16/10/2026

L'évangile politique (29ème dimanche du temps)

 File:Gerard van Honthorst - Christ before the High Priest - WGA11650.jpg

L’opposition entre Dieu et César (Mt 22, 15-21) exprimerait la séparation du religieux et du politique (au sens de souci de la société et du bien commun et non d’une aliénation partisane à une faction). La politique doit rester libre des oukases religieux. C’est la fin de la théocratie. La laïcité garantit la liberté de conscience et de croire et des individus et de leurs « églises », l’ordre étant sauf. Elle assure une même considération à chacun quelle que soit sa religion ou non-religion. Elle fait obligation de neutralité au service public, à ses agents. En France, l’Etat ne reconnaît aucun culte : il n’est inféodé ni n’en subventionne aucun. Il n’est pas non plus le porte-parole de l’athéisme ni n’impose l’abstention.

Que séparation des pouvoirs il doive y avoir n’interdit pas que les religions interviennent de leur engagement pour la justice. Comment enfermer le religieux dans la sacristie surtout si l’injustice prend le pouvoir, est légalisée ? Pour les chrétiens particulièrement, à cause de l’incarnation, la vie dans le monde concerne la vie avec Dieu ; il n’y a pas de vie avec Dieu ailleurs que dans la société. L’évangile qui recommande de prier dans le secret est relèvement des parias et renversement des puissants de leur trône. Un évangile apolitique n’est pas l’évangile.

Dans l’Antiquité et sans doute quasi jusqu’aux Lumières, la vie sociale ne se distingue guère de la vie religieuse. Ce n’est plus trop le cas en Occident à la différence de nombreuses cultures. Dans les pays à majorité musulmane par exemple, la séparation du culte et de l’Etat est rare. La Turquie voulut un temps être laïque ; le pluralisme libanais est original.

La religion concerne non pas quelque chose qui a d’abord à avoir avec Dieu, mais une manière de penser le lien social et le sens que les dieux, les ancêtres ou le divin établissent à travers des rites et des mythes. Refuser ce lien, c’est se mettre en dehors de la société, à moins que l’on ne bénéficie d’un statut spécial, comme les chrétiens dans les pays à population majoritairement musulmane, comme les Juifs durant la chrétienté médiévale. Refuser le religieux, c’est aussi semer le chaos, une forme d’anarchie ; le sens n’est pas divin, on ne peut diviniser quoi que ce soit, pas même le sens, les coutumes, les manières de faire et les habitudes de penser.

A la fin du 2ème siècle, dans l’Empire Romain, les chrétiens disent être traités d’athées, irréligieux et impies. Ils refusent de participer à la religion civile, mettant ainsi en danger l’unité de la cité. Que chacun pense ce qu’il veut ‑ les Romains sont très accueillants en matière de religion. Mais refuser de participer au culte civil en honorant les dieux est une trahison insidieuse qui met la cité en danger ! Tertullien tente d’expliquer, non sans une ironie mordante, que les chrétiens au contraire sont très utiles à la cité, fréquentent les mêmes commerces et services que tout le monde.

L’opposition entre Dieu et César dit alors l’opposition non entre le religieux et le politique mais entre l’évangile et la religion, car César et la religion, c’est la même chose. L’évangile et la religion, en revanche, c’est complètement différent. Nous l’avons oublié. Relisons l’évangile.

Jésus est condamné pour sacrilège, atteinte spécifique contre la religion. L’expulsion des marchands du temple l’illustre parfaitement quoi que non exclusivement. Il pardonne les péchés en lieu et place de Dieu ; il se fait Dieu, plus grand que la Torah, libre dans ce que signifie son accomplissement. Ses adversaires ne sont pas tant Pilate, Hérode où les publicains qui bossent pour l’envahisseur, mais les lévites, les prêtres, les scribes, les docteurs de la loi, les pharisiens, les sadducéens, les zélotes. Jamais on ne le voit offrir un sacrifice au temple qu’il transforme en lieu d’enseignement, et si sacrifices il y a, ils résident, comme disent les prophètes, dans la pratique de la justice. Ce qui rend hommage à Dieu, le culte, c’est le souci des frères, depuis la Genèse : « Qu’as-tu fait de ton frère ? »

Confonde religion et évangile c’est trouver normales les injustices dans la société alors qu’on va à la messe, c’est se croire quitte des obligations envers les autres parce que l’on a fait le plus important, prier. Amos, Osée, Jérémie et Isaïe dénoncent déjà cela. Dans la parabole dite du jugement dernier, il n’est pas demandé si l’on a prié, si l’on a lu les Ecritures, si l’on a participé à un pèlerinage ou une célébration, mais si l’on a visité les prisonniers, vêtu ceux qui sont nus, nourri ceux qui ont faim. Tout cela est tellement non religieux. Pas de rites, de culte, d’ascèse, de profession de foi mais le service des autres, à commencer par les parias.

