02/04/2026

Croire, admirable échange (Vigile pascale)

 

Les trois premières lectures proposées pour la veillée de cette nuit dessinent une introduction à la foi. Qu’est-ce que croire ? Non pas croire ceci ou cela ; que Dieu a tout créé en sept jours, et même six, puisque le septième, il se repose et pratique le sabbat, manière de légitimer la loi : Dieu lui-même la respecterait ; que la mer s’est ouverte. Même les rationalistes qui refusent les miracles, à juste titre, cherchent l’isthme qui aurait permis de passer à pied sec au milieu d’un marécage, ou le raz de marée qui aurait retiré l’eau. Non, la mer ne s’est jamais ouverte. Abraham n’a jamais entendu de voix pour exiger la mort du fils puis arrêter, au dernier moment, la catastrophe. Le dieu sadique, qui se distrait avec l’épreuve du tortionnaire, qui le souhaiterait à son pire ennemi ?

Nos textes racontent autre chose, une conception, une compréhension, une interprétation de nos existences comme reçues. Vivre, pour les humains, c’est avoir les mains ouvertes, paumes tournées vers le ciel. Ce n’est pas le ciel les emplit, ou alors c’est le ciel qui laisse vide l’assiette de l’enfant qui meurt de faim ! Les mains se font réceptacle pour l’eau bue à même la source ; coupelle pour un parfum de grand prix, fraternité qui coule comme une onction sur la barbe d’Aaron ; kylix d’un vin précieux, celui de la fête, qui réjouit le cœur de l’homme, versé pour la multitude.

Comprendre la vie comme reçue n’a rien d’évident. Voyez cette femme, elle gagne bien sa vie ! Voyez cet homme, c’est un self-made-man, il s’est fait tout seul. Voyez ces salauds qui vivent de voler, de dérober, de faire main basse. Rappelez-vous la brebis du pauvre, elle est comme sa fille, et le riche la tue quand un ami passe pour ne pas prendre sur son cheptel. « C’est homme, c’est toi ! »

Personne ne s’est fait ni n’a eu un mot à dire quant à son existence. Nous avons reçu la vie biologiquement. Surtout de tous ceux qui nous aiment. Consentir à être aimé, sans savoir pourquoi, sans en connaître les raisons. C’est si difficile que parfois on fait tout pour saborder le don. C’est tellement incroyable, que nous soyons aimables ! (Ceux qui sont persuadés que les autres doivent les aimer sont dans une incroyance pire encore, et violente !) Consentir humblement, sans forfanterie, avec la reconnaissance et la jouissance de la gratuité, la grâce.

Croire n’est pas un mot des religions. Les Grecs et les Romains ne croient pas. Comme les autres cultes de par le monde, ils ne mettent pas leur confiance mais accomplissent les rites qui maintiennent en ordre l’organisation du cosmos et de la société. Ils font ce qu’ils ont à faire. Ainsi Abraham qui offre le sacrifice de la folie. Dès lors qu’il s’agit d’offrir, ce serait mesquin d’offrir moins que le plus cher, le fils des entrailles !

Croire est le verbe du commerce, de la relation. Monnaie fiduciaire, faire crédit, avoir des créances, être créancier, etc. Le commerce, la relation, l’échange constituent les sociétés. Hermes en est le dieu ; dieu des voleurs certes, dieu qui permet de se comprendre, de traduire, dieu herméneute.

Croire, c’est dans la rencontre avec autrui, « pratiquer la différence », s’en repaître pour que l’hospitalité gagne sur l’hostilité. Avec celui qui est là, à côté de moi, nous nous voulons du bien. Bénédiction, comme aux premiers jours : Et Dieu vit tout ce qu’il avait fait. C’était très bon ! Abraham n’a qu’à recevoir : c’est Dieu qui donne.

Admirabile commercium, merveilleux échange, nous le disons avec l’eau mêlée au vin de la coupe. « Puisons-nous être unis à la divinité de celui qui a prend notre humanité. » Mieux encore que l’unité, le don. Il se fait ce que nous sommes pour que nous soyons ce qu’il est. Croire c’est, pour et avec Jésus, la « pratique de la différence » qui institue le monde nouveau. Il est bon pour des frères, et sœurs, de vivre ensemble et d’être unis, parfum sur la tête.

Croire, ce n’est pas offrir des trucs à Dieu, efforts de carême, sacrifices du fils et autres conneries. Croire, c’est se fier au Dieu qui donne, se donne. Cela s’appelle création, mais aussi salut comme à l’Exode : « ils crurent en Dieu et en Moïse son serviteur ». Cela s’appelle résurrection !

