pouvons faire des autres nos obligés. C’est à cette aune qu’il est possible de jauger ce qu’il en est de notre observance de la loi nouvelle, notre entrée dans un monde gracieux, à la suite de Jésus, la discipline du Christ.

La révolution évangélique, pour les religions comme pour les sociétés autonomes, réside dans l’abolition de l’intérêt – y compris l’obtention du salut – au profit du rayonnement du Père, ce qu’il est, don sans pourquoi. Il trouve sa joie à faire vivre, à s’offrir, se partager. Irait-on avec Paul jusqu’à ne pas compter sur un salut, voire à souhaiter être damnés, pour que les autres vivent de la vie de Dieu ? Notre salut n’importe pas, mais le relèvement des frères.

Cela va si loin que le Fils de l’homme (Mt 25, 31-46) ne revendique rien, ne retient pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. On n’entend pas parler de lui, on n’a à la limite pas à entendre parler de lui. Il se dépouille lui-même, se vide de lui-même, kénose, jusqu’à la condition de spolié, à connaître la faim et la soif, la situation d’un étranger, la nudité, la maladie, la prison. Si jamais un culte lui est rendu, si jamais il doit être reconnu, ce n’est pas en lui-même, pour lui-même, mais seulement à travers les autres, les spoliés surtout.

Nous n’aurions que cette parabole ou les trois de ce chapitre, il faudrait dire, parce que l’incognito est la manière d’être de Dieu, qu’il n’y a pas d’autres cultes, d’autre service divin que le service des frères, qu’au mieux le service cultuel n’a rien à voir avec le service divin, qu’au pire, il en détourne. Il faudrait dire que la prière, y compris communautaire et rituelle, n’est pas un culte. Il s’agit de tout autre chose : dans l’eucharistie, se laisser inviter à la table d’un festin de noces, comme dans la parabole des dix jeunes filles ; dans le baptême et le pardon, se laisser gracier, se laisser combler des richesses de son don comme dans la parabole des talents.

C’est nous que la prière transforme et relève, et exhausse (plus qu’elle n’exauce), et ressuscite. « Nous chants n’ajoutent rien à ce que tu es, mais ils nous rapprochent de toi ».

En un sens, et en un sens seulement, il est possible de dire, avec Thérèse de Jésus, que Dieu seul suffit, car Dieu seul, ce n’est jamais sans les frères, car Dieu seul, ce n’est pas lui, mais les frères ; la sollicitude envers les frères se révèle proximité du Père, vie en abondance. Claque de fin sur les religions.

17/11/2023

Parabole des talents (Mt 25, 14-30) : fin du mérite (33ème dimanche du temps)

La parabole des talents est souvent lue comme une allégorie – terme à terme, il suffit de transposer l’histoire en un autre champ sémantique et le sens apparaît – de type moralisant. Tout cela souffre d’un anachronisme évident puisque le sens moral de "talent" découle des lectures de la parabole et ne peut être appliqué rétroactivement sur ce que Jésus a dit.

Cette lecture morale est impossible. Le texte précise que chacun reçoit selon ses moyens. Or celui qui se fait rentrer dedans jusqu’à être « jeté dans les ténèbres extérieures ; là, il y aura des pleurs et des grincements de dents » est le plus démuni. Ce n’est guère du genre de l’évangile de chasser les minus habens, les petits. L’affaire est si embêtante que le lectionnaire offre la possibilité de ne pas lire la sanction du troisième serviteur, s’arrêtant aux félicitations reçues par les deux premiers.

Rien dans le texte ne dit que le maître a demandé à ce que l’argent confié rapporte. Et les traductions euphémisent la formule pour que l’histoire soit cohérente, comme si Jésus racontait des histoires insensées ! Il faut au minimum lire que le Maître transmit ses biens. Le verbe est celui de la tradition, de la transmission de l’héritage. Donner, c’est donner ; reprendre, c’est voler ! Le Maître donne. Il fait héritier des serviteurs. Voilà qui étonne, à ce point que le traducteur ne peut comprendre et entraîne dans son étroitesse d’esprit tous ceux qui entendront sa traduction. Traite !

