10/04/2026

Assidus à la fraternité / Ac 2, 42-47 (2ème dimanche de Pâques)

 

 

L’extrait du livre des Actes que nous avons lu a peu de chance de décrire la vie de la première communauté. Cette communion parfaite étonne. Nous savons qu’il y eut des conflits. Les Actes écrivent l’utopie du Royaume. C’est cela le Royaume, la vie d’une fraternité fréquentée avec assiduité. « Oui, il est bon, il est doux pour des frères, et sœurs, de vivre ensemble et d'être unis ! On dirait un baume précieux, un parfum sur la tête, qui descend sur la barbe, la barbe d’Aaron, qui descend sur le bord de son vêtement. On dirait la rosée de l’Hermon qui descend sur les collines de Sion. C'est là que le Seigneur envoie la bénédiction, la vie pour toujours. »

Le psaume avait prophétisé et nous en avons aussi l’expérience, lorsque nous partageons la bonté et la douceur de la fraternité, de l’amour. Rien de la mort ne menace de son ombre ; il y a seulement la bénédiction d’être ensemble, unis.

L’assiduité à la fraternité ne tombe pas toute cuite du ciel. Elle est cette disposition d’existence, cet effort de vivre pour être bien ensemble. Non pas l’absence de mort, de conflit, de dissension, mais la jubilation paisible d’exister ensemble et d’être unis. Evidemment, différents, infiniment différents, et même contraires. La symphonie du salut, comme dit Irénée, fait sonner comme harmonie les dissonances. Pas de place pour la cacophonie.

C’est un job à temps plein, l’assiduité à la fraternité. Et cependant, ce n’est pas quelque chose que nous construisons ou dont nous nous emparons. « Ne me touche pas ! » « Du fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, tu n’en prendras pas. » Nous ne pouvons qu’œuvrer aux conditions de possibilité de cette onction qu’est le vivre ensemble, unis. Mais, « pour les hommes, c’est impossible ! »

Dans la fraternité, dans l’amour, c’est tellement curieux de dire merci. Merci de quoi ? Et pourtant, nous sommes reconnaissants. Ce qui advient, certes, nous n’y sommes pas pour rien. C’est l’effort pour exister, persévérer dans la fraternité, l’assiduité dont parle le texte. Mais cela arrive, donné, grâce, gratuité. On ne sait pas d’où. Pas besoin de parler de Dieu. C’est l’expérience de la grâce, même sans Dieu, etsi Deus non daretur. Cette grâce parle de Dieu, elle n’est ni Dieu, ni son action. Elle laisse deviner ce qui est infiniment autre et plus que nous ne pouvons l’imaginer. C’est dire ! Utopie du Royaume.

L’utopie est là pour aiguillonner la vie, pour que l’humanité ne désespère pas de devenir fraternité, aspire à cette fraternité. Les mots sont piégés et dangereux. Il y a des frères, et sœurs, ennemis ! Cela fait même partie des pires inimitiés, des haines les plus viscérales. Il y a des dictatures qui s’appellent fraternité. Dans Terre ceinte, le premier roman de Mohamed Mbougar Sarr, l’armée djihadiste s’appelle de ce nom et le dévoie. Combien de communautés, sous prétexte de l’impératif de la fraternité, sont des tyrannies. L’abus spirituel dans l’Eglise, dont on ne cesse de parler, l’emprise, se trouve dans presque toutes les communautés nouvelles et pas seulement, dans les sectes aussi, dans d’autres religions. Plier la personne au service de l’œuvre ! Il convient non de croire la réalité de l’utopie, mais de critiquer la réalité à l’aune de l’utopie, précieux texte des Actes.

La prière qui décrit la fraternité dans le texte n’est pas une activité, ce que nous devrions faire pour être disciples du Ressuscité et pour rendre un culte à Dieu. Dieu n’a que faire de nos cultes, il s’y ennuie encore plus que nous, et ce n’est pas peu dire ! Le seul culte qui plaît à Dieu, c’est précisément la bénédiction de la vie quand elle est fraternité. Et si culte il y a, c’est seulement, mais nécessairement, pour rappeler, pour marteler, que nous ne fabriquons pas la fraternité à coups de marteau ou de pinces – noli me tangere _ mais que nous la recevons, comme une grâce. Et que notre job, c’est seulement et nécessairement, de rechercher la bonté et la douceur qui rendent la fraternité possible. Le partage des biens, le partage des richesses, l’accueil de tous, en est autant la conséquence que la cause.

