« Soyez saints comme moi, [car moi], le Seigneur, je suis saint. » « Soyez saints comme votre père céleste est saint. » L’impératif de la sainteté court d’un bout à l’autre des Ecritures, littéralement depuis l’Exode jusqu’à la Première lettre de Pierre.
Mais que veut dire être saint ? L’histoire montre que les conceptions de la sainteté sont fort diverses selon les âges. On prétendra au 13ème siècle que la seule règle de vie est l’évangile, preuve que cela n’allait pas de soi. Quelle idée nous faisons-nous de la sainteté ? Cela en raconte davantage sur nous et notre époque que sur la sainteté elle-même.
Aujourd’hui, la préoccupation de l’au-delà et la crainte de la damnation ne jouent quasi aucun rôle contrairement à d’autres époques. Je repère d’une part l’attachement à la dévotion ou l’adoration, la prière, d’autre part la pratique de la charité, l’amour ou le service des frères, à commencer par les plus petits, la reconnaissance de tout homme ou femme, y compris les plus amochés, comme frère ou sœur. Quand bien même nous ne les opposerions pas, force est reconnaître que nous les juxtaposons, faute de savoir les articuler.
Cette seule dualité, il faudrait pouvoir dire duelité, confirme que penser la sainteté n’a rien d’évident, sans rien dire de la vivre. Rien de surprenant puisque la sainteté est référée au Seigneur, au père céleste. Qui peut de façon claire et distincte parler de Dieu, dire ce qu’il, de sorte que nous puissions être saints comme lui ?
Il convient de cultiver une forme de non-savoir de la foi, pas seulement apophatisme mais agnosticisme dans la pratique chrétienne elle-même. De même, il convient de refuser un savoir de la sainteté. Non, bien sûr pour avoir une bonne raison de ne pas la rechercher, mais pour surtout ne pas s’y croire. Qui peut dire qu’il vit saintement ? Il ne s’agit pas ici d’humilité, réelle ou feinte, mais d’ignorance : que sont nos vies devant Dieu ? De surcroît, ce n’est pas nous qui sommes saints, mais lui qui sanctifie, qui justifie.
Pour vivre saintement, il convient de ne pas savoir ce qu’est la sainteté. En effet, il n’y a pas de désir qui ne soit plurivoque, d’amour qui ne soit pas, d’une façon ou d’une autre, aussi intéressé. N’aime-t-on pas toujours aussi pour être aimé, ou pour aimer ce que l’on est à aimer ? Pour chercher la sainteté, il convient de ne pas la chercher, mais de faire un détour dont on ne sait s’il est le bon.
Le chemin de la sainteté passe par le vagabondage, l’errance. Abraham partit vers un pays qu’il ne connaissait pas. La vie avec Dieu est, dans le silence jusqu’à l’absence, terre de la promesse. La vie avec Dieu est toujours devant et ailleurs, autrement. Par deux fois l’évangile de Matthieu rapporte que le Maître ne connaît pas toujours, voire jamais, ceux qui sont convaincus d’avoir vécu en sa présence, mangé et bu avec lui.
« Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé ou assoiffé, étranger ou nu, malade ou prisonnier ? […] Eloignez-vous de moi, mauvais, je ne vous connais pas. » « Beaucoup me diront en ce jour-là : "Seigneur, Seigneur, n’est-ce pas en ton nom que nous avons prophétisé ? en ton nom que nous avons chassé les démons ? en ton nom que nous avons fait bien des miracles ?" Alors je leur dirai en face : "Jamais je ne vous ai connus ; écartez-vous de moi". »
La sainteté aujourd’hui passe par la fin de l’assurance de faire bien, de faire ce qui est bien. On sait cela au moins depuis Luther. Le monde est tellement mêlé que nous sommes pris dans des structures de péché, manière de comprendre le péché originel. Qui pourrait s’en penser indemne ? Dans les Ecritures comme dans l’Eglise, on n’est pas saint au singulier ; l’humanité humaine, ensemble.
Le prophète, à peine parlait-il de Dieu, avait un jour déclaré : « On t’a fait savoir, homme, ce qui est bon, ce que le Seigneur réclame de toi. Rien d’autre que de pratique la justice, aimer la bon, marcher humblement avec ton Dieu. » (Mi 6, 8) Il convie à fort peu, seulement faire notre boulot d’hommes et de femmes. Et si l’on cherche un exemple, un modèle, un saint, le seul, alors, nous devrons, « marcher comme lui, Jésus a marché » (1 Jn 2, 6). Aux deux sens de l’expression, c’est tout !
vers 570, Codes purpureus (Rossano)
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