Autre euphémisation. Il ne faudrait tout de même pas choquer le bourgeois ou malmener les simples ! Le Maître ne demande pas des comptes, mais règle ses comptent. Je ne sais qui est ce sale type. Pourtant, quelques lignes plus haut – mais la mauvaise traduction interdit de l’entendre – le Maître est montré d’une générosité sans pareil.

Si, comme on peut le penser, ce Maître tient la place de Dieu, on constate qu’il existe deux grands types de conceptions, de représentations, d’images de Dieu. Est-il l’absolu généreux, le donateur gracieux, ou le comptable impitoyable, qui a des comptes à régler ? Que choisissons-nous ? Quelle est notre image de Dieu ? En quel Dieu avons-nous mis notre foi ?

Dieu ne demande ni à ce que nous soyons rentables, ni à ce que nous lui rendions des comptes. Des parents qui attendraient cela de leurs enfants seraient bien indignes, alors même que l’éducation au mérite et à la rétribution reste trop souvent de mise. Lorsque les enfants échouent, ne convient-il pas autant qu’il est possible de les soutenir, inconditionnellement, méritant ou non, sans cesse espérant contre toute espérance, qu’ils finiront un jour par réussir à voler de leurs propres ailes en adultes responsables ? Si c’est cela que l’on attend des parents, combien plus de la part de Dieu.

Luther a raison sur ce point au moins. Le mérite n’est pas compatible avec la grâce, parce que la grâce est don inconditionnel. Cela ne signifie pas que l’on pourrait faire n’importe quoi de sa vie, seulement que Dieu est la générosité de la vie, le salut, la vie en abondance, et lui seul. Vous pouvez bien faire tout ce que vous voulez de bien, de bon, le don de Dieu reste gratuit. Votre vie n’achète pas la grâce. Nous ne méritons pas la grâce, non que nous ne serions que d’indignes salauds, mais que Dieu est don.

La parabole raconte ce à quoi mènent nos raisonnements ou conceptions de Dieu selon la rétribution et le mérite. Ah oui, Dieu règlerait ses comptes ? Ah oui, Dieu rétribuerait aux mérites ? Je te conseille d’être assuré de tes mérites, parce qu’avec cette logique, cela va mal finir, cela ne peut que mal finir. Comment un serviteur qui pense si mal de son Dieu pourrait-il espérer recevoir quoi que ce soit ? « Je savais que tu es un homme dur : tu moissonnes là où tu n’as pas semé, tu ramasses là où tu n’as pas répandu le grain. » Traiter le maître de voleur et s’étonner que cela se passe mal…

Si l’on n’avait pas une anti-parabole, le troisième serviteur aurait dit : « Seigneur, je savais que tu es un homme de la grâce : tu ne cesses de semer pour que tous aient de quoi vivre, tu répands le grain pour que tous puissent le ramasser. J’ai vécu de ton don pendant ton absence. Tu nous as tant maqué. Dans la confiance je t’ai espéré. » Et le Maître de répondre : Serviteur bien-aimé, en toi je mets toute ma joie. Ta foi t’a sauvée, ta foi est salut. Entre dans la joie de ton Maître. »

10/11/2023

La parole, lumière de nos pas Mt 25, 1-13 (32ème dimanche du temps)


 

La parabole des dix jeunes filles (Mt 25, 1-13) semble cohérente, on pourrait la jouer sur une scène. Et pourtant, beaucoup d’éléments manquent pour que sens il y ait. Des cinq filles avisées on ne dit quasi rien. Lorsque « l’époux arriva, celles qui étaient prêtes entrèrent avec lui dans la salle des noces, et la porte fut fermée ». Que se passe-t-il pour elles ? On ne le dit pas. Pourquoi entrer ? En quoi cela serait-il important ? On ne dit pas, comme dans la parabole suivante, qu’elles entrent dans la joie de leur maître. Ces filles sont-elles rassemblées pour un harem, toutes envisagées comme épouses ? Sont-elles demoiselles d’honneur ? Mais qui est l’épouse ? On n’en parle pas, il n’y en a pas. Quant à l’époux, on ne sait qui il est, seulement qu’il n’y en a qu’un et qu’il tarde. Pourquoi faudrait-il impérativement assister à ses noces ?