Dans le monde de violence qui est le nôtre, l’Eglise doit urgemment se faire porteuse de cette fraternité, de l’utopie de la fraternité. Même si Dieu n’existait pas, etsi Deus non daretur, même si la prière était insensée, pour que le désespoir mortel de la violence, de la haine entre frères, et sœurs, ne nous enterre pas tous, nous devrions vivre la fraternité autant que possible. C’est juste vital. C’est sans doute cela, la résurrection, la vie.

 

Marc Chagall, La vie, 1964, Fondation Maeght, Saint Paul de Vence 

 

 

02/04/2026

Croire, admirable échange (Vigile pascale)

 

Les trois premières lectures proposées pour la veillée de cette nuit (Gn 1, Gn 22, Ex 14) composent une introduction à la foi. Qu’est-ce que croire ? Non pas croire ceci ou cela ; que Dieu a tout créé en sept jours, et même six, puisque le septième, il se repose et pratique le sabbat, manière de légitimer la loi : Dieu lui-même la respecterait. Que la mer s’est ouverte... de drôles de rationalistes, refusant les miracles à juste titre, cherchent l’isthme qui aurait permis de passer à pied sec au milieu d’un marécage, ou le raz de marée qui aurait retiré l’eau. Non, la mer ne s’est jamais ouverte. Abraham n’a jamais entendu de voix pour exiger la mort du fils puis arrêter, au dernier moment, la catastrophe. Le dieu sadique, qui se distrait avec l’épreuve du tortionnaire, qui le souhaiterait à son pire ennemi ?

Nos textes racontent autre chose, une conception, une compréhension, une interprétation de nos existences comme reçues. Vivre, pour les humains, c’est avoir les mains ouvertes, paumes tournées vers le ciel. Ce n’est pas le ciel les emplit, ou alors c’est le ciel qui laisse vide l’assiette de l’enfant qui meurt de faim ! Les mains se font réceptacle pour l’eau bue à même la source ; coupelle pour un parfum de grand prix, fraternité qui coule comme une onction sur la barbe d’Aaron ; kylix d’un vin précieux, celui de la fête, qui réjouit le cœur de l’homme, versé pour la multitude.

Comprendre la vie comme reçue n’a rien d’évident. Voyez cette femme, elle gagne bien sa vie ! Voyez cet homme, c’est un self-made-man, il s’est fait tout seul ! Voyez ces salauds qui vivent de voler, dérober et faire main basse. Rappelez-vous la brebis du pauvre, elle est comme sa fille, et le riche la tue quand un ami passe, pour ne pas prendre sur son cheptel. « C’est homme, c’est toi ! »

Personne ne s’est fait ni n’a eu un mot à dire quant à son existence. Nous avons reçu la vie biologiquement. Surtout, de tous ceux qui nous aiment. Consentir à être aimé, sans savoir pourquoi, sans en connaître les raisons. C’est si difficile que parfois on fait tout pour saborder le don. C’est tellement incroyable, que nous soyons aimables ! (Ceux qui sont persuadés que les autres doivent les aimer sont dans une incroyance pire encore, et violente !) Consentir humblement, sans forfanterie, avec la reconnaissance et la jouissance de la gratuité, la grâce.

Croire n’est pas un mot des religions. Les Grecs et les Romains ne croient pas. Pas plus que les autres cultes de par le monde, ils ne mettent pas leur confiance mais accomplissent les rites qui maintiennent en ordre l’organisation du cosmos et de la société. Ils font ce qu’ils ont à faire. Ainsi Abraham qui offre le sacrifice de la folie. Dès lors qu’il s’agit d’offrir, ce serait mesquin d’offrir moins que le plus cher, le fils des entrailles !

Croire est le verbe du commerce, de la relation. Monnaie fiduciaire, faire crédit, avoir des créances, établir un reçu, etc. Le commerce, la relation, l’échange constituent les sociétés. Hermes en est le dieu ; dieu des marchands, des voleurs aussi, dieu qui permet de se comprendre, de traduire, dieu herméneute.

Croire, c’est dans la rencontre avec autrui, « pratiquer la différence », s’en repaître pour que l’hospitalité gagne sur l’hostilité. Avec celui qui est là, à côté de moi, nous nous voulons du bien. Bénédiction, comme aux premiers jours : Et Dieu vit tout ce qu’il avait fait. C’était très bon ! Abraham n’a qu’à recevoir : c’est Dieu qui donne.

Admirabile commercium, merveilleux échange, nous le disons avec l’eau mêlée au vin de la coupe. « Puisons-nous être unis à la divinité de celui qui prend notre humanité. » Mieux encore que l’unité, le don. Il se fait ce que nous sommes pour que nous soyons ce qu’il est. Croire c’est, pour et avec Jésus, la « pratique de la différence » qui institue le monde nouveau. Il est bon pour des frères, et sœurs, de vivre ensemble et d’être unis, parfum sur la tête.