 

Marc Chagall, Passage de la Mer Rouge, dessin, 1965-66, Musée d'art contemporain Pompidou 

01/04/2026

« Il blasphème » (Vendredi saint)

 

Blasphème. Le mot n’est pas dans la passion de Jean. Il est en revanche l’objet d’une altercation plus haut dans l’évangile entre Jésus et les Juifs. Il joue un rôle-clef dans la passion en Marc et en Matthieu. Luc, qui installe son texte sous le focus de la miséricorde pour manifester l’absence d’hostilité la part de Jésus envers quiconque, ne réussit pas à s’en passer. Une fois, le mot jaillit comme un cri réflexe : « Qui c’est celui-là qui dit des blasphèmes ? »

Le mot suppose un cadre religieux. On attente à Dieu. Dans les faits, le blasphème n’est que l’agression que ressentent les gens religieux quand ils estiment le plus sacré de leurs dévotions méprisé. Le blasphème est une profanation.

C’est pour cela que Jésus est condamné. Attentat au plus sacré, Dieu lui-même et tout le système social dont il est la clef de voûte. Comment Jésus pourrait-il blasphémer, mépriser et humilier sa propre religion ? Les chrétiens ne croient pas en cette accusation, ne la prennent pas au sérieux. Le blasphème de Jésus, c’est ce que ses ennemis disent. Mais lui n’a jamais blasphémé. Il n’a pas pu commettre semblable forfait. Est-ce si sûr ?

Le recadrage des Ecritures et de la loi d’Israël selon une herméneutique de la miséricorde, c’est-à-dire la fin d’une théologie de la rétribution pour la pure grâce, la seule gratuité – « la loi fut donnée par Moïse, la grâce et la vérité sont venues par Jésus-Christ » ‑ est blasphème parce que c’est un geste qui met fin à la piété grecque, eusebia, ou la religio latine, tous les cultes ou formes d’organisations sociales, dont les dieux sont d’une manière ou d’une autre, les garants. A César ce qui est à César, à Dieu ce qui est à Dieu.

Et ce qui est à Dieu, ce n’est pas un ordre du monde, c’est la gratuité. Certes, cela dessine un monde nouveau, une terre nouvelle, le Royaume, là où fleurira la justice. Mais son Royaume n’est pas de ce monde, même s’il est dans ce monde. En effet, si dieu est l’ordre du monde, alors, les hommes adorent les règles qu’ils ont instituées en s’inspirant de ce qu’ils ont compris de la nature et de la vie. Moi, je suis athée d’un tel dieu. Et Jésus aussi !

Il meurt hors de la ville, comme ceux qui sont chassés des centres touristiques par des arrêts anti-mendicités, comme ceux qui sont déclarés terroristes et désormais condamnés à mort, parce qu’ils dénoncent la politique génocidaire de l’Etat d’Israël, comme ceux qui ne plaisent pas aux despotes, d’un côté de l’Oural ou de l’autre côté de l’Atlantique, comme les homosexuels sénégalais, chassés avec plus de détermination que les rats dans nos villes. Et nos Eglises ont fait de l’évangile une religion, des religions. On en revient à parler de sacré et de profane, de blasphème et de sacrilège, comme les païens.

En déclarant semblables les deux commandements qui sont le plus grand, Jésus ravale Dieu à hauteur d’humain ou élève le paria à hauteur divine. Blasphème.

Jésus meurt parce qu’il dit que toutes nos organisations, même les meilleures, et y compris les religions, ce n’est pas l’essentiel, pour autant qu’elles soient nécessaires. Non l’homme n’est pas fait pour le sabbat, mais le sabbat pour l’homme !

Voilà celui qui pend comme un criminel au gibet. En vénérant sa croix, c’est devant tous les parias de nos sociétés, de notre monde, que nous nous inclinons. Vénérer la croix, c’est comme Jésus, se ranger du côté des parias de nos sociétés, les anéantis par le monde.

 

Pontormo, Déposition, 1526-28, Florence

 

20/03/2026

« Je suis la résurrection » (5ème dimanche de carême)

1re statue, église des sylvestrins de Bassano Romano 

 

Il y a six signes dans l’évangile de Jean. Deux séries de trois qui se répondent. Cana fait couler le vin d’une alliance nouvelle. Un enfant est guéri. Un handicapé depuis trente-huit ans se lève et marche. La seconde série amplifie. Le pain multiplié rassasie une foule dans l’ordinaire de la faim. Un aveugle de naissance recouvre la vue. Un mort ressuscite.

