Texte publié en 2004, relu et amendé
Christian
Duquoc, un des théologiens qui ont animé la réflexion théologique française du
dernier tiers du 20ème siècle, chargé en particulier du cours sur la
Trinité à la faculté de théologie de Lyon, racontait qu’il aimait se promener
d’église en église le dimanche de la Trinité pour entendre les homélies.
Comment s’en sortira le prédicateur ? Je voudrai répondre de façon
aussi espiègle que respectueuse qu'il n’y a rien de plus simple !
Il est impossible pour nous autres, disciples de Jésus, de
parler de notre Dieu comme d’un solitaire. Vous voulez savoir qui est
Dieu ? Vous ne pouvez pas l’imaginer seul. « Dieu n’est pas
solitaire. » (Jean-Noël Bezançon) Il ne peut être auguste et immobile dans
sa sainteté. Un seul Dieu ne peut être seul.
C’est compliqué ? Non. C’est inattendu. C’est
vertigineux. Contrairement à nos idées toutes faites sur Dieu, Dieu n’habite
pas le ciel et ni ne se drape dans sa suffisance. Il n’est pas auto-suffisant
parce que Dieu, cela signifie exactement le contraire de l’auto-suffisance ; il est pour les autres, extase, sortie. Pensez au Père du
Prodigue, Dieu ne cesse de sortir pour attendre son premier fils parti pour un
pays lointain, et il sort encore pour aller chercher l’aîné qui fait son caprice.
La théologie médiévale dit que Dieu subsiste par soi-même, mais si l’être de
Dieu consiste à sortir pour et vers l’autre, alors nécessairement,
substantiellement, il n’est pas auto-suffisant.
Vous voulez dire la grandeur de Dieu en disant sa
toute-puissance exprimée dans l’absolue autarcie, vous ne faites que
caricaturer, singer l’idée que vous vous faites de la grandeur ‑ piètre
idée ‑ : ne rien avoir à faire des autres. Soyons sérieux. Penser la
grandeur de l’homme ‑ la seule que nous puissions connaître, la seule
cependant qui permette de parler de Dieu ‑ c’est envisager la richesse de
ses relations, tous ceux avec lesquels il vit et aime. Combien plus, Dieu ?
Penser la grandeur de Dieu, c’est confesser la richesse de ses relations. Nous ne pouvons rien savoir de Dieu si
ce n’est, un peu, à partir de ce qu’il est pour nous. C’est parce qu’il est le
Dieu qui fait vivre et aime qu’il ne peut être lui-même que vie, amour et profusion de relations. Pour Dieu, et déjà beaucoup pour nous, être et faire,
c’est la même chose. Il est ce qu’il fait et fait ce qu’il est. Et il ne peut
rien faire d’autre qu’être lui-même, être pour les autres. Il est vie.
« Dieu est amour. »
Or nous cherchons un mot, le plus technique possible, le
moins équivoque possible. Il ne faudrait pas que l’on se trompe ! Il ne
faudrait pas que l’on confonde Dieu avec une boîte de camembert ! Des fois
que… Alors nous cherchons un mot, aussi bien fait que ceux qui désignent les
outils ou les fromages. L’incongruité est ironie et mise en garde : ne
nous risquons pas à réduire Dieu à ce à quoi ces mots précis servent, désigner un outil,
un truc quoi. Si Dieu est, il n’est pas comme les trucs. Il vit. « Dieu est amour. »
Dieu en
lui-même, « nul ne l’a jamais vu », nous ne le connaissons pas.
Impossible de parler de lui sans parler de ce qu’il est pour nous. Parler de
Dieu sans l’alliance ? On aboutit forcément à une caricature de Dieu.
Notre Dieu est sortie, exode, extase. Ainsi il est Dieu, « pour nous les hommes et pour notre salut. » Ainsi il est Père, fils
et Saint-Esprit.
Pourquoi vouloir
parler de Dieu autrement que les Ecritures, tout spécialement les propos de
Jésus ? Comment procèdent-elles ? Elles racontent des histoires. Pour parler de vous et moi, pour dire qui est quelqu’un, nous ne pouvons
que raconter ce qu’il a fait. Sa carte d’identité le réduit à quelques
mensurations alignées dans un registre informatique ou de cimetière, un numéro, comme dans les camps ! Horreur.
Vous voulez savoir qui est Dieu ? Un homme avait deux
fils… Vous voulez savoir qui est Dieu ? Le semeur sortit pour semer… Vous
voulez savoir qui est Dieu ? Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho…
Vous voulez savoir qui est Dieu ? Un roi donnait un grand festin, mariait
son fils, partait en voyage…
C’est le Dieu du mouvement, danse, jubilation d’être pour les
autres. Ici ou là apparaît dans le Second Testament le mot grec eudokia.
Elan du cœur ou plaisir, bon plaisir. Non le bon plaisir arbitraire d’un
autocrate, mais la délectation de demeurer avec ceux en qui on trouve la
suavité du plaisir. « Paix aux humains de son eudokia, Paix aux
hommes qu’il aime. »
Tu nous racontes des histoires. Les
histoires, ça fait marcher. On n’est pas obligé d’y croire. Mais si vous n’avez
pas confiance en ceux qui vous font marcher, certes, vous ne risquez pas d’être
trompés par eux, mais vous ne connaîtrez jamais ce qui vous fait vivre, sortir vous-aussi de votre tour d’ivoire qui vous emprisonne et défigure. Le risque de
la foi est celui de ces histoires dont la vérité ne se découvre qu’à s’y
livrer.
Les histoires ça fait marcher, et même danser. Entrez dans
la danse et là… Entrez en Dieu, il danse la ronde du Père, du Fils et de
l’Esprit ; il ne tient pas en place pour être sûr de rassembler tous les
humains dans sa ronde.