Entre l’évangile et la religion, il faut choisir. Rendez à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César.


Gerrit van Honthorst, vers 1617, Le Christ devant le grand-prêtre, 272x183, National Gallery, Londres

09/10/2026

Mes mains sont vides, vides, vides (28ème dimanche du temps)

 

 

« Les serviteurs allèrent sur les chemins, rassemblèrent tous ceux qu’ils trouvèrent, les mauvais comme les bons, et la salle de noce fut remplie de convives. » (Mt 22, 10)

La salle des noces est remplie, les mauvais comme les bons sont rassemblés, les mauvais en premier. Ils ne sont pas rassemblés, pire ramassés comme dit une autre traduction, mais conduits ensemble, littéralement synagoguisés. Ils forment dans leur assemblée la synagogue. Le verbe, certes n’est pas spécialement religieux, il partage cependant la même racine que la maison où s’assemblent les Juifs pour l’enseignement et la lecture de la Torah. Le repas de noce ne peut pas ne pas faire penser à l’assemblée sainte, une écoute des dispositions pour aller ensemble sous la conduite d’une sorte de pédagogue, d’un aidant, comme l’on dit.

Ceux qui prennent place ne sont pas ceux auxquels on pense bien sûr pour des noces royales ou princières. « Il n’y a pas beaucoup de sages selon la chair, pas beaucoup de puissants, pas beaucoup de gens bien nés. Mais ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre les sages ; ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre ce qui est fort ; ce qui dans le monde est sans naissance et ce que l'on méprise, voilà ce que Dieu a choisi ; ce qui n’est pas, pour réduire à rien ce qui est. » (1 Co)

Si les sages, les puissants, les gens bien nés, les forts, les personnes reconnues, bref, si ceux qui sont quelque chose veulent participer au festin des noces, qu’ils abandonnent très vite tous les titres. Les mérites et les états de vie, les postes en vue, à l’honneur, ne sont d’aucune utilité, ils ferment au contraire l’accès à la salle. L’évangile du royaume est folie.

Ceux qu’on a cueillis aux creux des chemins, vagabonds sans-abri, sont des mauvais et des bons. A regarder le monde, nos sociétés, notre Eglise, il y a fort à penser qu’il y a beaucoup plus de mauvais que de bons.

La fête des noces ne récompense aucun mérite, n’appelle non plus à aucune conversion pour être des gens bien. Ceux qui ont la grâce de pouvoir célébrer l’eucharistie dans une prison en savent quelque chose. Ceux qui ne veulent frayer avec les sans-nom s’excluent du festin des noces, parce qu’ils comptent sur ce qu’ils sont pour traiter avec le maître, ou mal traiter le maître, l’envoyant bouler. Ce sont des gens importants, occupés, à l’agenda plein à craquer, comme les prêtres, évidemment. Commerce, champs, violence, ignorance. Ce maître n’intéresse pas ceux qu’il avait invités. Qui intéresse-t-il dans les sociétés et dans l’Eglise. On a plus urgent : une visite du pape, une réunion hyper-importante, un congrès-mission, etc.

 

« Mes mains sont vides, vides, vides et je ne sais plus qui aimer. Que feras-tu, que feras-tu de cet enfant perdu ? » Un chant des années 70.

Avant d’être parabole du jugement, les invités à la noce sont parabole du salut, tous ceux, nombreux, qui n’ont rien, ne sont rien, mais vides, vidés. La misère est assurément à combattre, avilissante. Mais les mains vides, jusqu’à la pénurie, l’indigence de la veuve au temple, obligent à recevoir si l’on veut manger, si l’on veut vivre, si l’on veut pouvoir aimer. L’incapacité à aimer Dieu est le laisser-passer pour la salle des noces. C’est lui qui aime, le premier.

Il faut lire et relire ces lignes de Marie Noël. Imaginons le pauvre type, à moitié ivre, au creux du chemin, ou transit de froid, à bout. Il voit Dieu arriver et le prend à la rigolade ou est rempli de ressentiment. Il peut aussi humblement prier.

