28/08/2026

« Passe derrière moi, Satan », Pierre, Eglise (22ème dimanche du temps)

 


L’évangile de dimanche dernier – la confession de foi à Césarée et la remise du pouvoir des clefs à Pierre – a donné cours ici ou là à une exaltation, déplacée, de l’Eglise, une rhétorique anhistorique et stupide, non la foi mais une idéologie. Ainsi, la preuve de la vérité et de la solidité de l’Eglise éclate dans sa longévité alors que tous les empires qui existaient à sa naissance se sont effondrés ; même Julien l’Apostat est convoqué au tribunal du règlement de compte contre les persécuteurs, alors que, sous son court règne, aucun chrétien n’a été tué ; le monde moderne, destructeur de la morale ‑ la reconnaissance de l’homosexualité et de l’euthanasie l’atteste, est vilipendé avec le fameux : « il est interdit d’interdire ». Et j’en passe.

Le prédicateur que j’ai eu le malheur d’entendre n’a pas une seconde fait allusion aux forfaits de l’Eglise. A-t-il lu le concile Vatican II ? « L’expérience des siècles passés, le progrès des sciences, les richesses cachées dans les diverses cultures, qui permettent de mieux connaître l’homme lui-même et ouvrent de nouvelles voies à la vérité, sont également utiles à l’Église. En effet, dès les débuts de son histoire, elle a appris à exprimer le message du Christ en se servant des concepts et des langues des divers peuples et, de plus, elle s’est efforcée de le mettre en valeur par la sagesse des philosophes : ceci afin d’adapter l’Évangile, dans les limites convenables, et à la compréhension de tous et aux exigences des sages. À vrai dire, cette manière appropriée de proclamer la parole révélée doit demeurer la loi de toute évangélisation. […] L’Église constate avec reconnaissance qu’elle reçoit une aide variée de la part d’hommes et de femmes de tout rang et de toute condition, aide qui profite aussi bien à la communauté qu’elle forme qu’à chacun de ses fils. En effet, tous ceux qui contribuent au développement de la communauté humaine au plan familial, culturel, économique et social, politique (tant au niveau national qu’au niveau international), apportent par le fait même, et en conformité avec le plan de Dieu, une aide non négligeable à la communauté ecclésiale, pour autant que celle-ci dépend du monde extérieur. Bien plus, l’Église reconnaît que, de l’opposition même de ses adversaires et de ses persécuteurs, elle a tiré de grands avantages et qu’elle peut continuer à le faire. » GS 44

Les actes de repentance en 2000 d’un pape démesurément adulé sont ignorés par mon prédicateur de cauchemar qui, en lisant une ligne plus loin que le lectionnaire l’évangile, aurait vu que l’infaillibilité de Pierre commençait fort mal (Mt 16, 21-27). « Passe derrière-moi Satan, tes pensées ne sont pas celle de Dieu. » Homélie dans la logique mondaine ; mauvaise foi et mensonges pour paraitre le meilleur. Alors que le monde est en feu, que l’Eglise, comme le monde, est en feu, on en est à mesurer qui a la plus longue ! C’est puéril, infantile. Quelle immaturité ! Comment se prétendre pasteur, agir comme prédicateur ? La guerre est assurée. « Serviteurs et non maîtres de vérité ! » (Avit de Vienne ‑ début du 6ème siècle ‑ cité par Jean-Paul 1er).

Lorsque les disciples pensent de façon mondaine, ils refusent la faiblesse c’est-à-dire recourent à la force. Il ne s’agit pas d’exalter la faiblesse, mais de se ranger au côté des faibles, des plus faibles. C’est l’attitude de Jésus. Premièrement, si l’on choisit « ce qui n’est pas » (1 Co 1, 28), on ne risque pas de l’écraser, de détruire qui que ce soit. Deuxièmement, si l’on ne choisit pas « ce qui n’est pas », on choisit toujours, à un moment ou un autre, la violence, ne serait-ce qu’en pensant détenir la vérité. Troisièmement, si l’on choisit « ce qui n’est pas », un monde nouveau germe déjà, une nouvelle manière de vivre ensemble, d’être unis. Et « comme c’est bon de vivre ensemble et d’être unis » ! Pas seulement entre nous, bons fils de l’Eglise, mais avec tous, qui ainsi ne sont plus des ennemis à abattre, à combattre.

