12/05/2026

Le commandement de l'absence de Dieu (Ascension)

 

 

« Devant et avec Dieu, nous vivons sans Dieu. » Le propos de Dietrich Bonhoeffer pourrait nous aider à comprendre l’aspect de la Pâque de Jésus que met en évidence l’ascension, un aspect de sa mort et de sa résurrection. Il n’est plus là, c’est fini.

On cite Matthieu, « je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin », ou « quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux ». Mais si l’on veut comprendre ces sentences, il faut les placer dans le contexte de l’évidence brutale de l’absence de Jésus. En rien, elles ne sauraient la contredire et encore moins la remplacer par une présence.

Dans l’histoire de l’évangile, l’enseignement a-religieux de Jésus a très tôt et peu à peu été renversé ; les chrétiens se sont pensés comme les adeptes de la vraie religion. Paul, dans les Actes, semblait pourtant marquer une distance avec le compliment flatteur qu’il adressait aux Athéniens, hommes très voire trop religieux.

Force est de reconnaître que l’on ne voit guère Jésus participer à un culte, et encore moins en instituer un. Force est de constater que le vocabulaire cultuel que les premiers chrétiens lisent dans leurs Ecritures, le Premier Testament, est transposé. Le culte est spirituel, mieux encore logique, selon le logos, rationnel. Le culte est la pratique de l’agapè. Ce sont leurs personnes que les disciples offrent en sacrifice, non qu’ils se sacrifieraient en se mortifiant, mais que le sacrifice n’est plus un acte cultuel ; c’est une manière de vivre. Ce qui honore Dieu, c’est l’amour des autres, jusqu’à s’en faire les serviteurs à la suite de Jésus.

Jésus ne propose pas un modèle politique au sens d’une prise de pouvoir. Précisément, il renverse les pouvoirs parce que tout pouvoir conduit à la violence, et dire conduire, c’est fort peu. Tant qu’on n’en sera pas sorti d’une société de la réussite, de l’avoir et du pouvoir, ce sera la violence. Que l’on serve ! ainsi fait Dieu. C’est cela Dieu.

Les premiers chrétiens se rassemblent avec les autres Juifs au temple pour chanter les psaumes, adresser à Dieu ces mêmes psaumes et de libres louanges. Mais reconnaissons que dans la littérature parénétique, la prière tient bien peu de place comparée à l’urgence d’une vie retournée, convertie. La voie éminente, la meilleure, c’est l’agapè. Non l’amour de Dieu, mais des prochains. Avoir la foi à transporter les montagnes n’a pas de sens, ou seulement si l’agapè est pratiquée. On dirait, dans un monde Antique très religieux, la disparition de Dieu.

Je note, dans l’histoire de l’eucharistie, une propension parallèle à celle de la réaffirmation du Dieu avec nous, Gott mit uns. On se met à parler de l’eucharistie comme présence. « Je suis avec vous », « je suis là ». Thomas d’Aquin n’aime pas cela. Car Jésus n’est pas présent comme en un lieu.

Il y a dans un judaïsme une manière de lutter contre l’idole qui vide tout lieu de la présence, non que Dieu ne serait pas, mais qu’en aucun cas on ne peut le tenir ici, là, comme présent, disponible, à disposition, sous la main. On dit que le Saint-des-saints était vide. Des tables de loi ne tiennent pas la comparaison avec un veau d’or pour la dévotion !

L’eucharistie est un pain rompu pour être partagé, fractionné pour être mangé. Le pain eucharistique disparaît par l’ingestion et ce qui reste, assurément demeure communion, portée aux malades, mais non réalité d’une présence localisable, chosifiée, devant laquelle se prosterner comme devant l’idole. On conserve l’eucharistie pour les malades et les absents, on la respecte parce qu’on la conserve, on ne la conserve pas pour l’adorer.

A force de voir dans l’hostie consacrée la présence, on va jusqu’à la vénérer dans la remise au tabernacle alors même que l’assemblée qui vient de communier est tabernacle. Leucharistie nest pas faite pour être conservée, mais consommée, partagée, et disparaître en semence dunité. A force de voir la réalité de la présence, on se dispense de trouver Jésus où il est, parmi les frères, non comme une présence, dans la prière, mais comme ce qu’il rend possible, le relèvement d’une humanité blessée, au combien. Dans l’ordinaire des jours, il nous devance, résurrection et vie. Ce n’est pas l’hostie la présence de Jésus, mais la communion fraternelle, sacrement de l’humanité réconciliée.