Avec le sixième et dernier signe de l’évangile de Jean, nous sommes au paroxysme de ce qui peut être désigné du sens de la vie de Jésus jusqu’en sa mort, sa fidélité au Père amoureux de l’humanité, au Père bouleversé, blessé par le mal qui affecte la création. Le Père a tant aimé le monde qu’il envoie son fils pour que disparaissent le mal et la mort. Le bel et bon berger donne sa vie afin qu’on ait la vie, en abondance.

Fidélité. Jésus a prêché et vécu la fraternité au nom du Père, en décalage d’avec la pratique et peut-être même quelques textes. Ses paroles et sa vie recadrent l’idée que l’on se fait de Dieu. Il est « l’homme qui évangélisa Dieu » comme dit le titre génial d’un livre. Sa mort n’est pas rachat, comme si Dieu attendait que quelqu’un paye la dette. Joseph Ratzinger a en son temps tordu le cou à la théorie anselmienne de la substitution.

Assurément, Jésus met le paquet, paie le prix, paie de sa vie. Mais que paie-t-il et à qui ? Ce qu’il paie de sa vie, c’est sa vie, autrement ce qui le fait vivre, sa relation avec le Père, voulue pour tous, offerte à tous. Ce serait trop peu de parler d’une conception de Dieu et, partant, de la fraternité humaine adoptée par le Père. Echapper à la mort, d’une manière ou d’une autre, cela aurait été dire que ce qu’il pensait ne le concernait pas viscéralement, miséricordieusement. Tout son combat pour l’amour réduit à rien, sa vie désavouée par lui-même, de sorte qu’il n’aurait pas été est le premier-né d’une multitude de frères et sœurs.

Le Père n’exige la mort de personne, y compris celle du Fils. Comme devant toute mort, faut-il dire devant cette mort plus que devant tout autre, le Père en crève. De la mort entre en Dieu : la création est mal ficelée au point que le Fils en meurt.

Le dernier signe raconte cela. Une histoire de vie plus forte que la mort. Ce n’est un prodige (terata, toujours au pluriel dans le Nouveau Testament), ni un acte de puissance ou miracle (dynamis). Chez Jean, il n’y a ni miracle ni prodige, seulement six signes.

Le plus extraordinaire, si l’on peut dire, n’est pas qu’un mort qui sent déjà revienne à la vie : c’est que la résurrection est une personne. Plus extraordinaire encore, Jésus se dit « la résurrection et la vie », le relèvement, l’insurrection et la vie.

La résurrection, ce n’est pas la vie après la mort. Le texte est très explicite. Jésus rectifie l’expression, malheureuse, de Marthe. « "Je sais, dit Marthe, qu'il ressuscitera à la résurrection, au dernier jour." Jésus lui dit : "Je suis la résurrection. Qui croit en moi, même s'il meurt, vivra ; et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. Le crois-tu ?" »

Qui peut comprendre ses propos ? Nos perspectives ordinaires, nos savoirs nous empêchent sans doute de comprendre. Avec Jésus, il faut tout réorganiser du voir et du savoir. Le signe précédent, avec la confusion de ceux qui croient voir, nous l’a appris.

Savoir empêche de croire. Croire est insurrection, relèvement, résurrection. C’est trop peu dire. L’attachement à Jésus, la confiance en lui, offre à notre foi Jésus comme vie et relèvement, résurrection. Nous allons mourir. Nous mourons. C’est certain et celui-là-même qui se dit résurrection meurt huit chapitres plus tard. Du fond de la mort et du mal, la vie détruite devient source d’eau jaillissant en vie éternelle selon la rencontre avec la Samaritaine.

La résurrection, c’est le premier-né qui passe en nos vies par ses frères et sœurs et qui relève. Si nous ne le voyons pas, serions-nous aveugles ? Interrogeons notre foi, notre croire. Il est des perspectives, qui empêchent de voir. Dans point de vue il y a « point de vue » ! Recadrage par l’homme qui évangélise Dieu et ce que nous pensons et vivons de, devant et avec Dieu.

 

Michel Ange, Christ rédempteur

18/03/2026

« Tu es mon fils » (Saint Joseph)

 

 

Joseph, l’homme sans parole. On ne sait rien de lui ; pas même son nom dans l’évangile de Marc. Il y a bien un Joseph, mais c’est celui qui recueille le corps de Jésus.

