![]()
L’opposition entre Dieu et César (Mt 22, 15-21) exprimerait la séparation du religieux et du politique (au sens de souci de la société et du bien commun et non d’une aliénation partisane à une faction). La politique doit rester libre des oukases religieux. C’est la fin de la théocratie. La laïcité garantit la liberté de conscience et de croire et des individus et de leurs « églises », l’ordre étant sauf. Elle assure une même considération à chacun quelle que soit sa religion ou non-religion. Elle fait obligation de neutralité au service public, à ses agents. En France, l’Etat ne reconnaît aucun culte : il n’est inféodé ni n’en subventionne aucun. Il n’est pas non plus le porte-parole de l’athéisme ni n’impose l’abstention.
Que séparation des pouvoirs il doive y avoir n’interdit pas que les religions interviennent de leur engagement pour la justice. Comment enfermer le religieux dans la sacristie surtout si l’injustice prend le pouvoir, est légalisée ? Pour les chrétiens particulièrement, à cause de l’incarnation, la vie dans le monde concerne la vie avec Dieu ; il n’y a pas de vie avec Dieu ailleurs que dans la société. L’évangile qui recommande de prier dans le secret est relèvement des parias et renversement des puissants de leur trône. Un évangile apolitique n’est pas l’évangile.
Dans l’Antiquité et sans doute quasi jusqu’aux Lumières, la vie sociale ne se distingue guère de la vie religieuse. Ce n’est plus trop le cas en Occident à la différence de nombreuses cultures. Dans les pays à majorité musulmane par exemple, la séparation du culte et de l’Etat est rare. La Turquie voulut un temps être laïque ; le pluralisme libanais est original.
La religion concerne non pas quelque chose qui a d’abord à avoir avec Dieu, mais une manière de penser le lien social et le sens que les dieux, les ancêtres ou le divin établissent à travers des rites et des mythes. Refuser ce lien, c’est se mettre en dehors de la société, à moins que l’on ne bénéficie d’un statut spécial, comme les chrétiens dans les pays à population majoritairement musulmane, comme les Juifs durant la chrétienté médiévale. Refuser le religieux, c’est aussi semer le chaos, une forme d’anarchie ; le sens n’est pas divin, on ne peut diviniser quoi que ce soit, pas même le sens, les coutumes, les manières de faire et les habitudes de penser.
A la fin du 2ème siècle, dans l’Empire Romain, les chrétiens disent être traités d’athées, irréligieux et impies. Ils refusent de participer à la religion civile, mettant ainsi en danger l’unité de la cité. Que chacun pense ce qu’il veut ‑ les Romains sont très accueillants en matière de religion. Mais refuser de participer au culte civil en honorant les dieux est une trahison insidieuse qui met la cité en danger ! Tertullien tente d’expliquer, non sans une ironie mordante, que les chrétiens au contraire sont très utiles à la cité, fréquentent les mêmes commerces et services que tout le monde.
L’opposition entre Dieu et César dit alors l’opposition non entre le religieux et le politique mais entre l’évangile et la religion, car César et la religion, c’est la même chose. L’évangile et la religion, en revanche, c’est complètement différent. Nous l’avons oublié. Relisons l’évangile.
Jésus est condamné pour sacrilège, atteinte spécifique contre la religion. L’expulsion des marchands du temple l’illustre parfaitement quoi que non exclusivement. Il pardonne les péchés en lieu et place de Dieu ; il se fait Dieu, plus grand que la Torah, libre dans ce que signifie son accomplissement. Ses adversaires ne sont pas tant Pilate, Hérode où les publicains qui bossent pour l’envahisseur, mais les lévites, les prêtres, les scribes, les docteurs de la loi, les pharisiens, les sadducéens, les zélotes. Jamais on ne le voit offrir un sacrifice au temple qu’il transforme en lieu d’enseignement, et si sacrifices il y a, ils résident, comme disent les prophètes, dans la pratique de la justice. Ce qui rend hommage à Dieu, le culte, c’est le souci des frères, depuis la Genèse : « Qu’as-tu fait de ton frère ? »
Confonde religion et évangile c’est trouver normales les injustices dans la société alors qu’on va à la messe, c’est se croire quitte des obligations envers les autres parce que l’on a fait le plus important, prier. Amos, Osée, Jérémie et Isaïe dénoncent déjà cela. Dans la parabole dite du jugement dernier, il n’est pas demandé si l’on a prié, si l’on a lu les Ecritures, si l’on a participé à un pèlerinage ou une célébration, mais si l’on a visité les prisonniers, vêtu ceux qui sont nus, nourri ceux qui ont faim. Tout cela est tellement non religieux. Pas de rites, de culte, d’ascèse, de profession de foi mais le service des autres, à commencer par les parias.
Entre l’évangile et la religion, il faut choisir. Rendez à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César.
Gerrit van Honthorst, vers 1617, Le Christ devant le grand-prêtre, 272x183, National Gallery, Londres