Dénoncer cet arraisonnement du divin dans l’hostie est fidélité à la tradition contre la tradition. « Devant et avec Dieu, nous vivons sans Dieu. » L’ascension est l’impossibilité de l’idolâtrie, et pourtant, nos Eglises et nos dévotions sont idolâtres. Avec Jésus, assurément Dieu est affirmé : l’humanité a une autre origine et une autre destinée que l’humain trop humain. C’est devant et avec Dieu, que Jésus vit et nous veut, nous souhaite, nous espère vivants. Cela passe par un monde et une vie sans Dieu, ne serait-ce que pour que ce que nous appelons Dieu, pour que ce que tous appellent Dieu, ne soit jamais une idole.

 

 

 1348, BNF 241 124v

11/05/2026

Romain LEMIRE, Clément (Roman)

  

Romain Lemire, Clément, Cherche-Midi, Paris 2026
Prix Goncourt du premier roman

 

Une histoire d’inceste. Cette fois, la victime est un petit garçon, de 7 à 14 ans. Roman comme un journal intime, avec le regard qui change selon l’âge de la victime. Le récit des viols et moins terrifiant que celui de leurs conséquences, impossibilité à la fois évidente et insoupçonnée de vivre. Certaines victimes n’y parviennent pas et se suicident (voire détruisent à leur tour). D’autres ont perdu des décennies à comprendre qu’exister n’était pas vivre, et finissent par sourire.

On ne guérit pas d’un viol. Ce n’est pas un bras cassé que l’on répare après un accident. C’est une amputation, une destruction. Le mal est fait jusqu’à empêcher qu’on aime. On a appris à s’empêcher d’être aimable pour se protéger. Parfois, un salut : « Moi, j’ai cherché quelqu’un qui soit comme un ange au milieu de ce bordel, et tu es là, je t’aime. »

C’est tendre et violent, réconciliation et accusation, toujours contradiction : « du fait que j’ai payé très cher mon ticket pour une paix relative, je dois à l’inceste une part de ma vigueur. C’est vertigineux, d’écrire cela. »

Dire le crime, si commun, aussi commun qu’il est tu, n’est pas affaire individuelle de résilience. Lire le crime, si commun, d’autant plus qu’il est tu, n’est pas se distraire avec l’horreur. Auteur et lecteurs sont ensemble pour un projet politique, stopper le massacre.

 

J’étais confus et tout me demandais un effort si laborieux que je voyais bien que quelque chose n’allait pas. J’avais du mal à me concentrer sur ce que, pour être certain d’avoir la bonne attitude, je devais dire aux gens que je connaissais peu ou mal. J’avais l’impression que les autres étaient spontanés, mais moi, j’étais obligé de me surveiller. C’était comme si ce monde n’était pas le mien, comme si j’étais toujours en voyage à l’étranger, en voyage en bas de chez moi, c’était fatigant. Pour m’économiser, à chaque fois que c’était possible, je me débrouillais pour être spectateur et je laissais les autres, les circonstances ou le hasard flécher mon itinéraire. Rien n’était important, j’avais un pied hors du monde, je ne tenais pas beaucoup à la vie et j’en étais très conscient, de façon permanente. Je ne songeais pas au suicide par souci pour mes proches, parce que valider une malédiction paternelle me dérangeait et parce que j’avais, malgré tout, une vague curiosité pour le temps long, bien que vivre longtemps me semblât abstrait. J’errais en m’efforçant de me convaincre que mon pas était décidé. J’étais un élève animé mais inconstant, un amoureux ardent mais perturbé par des désirs parasites, j’étais parfois assiégé par le désir pernicieux du violé, cette fièvre échappée de sa cage qui fondait sur moi sans prévenir, forcenée, insaisissable. Je naviguais à vue par temps de brouillard, fragile et sage, sur une embarcation que le moindre geste pouvait renverser.  (pp.257-8)

08/05/2026

Un autre défenseur. Contre qui ? Jn 14, 15-21 (6ème dimanche de Pâques)

 

 

N’est-il pas curieux que nous ayons besoin impérieux de défenseur ? L’un se démet au moment de mourir, mais promet un successeur. Serions-nous accusés ? Par qui ? Devant qui ?