Peut-être s’agit-il du même, littérairement parlant. Un Joseph recueille le corps de Jésus, à la naissance ou à la descente de croix. Joseph prend soin de la chair, du corps nu. Il prend soin de la fragilité, de l’humain en sa fragilité. S’il est charpentier, il construit le toit qui héberge l’humain en sa fragilité et offre refuge. La figure de Joseph s’épuise en cela. Il est tout entier l’accueillant, le recueil, rôle que la psychologie de bazar attribue aux femmes, qui seraient accueil quand le mâle serait action.

Comme son lointain ancêtre, Joseph est l’homme aux songes. Il apprend beaucoup de choses par le rêve. Historiquement, ce n’est guère fiable. Joseph apprend dans le rêve ce qu’il doit faire : protection et accueil. Le patriarche réfugié en Egypte nourrissait les siens, et les autres. Le charpentier se réfugie pour que l’enfant échappe à la mort que lui réservent les violents, que le fils entre en terre promise. Rien d’historique là-dedans, mais l’accomplissement d’une prophétie. La terre promise n’est pas un concept politique, mais eschatologique. Yeshuah entre en terre promise parce la vie des humains est promesse.

Quasiment tout ce que l’on raconte de Joseph est absorbé par le mythe de la virginité de Marie. Je dis mythe, parce que, de nouveau, ce n’est pas de l’histoire, des faits relevés avec précision ou conjecturés à partir d’autres. J’espère que tous conviendront que la virginité de Marie n’est pas affaire gynécologique. Cela serait impudeur, voyeurisme et agression sexuelle !

Qui plus est, Jésus a des frères et sœurs. C’est dit et redit, au passage, comme une évidence qui n’a pas besoin de preuves. La virginité de Marie dit autre chose. Jésus a une maman comme tout le monde. Quant au papa, c’est toujours un adoptant qui s’en remet à la parole de la femme. Qui Marie désigne-t-elle ? Il y a bien le « ton père et moi » des évangiles de l’enfance. Mais le reste du temps, elle ne dit rien. Les trous et questions des Ecritures sont plus importants à interroger qu’à être éliminés par des réponses toutes faites.

Au minimum, on sait que Jésus est né de père inconnu, d’une fille-mère. N’allons pas trop vite identifier le père. A dessein, il ne figure pas sur l’acte de naissance, si j’ose dire. Joseph accueille une fille-mère, une fille perdue. Bien que promise en mariage, il n’est pas dit qu’il l’accueille parce qu’il l’aime. Il n’est jamais dit que Joseph aime, ni Marie, ni Jésus. A l’époque, se mariait-on par amour ?

Daniel Marguerat fait l’hypothèse que Jésus serait un Mamzer, un bâtard. Même si la naissance vient de l’Esprit, cela n’a rien d’observable et aux yeux de tous, Marie est ou paraît fille-mère. Joseph est sauveur de l’enfant et sa mère. Comme les pères, il donne son nom. Joseph sauve et l’enfant s’appelle Dieu-sauve, Yeshuah. Joseph rend justice à Marie et Jésus. Il est l’homme juste, celui qui rend juste, tout comme le Dieu de Paul.

Joseph ne se contente pas de sauver la situation, de donner un statut à la mère et l’enfant. Il adopte l’enfant. Le bâtard, tous l’appellent le fils du charpentier ou le fils de Joseph. Joseph est bien comme Dieu. Il adopte. Des enfants perdus, il se fait le Père. Ce n’est pas un contrat notarié, c’est une parole qui fait vivre, acte de reconnaissance : tu es mon fils, tu es ma fille. Et Jésus, comme dit Paul, est l’aîné d’une multitude de frères… et sœurs.

Dans une famille, les enfants ne doivent pas seulement être conçus, mais accueillis, adoptés. Faute de quoi, ils sont détruits, du moins durablement handicapés. Il est des adultes qui accueillent et adoptent des enfants mieux que des parents biologiques. Ils ont dit, ils ont vécu la parole qui fait vivre : Tu es mon fils, ma fille. Jésus a entendu cela de ce Joseph dont on ne sait rien. C’est énorme. Cela mérite sa sainteté. Il y a aujourd’hui des adultes qui accueillent et adoptent des enfants y compris suite à une PMA avec ou sans don de gamètes, ou une GPA. Un géniteur ne fait pas un parent. Les adultes deviennent parents à dire : Tu es mon fils, tu es ma fille. Et Joseph fait cela. Et cela lui fut compté comme justice.

 

José de Ribera, Saint Joseph, vers 1635