Une histoire de l’eucharistie est bien utile pour comprendre la forme de nos liturgies et leur vocabulaire. Pour mener l’enquête (histoire, en grec), j’examine le culte à partir du sacrifice… tel qu’en parle Marc (12, 32-33) « Fort bien, Maître, tu as eu raison de dire que Dieu est unique et qu’il n’y en a pas d’autre que lui : l’aimer de tout son cœur, de toute son intelligence et de toute sa force, et aimer le prochain comme soi-même, vaut mieux que tous les holocaustes et tous les sacrifices. »
Jésus ne commande pas de geste religieux, mais l’amour (agapè) du prochain. A cela on reconnaît ses disciples. Ni pèlerinage, ni prière, ni culte ou sacrifice, mais un repas partagé. « Notre repas fait voir sa raison d’être par son nom. On l’appelle d’un nom qui signifie "amour" (agapè) chez les Grecs. » (Tertullien, vers 197) L’amour vaut mieux que tous les sacrifices. Jésus ne supprime pas un iota des instructions ; il recadre la Loi, l’enseignement parce qu’il y a « des choses qui même chez Dieu ne sont plus possibles » (Nietzsche).
Concevoir, pour des hommes et de femmes de l’Antiquité, un geste qui attache à Dieu, qui tienne en éveil la mémoire du Seigneur et qui ne soit pas religieux n’a rien d’évident. La dénonciation du sacrifice par les prophètes est connue. Ce n’est pas sa suppression !
« Écoutez la parole du Seigneur, vous qui êtes pareils aux chefs de Sodome ! Prêtez l’oreille à l’enseignement de notre Dieu, vous, peuple de Gomorrhe ! Que m’importe le nombre de vos sacrifices ? – dit le Seigneur. Les holocaustes de béliers, la graisse des veaux, j’en suis rassasié. Le sang des taureaux, des agneaux et des boucs, je n’y prends pas plaisir. Quand vous venez vous présenter devant ma face, qui vous demande de fouler mes parvis ? Cessez d’apporter de vaines offrandes ; j’ai horreur de votre encens. Les nouvelles lunes, les sabbats, les assemblées, je n’en peux plus de ces crimes et de ces fêtes. Vos nouvelles lunes et vos solennités, moi, je les déteste : elles me sont un fardeau, je suis fatigué de les porter. » (Is 1, 10-14)
La lettre aux Hébreux, dont une lecture méticuleuse s’impose, constate la fin des sacrifices. « "Sacrifices, offrandes, holocaustes, sacrifices pour le péché, tu n’en as pas voulu. Ils ne t’ont pas plu." Il s’agit-là, notons-le, des offrandes prescrites par la loi. Il dit alors : "Voici, je suis venu pour faire ta volonté." ». « Approchons-nous donc avec un cœur droit et dans la plénitude de la foi, le cœur purifié de toute faute de conscience, et le corps lavé d’une eau pure ; sans fléchir, continuons à affirmer notre espérance, car il est fidèle, celui qui a promis. » (He 10, 8-9 et 22-23)
Le culte, est spirituel, selon l’Esprit ou selon le logos (Rm 1, 9 et 12, 11-12). Parler de culte est allégorique. De culte au sens premier, littéral, il n’y a plus, mais seulement en un sens second, lorsque l’on est serviteur des autres à la suite de Jésus. On n’offre pas d’animal mais son corps. car « il n’y a pas d’amour plus grand que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. » (Jn 15) (Rien à voir avec des mortifications – quelle idée !)
Or, la critique jusqu’à la suppression du culte est sans cesse effacée. Le chrétien demeure un homo religiosus. Il peine à renouveler sa manière de penser, à se laisser convertir, à abandonner la loi pour la grâce. Il aime, comme les gens religieux, les païens, pouvoir être en règle. Mais avec les frères, on n’est jamais quitte, toujours en dette ; c’est le royaume.
Ainsi, tous sont frères, il n’y pas de prêtres (sacerdotes) mais des anciens (presbytres), des gens muris dans la vertu. La communauté est organisée, non par le sacré, une hiérarchie, mais par un style de vie. Certains veulent conserver la Loi à travers la circoncision, Abandonner la religion est en effet difficile. C’est comme la mort de Dieu. On efface l’horizon, détache la terre de son soleil ; le sens ne s’impose plus. Dieu n’est pas le nom chrétien du destin : il fait toutes choses nouvelles. Or on n’apprend pas facilement le langage nouveau. L’allégorie est ardue, et l’on finit par offrir des sacrifices au sens premier.
Lorsque le paganisme s’éteint, les chrétiens revendiquent LA religion, la vraie. Perversion ! C’est moins l’évangélisation des peuples d’Occident qui triomphe sous Charlemagne que la paganisation européenne de l’évangile. Sous une apparence évangélique, le christianisme est un paganisme comme les autres. L’évangile est toujours à recommencer, parce qu’il n’est pas une idéologie, « la religion de nos pères », mais une pratique à renouveler aujourd’hui, l’amour des frères considéré comme amour de Dieu.
La réforme grégorienne instrumentalise le religieux, qu’il pense synonyme d’évangile, pour imposer le pouvoir de l’institution Eglise. Les clercs, hommes du sacrés, consacrés par un célibat obligatoire, offrent le sacrifice et sacrent les puissants. L’évangile est affaire de pouvoir ; blasphème ! « Parmi vous, il ne doit pas en être ainsi ». (Mc 10, 43) On multiplie les messes et l’on sert les pauvres. Il y a deux commandements, et non un. Des réformes ou révoltes se manifestent qui revendiquent l’évangile contre le christianisme de l’Eglise. Le mouvement de Luther refuse précisément de faire de la messe un sacrifice (il deviendra aussi une religion !) Les Catholiques en réaction sont dans la surenchère sacrificielle.
Le concile Vatican II, instruit des travaux d’histoire de la théologie, ne sait pas revenir à une acception allégorique du sacrifice. Les prières eucharistiques qu’il instaure, surtout la troisième, ont un tour sacrificiel omniprésent.
Il ne s’agit pas d’être progressiste ou intégriste mais de rejeter ou non le religieux au nom de l’évangile. Jésus n’est pas un homme religieux. Il n’a jamais été prêtre ou alors en un sens inconcevable, selon l’ordre de Melchisédek, dont on ne sait rien, supprimant le sacerdoce d’Aaron. L’identification des deux commandements est un renversement : « Allez donc apprendre ce que signifie : C’est la miséricorde que je veux, et non le sacrifice. » (Mt 9, 12)
« Veillons les uns sur les autres pour nous exciter à la charité et aux œuvres bonnes. Ne désertons pas nos assemblées, comme certains en ont pris l’habitude, mais encourageons-nous et cela d’autant plus que vous voyez s’approchez le jour. » (He 10, 24-25)