Devant Dieu, bien sûr ! Il est l’accusateur ou du moins le juge et nos vies comportent leur lot de vilénies, délits, crimes, connus ou non, lâchetés, trahisons, silences complices et coupables. Comment être fier de soi ? Ou plutôt, si l’on est fier de la façon dont nous affrontons la dureté de l’existence, nous ne pouvons occulter ni faire disparaître notre faute.

Il y a les fautes personnelles, il y a les structures collectives d’oppression et de péché. La richesse de l’Occident n’est possible qu’à piller les pauvres. La richesse n’est possible que parce que d’autres tirent le diable par la queue. Pourquoi y a-t-il une telle haine des pauvres, s’ils ne représentaient pas l’accusation vivante de notre mépris et de nos refus de partager, pour accumuler toujours plus, pour confisquer le bien commun ?

Les gouvernements disent vouloir lutter contre la fraude aux prestations sociales et tous regardent vers de potentiels profiteurs. D’une part, cette fraude est sans rapport avec la fraude fiscale, et d’autre part, elle n’est que marginalement le fait des « assistés » comme l’on dit si péjorativement, pleins de dénigrement.

L’accusation que nous portons contre les pauvres, contre les autres, différents, détenus, étrangers, gitans, bouc-émissaires, celles que nous portons contre nous-mêmes, n’est pas celle de Dieu. Nous n’avons pas besoin de lui pour accuser et être accusés.

Penser que Dieu serait l’accusateur et que nous aurions besoin d’avocats, c’est lui tirer un très sale portrait. Penser qu’il serait un juge que seule la plaidoirie de bons avocats détournerait d’une sentence implacable et terrible, c’est haïr Dieu !

Dieu est miséricordieux et il est lui-même, en son jugement, l’avocat.

Le défenseur dont nous avons besoin, c’est contre l’accusateur que nous sommes pour nos frères, que nos frères sont pour nous-mêmes. Personne ne peut être réduit à ses bassesses, ou alors seulement ceux qui ne choisissent que le mal, pour le plaisir de détruire, pour le plaisir du mal, de faire main-basse, de braquer la société.

Oui, nous avons besoin de l’Esprit pour nous défendre contre ceux qui nous accusent, qui jugent sans aimer. Nous ne sommes pas blancs, mais nous ne sommes pas nos délits et crimes. On ne peut juger équitablement sans aimer, d’abord la victime, mais aussi le coupable. Une justice qui serait haine ne serait-elle pas forcément vengeance, prolongement du mal, mal lui-même ? Comment guérir la haine à demeurer dans la vindicte ? « Tu ne jugeras pas. »

Le mal ne guérit pas mal, mais le bien. Et c’est précisément ce que nous appelons Dieu, le bien qui désarme le mal, le fait disparaître comme neige au soleil. Le bien refuse la logique du mal sans quoi, il n’est plus le bien, s’est laissé contaminer. Faire souffrir ne corrige pas le coupable et ne supprime pas le préjudice pour la victime. Au mieux, la peur de la sanction nous retient-elle parfois. La prison ne rend pas meilleur, elle détruit.

Un autre défenseur, l’Esprit pour rendre justice, c’est-à-dire pour rendre justes ceux qui ne le sont pas, tout en relevant les victimes de la fange où l’injustice et la violence des coupables les ont jetées. Nos efforts pour changer de vie sont indispensables. Mais d’une part, ils sont souvent vains, et d’autres part, ils ne rachètent pas le passé. Un autre seul, le défenseur, peut rendre juste, sanctifier.

Oui, nous avons besoin de l’Esprit pour nous défendre contre nous-mêmes. Comme il est difficile de ne pas se juger soi-même. « Tu ne jugeras pas. » Il ne s’agit pas d’excuser notre faute au point de la dissoudre, mais de vivre, d’être rendus justes contre nous-mêmes par cet autre défenseur, celui qui sanctifie, qui donne la vie. C’est une fois encore la finale du Journal d’un curé de campagne : « Il est plus facile que l’on croit de se haïr. La grâce est de s’oublier. Mais si tout orgueil était mort en nous, la grâce des grâces serait de s’aimer humblement soi-même comme n’importe lequel des membres souffrants de Jésus-Christ. »

 

Ambon Madeline Diener, Saint-Honoré-d'Eylau, Paris