Vous voilà, mon Dieu. Vous me cherchiez ?
Que me voulez-Vous ? Je n'ai rien à Vous donner.
Depuis notre dernière rencontre,
je n'ai rien mis de côté pour Vous.
Rien... pas une bonne action. J'étais trop lasse.
Rien... Pas une bonne parole. J'étais trop triste.
Rien que le dégoût de vivre, l'ennui, la stérilité.
- Donne !
- La hâte, chaque jour, de voir la journée finie, sans servir à rien ;
le désir de repos loin du devoir et des œuvres,
le détachement du bien à faire, le dégoût de Vous, ô mon Dieu !
- Donne !
- La torpeur de l'âme, le remords de ma mollesse
et la mollesse plus forte que le remords...
- Donne !
- Le besoin d'être heureuse, la tendresse qui brise,
La douleur d'être moi sans recours.
- Donne !
- Des troubles, des épouvantes, des doutes...
- Donne !
- Seigneur ! Voilà que, comme un chiffonnier,
Vous allez ramassant des déchets, des immondices.
Qu'en voulez-Vous faire, Seigneur ?
- Le Royaume des Cieux.

03/10/2026

Jénia BERKOVITCH, Car février n’en finit plus (poésie)


 

Pour Oulia

Aux funérailles du deuxième larron,
Derrière le cercueil, il n'y avait personne.
Personne pour baiser son front.
Vraiment absolument personne.
Personne pour venir le pleurer
Et soutenir sa mère.
Sa mère d'ailleurs n'était pas éplorée.
Tous avaient fini par comprendre
Que si l'un était juste, l'autre était un vaurien,
Et que si certains meurent pour une cause,
Les autres meurent tout simplement pour rien.
C'est lui qui a choisi de tuer, de violer,
C'est lui qui a payé.
Il ne nous revient pas de le plaindre ou d'absoudre
Un monstre tel que lui.
Ils sont allés au tombeau du gentil,
Ont trouvé le tombeau vide.
Il y avait bien là quelques nippes
Mais le Christ n'y était pas.
Et ces gens de crier de prier avec ferveur
De s'arracher les cheveux.
Mais lui était allé rejoindre le pécheur,
Ne voulant pas le laisser seul.

23 avril 2022 

Recueil dirigé et présenté par Alexey Voïnov
Editions Tourgueneff, Paris 2026 


Chapiteau de Vézelay, dans lequel le pape François voyait le bon pasteur porter Judas sur ses épaules. Il semblerait que la lecture soit anachronique.

Trasitus de François d'Assise / 8ème centenaire / 03 10 2026

 


« En tant que disciples du Christ, vous savez bien que la communauté chrétienne ne constitue pas un refuge dans lequel on se replierait pour se protéger de son époque. Au contraire, elle s’offre, à l’instar des anciennes cathédrales, comme un espace d’accueil, de respect, de révélation et de sens pour tous. C’est là que réside la force d’une Église vivante : accueillir la périphérie qui se trouve déjà en son cœur, accueillir celui qui est éloigné mais en réalité déjà proche, accueillir l’étranger en qui le Christ frappe déjà à la porte. » (Léon XIV, Notre Dame 25 septembre 2025)

Qui sont les exclus, ceux de la périphérie ? L’étranger sans doute. Tous ceux en qui nous ne reconnaissons pas la figure de frères et sœurs.

Qu’est-ce qu’un lépreux en Ombrie au tournant de l’an 1200 ? Un monstre que la maladie défigure ; le danger de la contagion qu’il faut fuir autant qu’exclure ; l’humain condamné purgeant une peine.

Les marchands d’Assises, derrière les remparts reconstruits, se protègent des assauts guerriers ; la nuit tombée, derrière les portes fermées, la ville s’isole et tient à distance les vagabonds voleurs et les lépreux. Marchands, pros de l’échange, ils ne commercent pas avec tous. Ils administrent la commune entre confères, enfin débarrassés de la tutelle d’un plus fort qui taxaient durement leurs gains. Une sorte de confrérie, une fraternité… entre pairs.

Lorsque François rencontre le lépreux, en 1205, il a vingt-trois ans et commence à comprendre que la vie, celle d’un fils de marchand destiné à prendre la relève du négoce ou celle d’un combattant pour l’emporter par la force, n’est pas la vie. Embrasser le lépreux, c’est embrasser la quintessence de l’indésirable, danger de la contagion, de la mort, devenir infrahumain ; le danger. Et cela le répugne de toutes les fibres de son être physique, social et culturel.

