Qu’est-ce que la volonté de Dieu ? Comment savoir ce
que Dieu veut ? Faut-il, puisqu’il s’agit de Dieu, penser à la prière, au
culte, à la foi ? La parabole que nous venons de lire (Mt 21, 28-32) se
méfie des paroles, non seulement parce que l’on fait communément le contraire
de ce que l’on dit, mais plus encore, parce que l’on ne sait pas ce que l’on
dit. Qu’est-ce que la « volonté de Dieu » ? Que désigne « ce
que tous appellent Dieu » ?
Je demandais mercredi à une personne détenue, Théo, s’il voulait
bien me le dire, s’il croyait en Dieu. Le jeune homme partage sa cellule avec
quelqu’un qui a demandé que l’aumônerie l’accompagne. Voilà plusieurs fois que
je vais visiter la personne inscrite et ne trouve que son co-détenu. Peu à peu
nous nous sommes apprivoisés, nous parlons. Ainsi donc, j’ose poser ma
question.
Le jeune homme me répond que oui, il pense qu’il y a quelque
chose de supérieur, mais ne veut pas des religions. Il parle un peu de Jésus et
du Coran. Je garde pour une prochaine rencontre la question que je nous pose :
Dieu est-il quelque chose, voire quelqu’un, de supérieur ? Qu’appelons-nous
Dieu ?
Il se pourrait qu’à lire notre seconde lecture (Ph 2, 1-11),
ce que les disciples de Jésus appellent Dieu ne soit pas supérieur, le Très-haut,
mais le Très-bas. « Il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant
semblable aux hommes. Reconnu homme à son aspect, il s’est abaissé, devenant
obéissant jusqu’à la mort et la mort de la croix. »
Dans la rencontre, on entend toujours de nouvelles questions ;
on est appelé à décaler son regard. Et c’est précisément ce dont nous parlions
avec Théo, ce que nous disions et entendions l’un de l’autre. Croire, ce serait
davantage déplacer le regard que réciter un catéchisme, des trucs que l’on croirait.
Et Jésus s’y emploie, à déplacer, décaler, renverser,
redresser ! Dieu n’est pas ce que l’on croit. Dieu ne sera jamais ce que l’on
croit. Ce n’est pas parce que l’on n’est pas instruit de la foi que l’on ignore
Dieu. Au contraire. Moins on le connaît plus on pense en savoir à son propos. Plus
on tente de vivre en disciples et en humains, en humanité, plus on sait que
Dieu n’est pas ce que l’on croit. On parle de mystère, non pas ce qui serait
incompréhensible ou inexplicable ; mais Dieu, l’amour, autrui, l’univers,
etc. demeurent toujours et davantage autre quand nous l’explorons ou le
découvrons avec constance et opiniâtreté.
Dieu, plutôt que quelque chose de supérieur, je dirais, une
ouverture. L’homme, l’humanité, ne boucle pas sur lui-même. Ce ne sont pas un individu
ou un univers clos. C’est bien pour cela qu’il y a besoin d’écouter, de recevoir,
d’obéir ‑ littéralement en grec, écouter par-dessous ‑ c’est-à-dire accueillir
une parole qui s’impose.
Si, comme dit Paul, il s’agit d’avoir « les
dispositions qui sont dans le Christ Jésus », avec l’ouverture qu’expriment
l’écoute et le recadrage du Très-bas, nous ne savons pas encore ce qu’est Dieu,
mais nous savons un peu ce qu’il n’est pas.
Paul ne s’arrête pas là. Très-bas n’est pas un état pour l’humanité,
pas plus pour Jésus que pour nous tous. Je ne m’extasie pas devant l’humilité
de Dieu comme dit un chant à la mode et ridicule. Celui que le texte de Paul appelle
Dieu est l’agent d’un relèvement, d’une exaltation. Le Très-bas n’a aucun
plaisir à la fange ni à la mort infamante. La bassesse n’est pas son but. Elle
est ce que nous sommes ou ce que nous imposent l’existence et la violence, la
situation ou les autres humains.
Dans une cellule de prison, dans le silence du cloître, dans
la vie trépidante, familiale ou professionnelle, amicale ou culturelle, voilà les
sentiments que Paul nous invite à faire nôtres, à partager avec le Christ
Jésus, à son image.
Paul ne parle pas, ainsi qu’on l’entend ordinairement, de
préexistence de la deuxième personne de la Trinité, d’incarnation – un petit
tour sur terre de ladite personne – et, happy end, retournement de
situation, du drame, mortel, comme une revanche, par la résurrection.
Assurément, Dieu est impliqué, dit le texte, dans la vie d’un
humain, Jésus, que les autres humains sont invités à imiter. S’il faut imiter
le Christ Jésus, ce n’est pas, on s’en doute, par une incarnation. Assurément,
la vie humaine est pour beaucoup, celle du Très-bas. (Sans doute pour tous,
mais tous ne le ressentent pas, n’ont pas à en souffrir.) Et cette vie, quand
elle est de mort et de croix, grâce à ce que l’on appelle Dieu, est exaltation.
Ce serait déjà cela Dieu, l’agent de l’exaltation de ceux que tuent la mort et
la croix. Ce serait déjà cela sa volonté, que nous comme Jésus, méprisés par la
mort et la croix, soyons exaltés.
Greco, Trinité ou Pieta paternelle, 1577
J'aurais pu illustrer avec Bernard Buffet