Le sort des cinq filles avisées n’intéresse pas le narrateur. Des folles ou sottes, on sait un peu plus. Elles parlent et s’adressent à l’époux qui fait office de portier ou de major d’homme. Le jour de son mariage, est-ce bien sa place ? Elles sont laissées dehors, parce que l’époux ne les connaît pas. Notons qu’il n’a pas été dit de leurs compagnes qu’elles étaient connues. Comme dans les deux paraboles qui suivent, une exclusion. Il y aurait tout intérêt à prendre ces trois paraboles ensemble pour saisir ce vers quoi elles veulent conduire.

Je m’arrête ici à ce propos, terrible, violent, de la porte fermée : « je ne vous connais pas ». Ignorer quelqu’un, le lui dire en face, ou plutôt à travers une porte fermée, est effectivement violent. C’est comme si ces cinq jeunes filles n’existaient pas.

Avec l’huile, c’est leur raison d’être qui leur manque, au moins dans la bouche de l’époux. Vivre, pour ces jeunes filles, pour l’humanité, n’est pas seulement une question de biologie, de physiologie, mais de raison d’être, d’exister pour quelqu’un. L’homme, la femme, ne sont pas seulement des vivants, mais ces vivants echôntes ton logon, animal raisonnable, vivant qui a le langage, les mots, qui nomme, ordonne, vit dans le sens ‑ non pas le contraire du non-sens, l’absurde. L’existence humaine est tendue vers ; nos actes sont non seulement usage du monde, mais monde habitable ou non, demeure. Et ce qui transforme le monde en demeure, ce sont les mots, la possibilité de parler bien, de bénir.

Des jeunes filles sans raison d’être ne peuvent habiter le monde humainement. Non que l’existence devrait avoir du sens ‑ je le redis et bien souvent nous sommes confrontés à l’absurde ; mais habiter le monde y compris quand rien ne fait sens c’est cela être humain. Pas étonnant dès lors que les cinq filles sottes ne puissent accéder à une maison. Elles sont comme les autres animaux, dans la nature, sans demeure, sans lumière. La nature, inarticulée, échappant aux mots, aux noms, n’est certes pas le chaos mais jamais non plus un cosmos hospitalier.

Si arriver à l’heure suffit à dire ce que les jeunes filles ont à faire pour entrer, habiter le monde, le cosmos exprimerait ce qu’il en est de la vocation de l’humanité : vie promise d’une possible fécondité non encore mise en œuvre et vie où les mots sont chair ou pain, font vivre autant que la nourriture. C’est toujours par autrui que nous existons.

Que de fois, hier comme aujourd’hui, l’humanité en sa promesse de fécondité, se comporte-t-elle comme les animaux, quand ce n’est pas comme des bêtes ! Combien l’effort pour exister, nommer la bonté, benedicere, bénir fait accéder à une vie sur-naturelle, banquet de noces. La parole est lumière de nos pas. Il n’y a pas d’épousailles chez les animaux, pas de mots pour s’unir, pas de banquet de noces où inviter tous ceux que l’on aime, pour les bénir, pour recevoir leur bénédiction, pour être reconnu.

Comme le Cantique des cantiques, la parabole des dix jeunes filles ne prononce pas le nom de Dieu, ne dit rien d’une vie avec Dieu. Elle inscrit dans l’humanité que s’y joue une aventure dont on ne parle qu’avec les mots de tous les jours, mais dont précisément l’on parle, raison d’être, existence avec, pour et devant les autres. En ces temps de violence et de destruction guerrière, qui dirait que ce n’est pas assez pour parler de Dieu, nous conseillerons d’aller, avant qu’il ne fasse nuit, faire provision d’huile, les mots qui font le monde habitable comme une salle de noces, une bénédiction nuptiale.

Georges La Tour, Education de la Vierge (c 1650)