Mais le baiser au lépreux qui devient compagnon, avec qui il partage le pain, et surtout la mendicité, c’est la découverte de la fraternité. Une fraternité autrement plus ample que celle des marchands, qui n’existait qu’à se choisir entre égaux, c’est-à-dire à exclure tous les autres.

La fraternité aux dimensions de l’humanité, c’est ce que Jésus appelle le royaume. La commensalité, ou plutôt la frugalité avec les exclus ouvre la vie aux dimensions de Jésus lui-même et, si Jésus est Dieu, aux dimensions de Dieu. On comprend que celui qui s’y livre ne puisse plus voir le monde de la même manière.

François n’apporte rien au lépreux, il sait que l’on ne guérit pas cette maladie. Il ne peut l’imaginer à l’époque. François ne donne rien à ce lépreux. Il se flagelle, exercice d’ascèse pour se prouver qu’il est sur le bon chemin, celui de la sainteté. C’est lui qui reçoit. François ne fait pas la charité, il découvre le royaume maintenant, la terre nouvelle, les cieux nouveaux où règne la justice.

François n’accueille pas. Il sort. Pas de lépreux au centre, mais la périphérie comme centre. Dès les mois suivants, il a conscience que la ville ne peut accueillir ce qu’elle rejette et encore moins vivre à ses propres marges. Cela n’est possible ni dans la ville, ni chez son père, ni dans la confrérie, la fraternité des marchands. Il rend ses vêtements à celui qui habite le centre et n’y laisse entrer personne, de façon stable, égale, fraternelle.

Si je peux me permettre de corriger Léon, ainsi que m’y invitait un ami, il ne s’agit pas d’accueillir les périphéries, mais de s’y rendre, à tous les sens du terme. Il s’agit de demeurer avec les pauvres, les exclus, parce que c’est là que se trouve Jésus. Et comme François, nous ferons une drôle d’expérience. Ils n’entreront pas dans la cathédrale, en venant « chez nous ». C’est l’humanité tout entière qui deviendra cathédrale – voyez la dimension, voyez l’éclat, autre chose que Notre Dame, même superbement restaurée ! ‑ où tous seront chez eux, chacun chez lui.

 

Giotto, Mort et ascension de saint François, détail, Assise, entre 1290 et 1296.

02/10/2026

Produire du fruit ou vivre de recevoir ? (27ème dimanche du temps)

 


Comment lire la parabole des vignerons homicides (Mt 21, 33-43) comme une parabole et non une simple allégorie qui mènerait quasi obligatoirement à une lecture anti-juive, substitution de l’Eglise à la Synagogue ? En outre, une fois effectué le grand remplacement, la parabole ne serait plus qu’une archive, trace historique de la nécessité du remplacement et n’aurait plus rien à dire aujourd’hui aux chrétiens qui la lisent. Aujourd’hui, c’était fait, la vigne est en de bonnes mains qui lui font produire du fruit.

Il y a dans la parabole un remake du jardin d’Eden. Le propriétaire installe sa vigne comme le créateur le jardin et en prend soin comme l’homme chargé de garder et de cultiver le Paradis. Les vignerons, comme l’homme et la femme, mettent la main sur le fruit, se l’approprient, prennent la place du maître, se font Dieu.

Le texte comme souvent pourrait nous tendre un piège, laissant penser que l’enjeu, c’est la possession du fruit, puis, le devoir de faire porter du fruit à la vigne. Ce serait une question d’avoir et de profit, de récolte et de propriété.

La parabole ne se termine pas, puisque Jésus confie la conclusion à ses interlocuteurs. Ce que l’évangile rapporte, la substitution, n’est pas ce que pense Jésus, mais ce que pensent ceux qui sont précisément connus comme ne pensant pas comme Jésus.

Lorsque Jésus récupère la parole, c’est pour la céder au psaume : la pierre rejetée est devenue pierre d’angle. On abandonne le champ sémantique du vignoble pour celui de l’architecture. Où est la cohérence ? Il y a la nécessité d’une rupture, non d’un remplacement. Il faut penser non pas autrement les (mêmes) choses, mais autre chose.

On ne parle pas, à la différence de tous les chefs ‑ ceux qui gouvernent, se pensent légitimes ‑, d’encadrer et de faire porter du fruit. Ça c’est la préoccupation d’Adam et Eve. Ça, on ne cesse de l’entendre dans les propos des évêques et prêtres, c’est l’obsession de ceux qui sont convaincus que l’évangélisation, c’est plus de monde, plus de catéchumènes et de néophytes, que la mission, c’est que tous soient cathos. L’Eglise pense comme Adam et Eve, en propriétaire du fruit. La preuve, elle se comprend, certes non plus littéralement, comme le substitut de la Synagogue, mais elle demeure convaincue que la chrétienté est son objectif. Celui de Jésus est seulement que la monde ait la vie, en abondance.