Croire, ce n’est pas offrir des trucs à Dieu, efforts de carême, sacrifices du fils et autres conneries. Recevoir autrui, être accueilli par lui, ainsi se pratique la différence avec le Dieu philanthrope. Croire, c’est se fier au Dieu qui donne, se donne. Cela s’appelle création. Croire s'appelle salut comme à l’Exode : « ils crurent en Dieu et en Moïse son serviteur ». Le fils vit, donné, reçu ; cela s’appelle résurrection !

 

Marc Chagall, Passage de la Mer Rouge, dessin, 1965-66, Musée d'art contemporain Pompidou 

01/04/2026

« Il blasphème » (Vendredi saint)

 

Blasphème. Le mot n’est pas dans la passion de Jean. Il est en revanche l’objet d’une altercation plus haut dans l’évangile entre Jésus et les Juifs. Il joue un rôle-clef dans la passion en Marc et en Matthieu. Luc, qui installe son texte sous le focus de la miséricorde pour manifester l’absence d’hostilité de la part de Jésus envers quiconque, ne réussit pas à l’éviter. Une fois, le mot jaillit comme un cri réflexe : « Qui c’est celui-là qui dit des blasphèmes ? »

Le mot suppose un cadre religieux. On attente à Dieu. Dans les faits, le blasphème n’est que ce que ressentent comme une agression les gens religieux quand ils estiment le plus sacré de leurs dévotions méprisé. Le blasphème est une profanation.

C’est pour cela que Jésus est condamné. Attentat au plus sacré, Dieu lui-même et tout le système social dont il est la clef de voûte. Comment Jésus pourrait-il blasphémer, mépriser et humilier sa propre religion ? Les chrétiens ne croient pas en cette accusation, ne la prennent pas au sérieux. Le blasphème de Jésus, c’est ce que ses ennemis disent. Mais lui n’a jamais blasphémé. Il n’a pas pu commettre semblable forfait. Est-ce si sûr ?

Le recadrage des Ecritures et de la loi d’Israël selon une herméneutique de la miséricorde, c’est-à-dire la fin d’une théologie de la rétribution pour la pure grâce, la seule gratuité – « la loi fut donnée par Moïse, la grâce et la vérité sont venues par Jésus-Christ » ‑ est blasphème parce que c’est un geste qui met fin à la piété grecque, eusebia, ou la religio latine, tous les cultes ou formes d’organisations sociales, dont les dieux sont d’une manière ou d’une autre, les garants. Or, à César ce qui est à César, à Dieu ce qui est à Dieu.

Et ce qui est à Dieu, ce n’est pas un ordre du monde, c’est la gratuité. Certes, cela dessine un monde nouveau, une terre nouvelle, le Royaume, là où fleurira la justice. Mais son Royaume n’est pas de ce monde, même s’il est dans ce monde. En effet, si dieu est l’ordre du monde, alors, les hommes adorent les règles qu’ils ont instituées en s’inspirant de ce qu’ils ont compris de la nature et de la vie. Moi, je suis athée d’un tel dieu. Et Jésus aussi !

Il meurt hors de la ville, comme ceux qui sont chassés des centres touristiques par des arrêts anti-mendicités, comme ceux qui sont déclarés terroristes et désormais condamnés à mort, parce qu’ils dénoncent la politique génocidaire de l’Etat d’Israël, comme ceux qui ne plaisent pas aux despotes, d’un côté de l’Oural ou de l’autre côté de l’Atlantique, comme les homosexuels sénégalais, chassés avec plus de détermination que les rats dans nos villes. Et nos Eglises ont fait de l’évangile une religion, des religions. On en revient à parler de sacré et de profane, de blasphème et de sacrilège, comme les païens.

En déclarant semblables les deux commandements qui sont le plus grand, Jésus ravale Dieu à hauteur d’humain ou élève le paria à hauteur divine. Blasphème.

Jésus meurt parce qu’il dit que toutes nos organisations, même les meilleures, et y compris les religions, ce n’est pas l’essentiel, pour autant qu’elles soient nécessaires. Non l’homme n’est pas fait pour le sabbat, mais le sabbat pour l’homme !

Voilà celui qui pend comme un criminel au gibet. En vénérant sa croix, c’est devant tous les parias de nos sociétés, de l’Eglise, de notre monde, que nous nous inclinons. Vénérer la croix, c’est comme Jésus, se ranger du côté des parias de nos sociétés et de l’Eglise, les anéantis par le monde.

