29/05/2026

Rachid BENZINE, L’homme qui lisait des livres (roman)

 

Rachid Benzine, L’homme qui lisait des livres, Julliard, 2025

Comment raconter le drame des Palestiniens depuis 1948, et même un peu avant ? Ce n’est qu’une lente débâcle de quatre-vingts ans dont le fait qu’elle puisse encore empirer dépasse l’imaginable. Le narrateur est un photojournaliste. Il se fait le rapporteur du protagoniste, « l’homme qui lisait des livres », Nabil Al Jaber, né au premier jour de 1948.

Il raconte sa vie, ses stratégies pour vivre, pour survivre, pour ne sombrer ni dans la barbarie, ni dans la violence, jusqu’aux représailles suite aux attentats du 7 octobre 2023 qui l’engloutissent. La mort, et avec elle l’injustice, la pauvreté, le mépris, la souffrance, la mort étend son empire. Primo Levi, victime juive du nazisme, faut-il le rappeler, formule l’horreur, hier, aujourd’hui et demain. « On a parfois l’impression qu’il émane de l’histoire et de la vie une loi féroce que l’on pourrait énoncer ainsi : "Il sera donné à celui qui possède et il sera pris à celui qui n’a rien". »

Plusieurs fois, pour Al Jaber, le consolateur, et les siens, la lecture, frénétique, est salut. Ce n’est pas le renversement de l’oppression, mais des mots pour rester humains, ceux de la poésie en premier. C’est le seul salut possible : rester humain. Et dans les ruines de Gaza, la conversation littéraire qui donne des mots à la vie, ferait presque oublier l’extermination.

Job capitule et se courbe, pense Nabil, il se tait, renonce devant la question « pourquoi le mal ? ». Job a tort. Mais existe-t-il d’autres chemins quand la communauté internationale ne lève pas le petit doigt, quand les pays Arabes eux-mêmes lâchent les Palestiniens. Nabil ne répond pas non plus, mais, et c’est immense, se faisant passeur de mots, il transmet à qui le veut, le peut, la force d’être humain par le salut dérisoire et encore disponible des mots.

La transmission est vaine pour le peuple emporté par un génocide. Là ce n’est plus le récit mais la barbarie de l’Etat d’Israel.

 

Vous voulez savoir qui est Dieu ? (Trinité)


 

Texte publié en 2004, relu et amendé

 

Christian Duquoc, un des théologiens qui ont animé la réflexion théologique française du dernier tiers du 20ème siècle, chargé en particulier du cours sur la Trinité à la faculté de théologie de Lyon, racontait qu’il aimait se promener d’église en église le dimanche de la Trinité pour entendre les homélies. Comment s’en sortira le prédicateur ? Je voudrai répondre de façon aussi espiègle que respectueuse qu'il n’y a rien de plus simple !

Il est impossible pour nous autres, disciples de Jésus, de parler de notre Dieu comme d’un solitaire. Vous voulez savoir qui est Dieu ? Vous ne pouvez pas l’imaginer seul. « Dieu n’est pas solitaire. » (Jean-Noël Bezançon) Il ne peut être auguste et immobile dans sa sainteté. Un seul Dieu ne peut être seul.

C’est compliqué ? Non. C’est inattendu. C’est vertigineux. Contrairement à nos idées toutes faites sur Dieu, Dieu n’habite pas le ciel et ni ne se drape dans sa suffisance. Il n’est pas auto-suffisant parce que Dieu, cela signifie exactement le contraire de l’auto-suffisance ; il est pour les autres, extase, sortie. Pensez au Père du Prodigue, Dieu ne cesse de sortir pour attendre son premier fils parti pour un pays lointain, et il sort encore pour aller chercher l’aîné qui fait son caprice. La théologie médiévale dit que Dieu subsiste par soi-même, mais si l’être de Dieu consiste à sortir pour et vers l’autre, alors nécessairement, substantiellement, il n’est pas auto-suffisant.