Pierre met en péril le projet même de Jésus sous prétexte de le protéger. Exactement comme nombre des baptisés, nombre de prêtres et d’évêques, comme l’Eglise au cours des siècles. Il y a indécence à louer unilatéralement l’Eglise alors que les crimes sexuels sont toujours d’actualité dans l’Eglise. L’évangile est politique, je l’accorde à mon contradicteur, mais d’abord pour les disciples. Il commande non pas un régime, un parti, une idéologie parût-elle bonne, mais un type de socialité, de convivencia. La synodalité devrait être un dispositif qui prémunisse l’Eglise contre sa tentation du pouvoir, du pouvoir sur la vérité. On voit ce qu’on en fait ! Les clercs n’en veulent pas…

Le chapitre 16 de Matthieu est assurément ecclésial, communautaire, c’est-à-dire social. Il se moque de l’humilité de chaque disciple si, ensemble, ils sont une machine à broyer et à mépriser. Mon prédicateur de malheur est sans doute un homme très humble ; il n’en a pas moins tenu le discours des tyrans, violents et puissants, qui tuent. C’est contre ce fonctionnariat clérical, en outre, que l’évangile est toujours politique. Le renoncement à soi-même n’est pas une destruction de soi, une négation de soi, mais la volonté de laisser advenir, avec et pour tous, dans des institutions justes, un monde pleinement humain c’est-à-dire, précisément, divin. En effet, « la nature humaine créée à l'image de Dieu est indiquée selon le mode du discours figuratif de l’Ecriture sous le mot de Paradis » (Jean Scot Erigène).


CUCCHI Enzo, Lupo di Gubbio, 1997

21/08/2026

« Tu es Pierre… » (21ème dimanche du temps)

 

 

La forme qu’ont aujourd’hui les Eglises reflète peu ce qu’on lit dans le Second Testament. Jésus est sans doute fort peu préoccupé par l’organisation de ce qui viendra après lui. « Ne vous inquiétez pas du lendemain : demain s'inquiétera de lui-même. À chaque jour suffit sa peine. » (Mt 6, 34) La foi de Pierre, roc de l’Eglise (Mt 16, 13-20) ne vise que tardivement l’évêque de Rome. Origène (+ vers 253) écrit par exemple : « La pierre est tout disciple du Christ auprès duquel se désaltéraient ceux qui buvaient de la pierre spirituelle qui les suivait. » A la même époque, chez les Latins, Cyprien voit en elle la foi de tout évêque.

Parce que Jésus n’a pas prêché une sagesse de la perfection personnelle mais une transformation du monde par et en vue de la fraternité, parce que nul n’est individu au point de pouvoir existé sans les autres, les disciples se sont compris comme un corps, ainsi que l’atteste Paul bien avant Matthieu, le corps du Christ. Pour le meilleur et pour le pire, le mouvement de Jésus ne pouvait échapper à l’institutionnalisation.

En ce début de troisième millénaire, la représentation que nous nous faisons en Occident de l’institution et de la place de chacun en son sein, n’a pas grand-chose à voir avec ce que l’on pouvait penser premier siècle, ou ce que l’on pense aujourd’hui dans d’autres ères culturelles. Que peut, que doit être l’Eglise aujourd’hui pour être fidèle à l’évangile ? Et parce que l’histoire est irréversible, il faut plutôt interroger : que peuvent, que doivent être les Eglises aujourd’hui pour être, dans leur diversité voire leur antagonisme, fidèles à l’évangile ?

Au début du 13ème siècle, François d’Assise pose ces mêmes questions dans un contexte aussi différent de celui de l’Eglise naissante que de nos Eglises aujourd’hui. François rechigne à l’institution et ne se résout à écrire une règle que parce que le pape et l’augmentation du nombre de frères l’exigent. Il faudrait se contenter de ces mots : « observer le saint évangile de Notre Seigneur Jésus Christ ». Nous en sommes encore là, nous en serons toujours là. L’évangile est aussi impossible que nécessaire, aussi nécessairement radical qu’impossiblement radical. Il est force de subversion et de chaque vie et de la société.

Puisque d’institution il s’agit, le pouvoir est cœur du débat. Et l’évangile a des propos qui ne laissent pas la moindre hésitation possible, pourtant piétinés tout au long de l’histoire. « Vous savez que les chefs des nations dominent sur elles en maîtres et que les grands leur font sentir leur pouvoir. Il n'en doit pas être ainsi parmi vous : au contraire, celui qui voudra devenir grand parmi vous, sera votre serviteur, et celui qui voudra être le premier d'entre vous, sera votre esclave. C’est ainsi que le fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour une multitude. » (Mt 20, 25-28)

Le pouvoir des clefs n’est pas un pouvoir. L’égalité de tous demeure révolutionnaire. Esclaves et Domini, riches et pauvres, hommes et femmes, Juifs et religieux païens sont tous frères, frères et sœurs de Jésus pour peu qu’ils écoutent sa parole et la mettent en pratique.