 

Pontormo, Déposition, 1526-28, Florence

 

20/03/2026

« Je suis la résurrection » (5ème dimanche de carême)

1re statue, église des sylvestrins de Bassano Romano 

 

Il y a six signes dans l’évangile de Jean. Deux séries de trois qui se répondent. Cana fait couler le vin d’une alliance nouvelle. Un enfant est guéri. Un handicapé depuis trente-huit ans se lève et marche. La seconde série amplifie. Le pain multiplié rassasie une foule dans l’ordinaire de la faim. Un aveugle de naissance recouvre la vue. Un mort ressuscite.

Avec le sixième et dernier signe de l’évangile de Jean, nous sommes au paroxysme de ce qui peut être désigné du sens de la vie de Jésus jusqu’en sa mort, sa fidélité au Père amoureux de l’humanité, au Père bouleversé, blessé par le mal qui affecte la création. Le Père a tant aimé le monde qu’il envoie son fils pour que disparaissent le mal et la mort. Le bel et bon berger donne sa vie afin qu’on ait la vie, en abondance.

Fidélité. Jésus a prêché et vécu la fraternité au nom du Père, en décalage d’avec la pratique et peut-être même quelques textes. Ses paroles et sa vie recadrent l’idée que l’on se fait de Dieu. Il est « l’homme qui évangélisa Dieu » comme dit le titre génial d’un livre. Sa mort n’est pas rachat, comme si Dieu attendait que quelqu’un paye la dette. Joseph Ratzinger a en son temps tordu le cou à la théorie anselmienne de la substitution.

Assurément, Jésus met le paquet, paie le prix, paie de sa vie. Mais que paie-t-il et à qui ? Ce qu’il paie de sa vie, c’est sa vie, autrement ce qui le fait vivre, sa relation avec le Père, voulue pour tous, offerte à tous. Ce serait trop peu de parler d’une conception de Dieu et, partant, de la fraternité humaine adoptée par le Père. Echapper à la mort, d’une manière ou d’une autre, cela aurait été dire que ce qu’il pensait ne le concernait pas viscéralement, miséricordieusement. Tout son combat pour l’amour réduit à rien, sa vie désavouée par lui-même, de sorte qu’il n’aurait pas été est le premier-né d’une multitude de frères et sœurs.

Le Père n’exige la mort de personne, y compris celle du Fils. Comme devant toute mort, faut-il dire devant cette mort plus que devant tout autre, le Père en crève. De la mort entre en Dieu : la création est mal ficelée au point que le Fils en meurt.

Le dernier signe raconte cela. Une histoire de vie plus forte que la mort. Ce n’est un prodige (terata, toujours au pluriel dans le Nouveau Testament), ni un acte de puissance ou miracle (dynamis). Chez Jean, il n’y a ni miracle ni prodige, seulement six signes.

Le plus extraordinaire, si l’on peut dire, n’est pas qu’un mort qui sent déjà revienne à la vie : c’est que la résurrection est une personne. Plus extraordinaire encore, Jésus se dit « la résurrection et la vie », le relèvement, l’insurrection et la vie.

La résurrection, ce n’est pas la vie après la mort. Le texte est très explicite. Jésus rectifie l’expression, malheureuse, de Marthe. « "Je sais, dit Marthe, qu'il ressuscitera à la résurrection, au dernier jour." Jésus lui dit : "Je suis la résurrection. Qui croit en moi, même s'il meurt, vivra ; et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. Le crois-tu ?" »

Qui peut comprendre ses propos ? Nos perspectives ordinaires, nos savoirs nous empêchent sans doute de comprendre. Avec Jésus, il faut tout réorganiser du voir et du savoir. Le signe précédent, avec la confusion de ceux qui croient voir, nous l’a appris.

Savoir empêche de croire. Croire est insurrection, relèvement, résurrection. C’est trop peu dire. L’attachement à Jésus, la confiance en lui, offre à notre foi Jésus comme vie et relèvement, résurrection. Nous allons mourir. Nous mourons. C’est certain et celui-là-même qui se dit résurrection meurt huit chapitres plus tard. Du fond de la mort et du mal, la vie détruite devient source d’eau jaillissant en vie éternelle selon la rencontre avec la Samaritaine.

La résurrection, c’est le premier-né qui passe en nos vies par ses frères et sœurs et qui relève. Si nous ne le voyons pas, serions-nous aveugles ? Interrogeons notre foi, notre croire. Il est des perspectives, qui empêchent de voir. Dans point de vue il y a « point de vue » ! Recadrage par l’homme qui évangélise Dieu et ce que nous pensons et vivons de, devant et avec Dieu.

 

Michel Ange, Christ rédempteur