Vous voulez dire la grandeur de Dieu en disant sa toute-puissance exprimée dans l’absolue autarcie, vous ne faites que caricaturer, singer l’idée que vous vous faites de la grandeur ‑ piètre idée ‑ : ne rien avoir à faire des autres. Soyons sérieux. Penser la grandeur de l’homme ‑ la seule que nous puissions connaître, la seule cependant qui permette de parler de Dieu ‑ c’est envisager la richesse de ses relations, tous ceux avec lesquels il vit et aime. Combien plus, Dieu ?

Penser la grandeur de Dieu, c’est confesser la richesse de ses relations. Nous ne pouvons rien savoir de Dieu si ce n’est, un peu, à partir de ce qu’il est pour nous. C’est parce qu’il est le Dieu qui fait vivre et aime qu’il ne peut être lui-même que vie, amour et profusion de relations. Pour Dieu, et déjà beaucoup pour nous, être et faire, c’est la même chose. Il est ce qu’il fait et fait ce qu’il est. Et il ne peut rien faire d’autre qu’être lui-même, être pour les autres. Il est vie. « Dieu est amour. »

Or nous cherchons un mot, le plus technique possible, le moins équivoque possible. Il ne faudrait pas que l’on se trompe ! Il ne faudrait pas que l’on confonde Dieu avec une boîte de camembert ! Des fois que… Alors nous cherchons un mot, aussi bien fait que ceux qui désignent les outils ou les fromages. L’incongruité est ironie et mise en garde : ne nous risquons pas à réduire Dieu à ce à quoi ces mots précis servent, désigner un outil, un truc quoi. Si Dieu est, il n’est pas comme les trucs. Il vit. « Dieu est amour. »

Dieu en lui-même, « nul ne l’a jamais vu », nous ne le connaissons pas. Impossible de parler de lui sans parler de ce qu’il est pour nous. Parler de Dieu sans l’alliance ? On aboutit forcément à une caricature de Dieu. Notre Dieu est sortie, exode, extase. Ainsi il est Dieu, « pour nous les hommes et pour notre salut. » Ainsi il est Père, fils et Saint-Esprit.

Pourquoi vouloir parler de Dieu autrement que les Ecritures, tout spécialement les propos de Jésus ? Comment procèdent-elles ? Elles racontent des histoires. Pour parler de vous et moi, pour dire qui est quelqu’un, nous ne pouvons que raconter ce qu’il a fait. Sa carte d’identité le réduit à quelques mensurations alignées dans un registre informatique ou de cimetière, un numéro, comme dans les camps ! Horreur.

Vous voulez savoir qui est Dieu ? Un homme avait deux fils… Vous voulez savoir qui est Dieu ? Le semeur sortit pour semer… Vous voulez savoir qui est Dieu ? Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho… Vous voulez savoir qui est Dieu ? Un roi donnait un grand festin, mariait son fils, partait en voyage…

C’est le Dieu du mouvement, danse, jubilation d’être pour les autres. Ici ou là apparaît dans le Second Testament le mot grec eudokia. Elan du cœur ou plaisir, bon plaisir. Non le bon plaisir arbitraire d’un autocrate, mais la délectation de demeurer avec ceux en qui on trouve la suavité du plaisir. « Paix aux humains de son eudokia, Paix aux hommes qu’il aime. »

Tu nous racontes des histoires. Les histoires, ça fait marcher. On n’est pas obligé d’y croire. Mais si vous n’avez pas confiance en ceux qui vous font marcher, certes, vous ne risquez pas d’être trompés par eux, mais vous ne connaîtrez jamais ce qui vous fait vivre, sortir vous-aussi de votre tour d’ivoire qui vous emprisonne et défigure. Le risque de la foi est celui de ces histoires dont la vérité ne se découvre qu’à s’y livrer.

Les histoires ça fait marcher, et même danser. Entrez dans la danse et là… Entrez en Dieu, il danse la ronde du Père, du Fils et de l’Esprit ; il ne tient pas en place pour être sûr de rassembler tous les humains dans sa ronde.