Le pouvoir de lier ne relève pas d’une juridiction, mais de la fraternité vécue avec tous. C’est bien pour cela qui faut aussi y inclure les ennemis, sans quoi ce n’est pas avec tous, quand bien même ces mêmes ennemis rendent le lien impossible. Le pouvoir de délier ne relève pas d’une juridiction sinon de la charité, libérer jusqu’aux prisonniers.

Je sais bien, ça ne marche pas. Et pourtant. Si au lieu de s’excommunier, on allait s’asseoir et quêter à la porte des ennemis. C’est ce qu’a fait François. Bien sûr l’évêque du diocèse, mais pas lui seulement. Pourquoi ne pas aller dormir sous la tente avec les déboutés du droit d’asile ? Imaginons, dans un diocèse, les chrétiens qui se relaient pour lier, faire du lien, sur la terre. Non pas faire pression contre l’euthanasie. « Il ne doit pas en être ainsi, » Mais se relayer auprès des personnes dépendantes et souffrantes. Non pas accueillir le Pape. On a le droit de s’en foutre, c’est une manifestation, une démonstration de puissance, un identitarisme politiquement correct. Mais sortir à la rencontre des parias et y demeurer tant qu’ils le demeurent.

N’aurions-nous pas confessé l’identité de Jésus ? N’est-ce pas ainsi qu’on lui confesse ce que nous percevons de lui : « Tu es le Christ, le fils du Dieu vivant » ? Nos communautés ne seraient-elles pas fondées sur une pierre, telles que rien ne pourrait les renverser, ne seraient-elles pas pierre où d’arrimer solidement et se désaltérer.

C’est sûr, des trucs pareils, on ne peut pas les faire seul, mais seulement en Eglise. François l’avait bien compris et plus encore ses premiers compagnons qui débarquent sans qu’il soit allé les chercher. Oui, nous avons besoin de l’Eglise. Oui, en ce sens, elle est le chemin nécessaire du salut.

 

20/08/2026

Sylvain PIRON, François et ses frères. Biographie collective de François d’Assise

François et ses frères : biographie collective de François d'Assise - Sylvain Piron 

 

Sylvain Piron, François et ses frères. Biographie collective de François d’Assise, Editions La Tempête, Bordeaux 2026

Je viens de lire la biographie rédigée pour le 8ème centenaire de la mort de François. Je le dis sans ambages, c’est mauvais. Je suis déçu.

Le plan n’est pas clair, à se demander si le texte a été relu. 

Sous prétexte de profession de non-foi chrétienne, l’auteur est prêt à défendre les miracles, comme si on ne pouvait pas lui reprocher sa crédulité, comme si cette non-foi était gage de neutralité scientifique. Le chapitre 9 reconstitue, avec de nombreuses références, les déplacements de François dans le Sud de l’Italie, alors même que l'auteur reconnaît que l’on ne peut rien en dire. Pareillement, le surnaturel des révélations reçues par François sert de point de départ à des développements comme si cela était le plus naturel du monde.

Un exemple parmi tant d’autres. Les apparitions de François après sa mort sont rapportées non selon ce qui en est dit mais comme si elles avaient effectivement eu lieu. Et de conclure p. 276 « Après des échanges [post mortem donc] aussi intenses avec Léon, Angèle [de Foligno] et quelques autres, passé 1300 [François meurt en 1226 !], son désir d’infléchir la marche de l’Ordre s’étiole. Alors que la défense de la pauvreté évangélique s’embourbait dans des luttes inextricables, le saint semble avoir laissé les différentes factions se disputer son héritage. »

Le manque de compréhension de l’évangile est flagrant et fait faire des contre-sens. Autant d’érudition pour un tel résultat, c’est sidérant. Parmi les auteurs cités, je m’étonne ou comprends trop bien qu’un spécialiste des sources comme D. Flood ne soit qu’à peine cité, et jamais précisément, pour sa lecture évangélique, théologique de François.

Qu'un spécialiste avec une telle renommée nous fasse perdre notre temps et que les médias lui ouvrent leurs colonnes est incompréhensible.