« Nous savons que nous sommes déjà passés de la mort à la vie, parce que nous aimons nos frères. ». Voilà l’annonce évangélique, le kérygme, sans cesse répété. C’est ce que signifie le « suis-moi » et non je ne sais quelle organisation ecclésiastique.

Que la vigne porte du fruit est la préoccupation de qui veut s’enrichir et érige l’enrichissement en vertu. N’est-ce pas le devoir de chacun de porter du fruit ? Encore faudrait-il que le fruit soit bon. Or, il va de soi que si nous portons du fruit, il est bon, que ce que nous appelons fruit est bon ! En fait, et comment faire autrement, on n’imagine pas que l’Eglise puisse ne pas produire que de bons fruits, que chacun ne puisse pas produire que du bon fruit. Le ver est déjà dans le fruit comme le fruit dans la main d’Eve et la bouche d’Adam.

Vous conviendrez qu’il y a urgence à passer à autre chose, et non pas d’envisager les choses autrement. La pierre rejetée est pierre d’angle. Ainsi, Jésus dans la parabole n’est pas le fils assassiné, mais le vigneron à qui le maître finit par confier la vigne. C’est lui qui fait produire le fruit, parce qu’il est le seul à ne pas mettre la main dessus, à le rendre au maître pour que ce dernier régale l’humanité, amphitryon universel. Le thème augustinien du pressoir mystique, souvent présenté par les icônes d’Europe de l’Est, corrobore cette lecture.

La mission ne consiste pas à produire ou faire produire du fruit, mais à ouvrir les mains pour recevoir. L’Eglise est témoin de la générosité de la vie, de Dieu. La mission n’est pas semailles mais moisson. Ce n’est pas à l’Eglise de savoir ce qu’elle moissonne parce que ce n’est pas elle qui décide ce qui a été semé. Les anges, dit l’évangiles, feront le tri et rejetteront la zizanie. La mission confiée à l’Eglise consiste à manifester les cieux ouverts, encore une histoire d’ange, le monde vivant quand il manque (non réduit à la servilité de pénurie, mais apte à recevoir). L’humanité est vivante quand une parole lui est adressée.

Jésus donne à voir, révèle, parce que les pauvres sont son corps, que la pierre rejetée devenue pierre d’angle, ce sont les exclus. En ce huitième centenaire de la mort de François d’Assise, cela pourrait faire sens. C’est une nouvelle fois depuis l’extérieur ‑ le ciel ouvert c’est alors les exclus ‑, depuis ce que sociétés et Eglises rejettent, périphérisent, marginalisent, mettent au rencard, que la vie advient, fruit ou maison commune, ouverte et sûre.


Vers 1490, Bohème, Bibliothèque nationale, Vienne (Autriche) Mus. Hs. 15501; fol. 86v

01/10/2026

Pourquoi célébrer des funérailles

 

Que faisons-nous à accompagner MR à la tombe ? Drôle de question. Nous ne pouvons pas nous défaire de son corps comme ça. Nous l’avons tellement aimée. Le soin que nous prodiguons à sa dépouille, c’est notre manière d’honorer son humanité et la nôtre.

Mais pourquoi faut-il que cet accompagnement se fasse à l’église ? Drôle de question. MR a pris au sérieux son baptême toute sa vie. Plusieurs d’entre nous essaient d’en faire autant. Mais est-ce assez dire ? Ou plutôt, peut-on ne dire que cela, en rester là ?

Il n’y a pas besoin d’être sociologue, anthropologue ou ethnologue pour repérer dans notre rassemblement quelque chose qui pourrait relever du culte des morts. La violence de la séparation, la confrontation avec la fin sont terribles et nous résistons. Nous voulons, nous voudrions que ce ne soit pas fini. Et l’on espère que tout n’est pas fini. Peut-être même, nous continuerons de vivre avec elle, car nous sommes habités par nos morts, ceux que nous avons aimés et dont nous ne pouvons pas nous résoudre à l’absence définitive.

Est-ce cela la résurrection, la vie éternelle dont parle les baptisés ?

Un texte de Paul Ricœur, à la fin de sa vie, s’intitule « Vivant jusqu’à la mort ». La vie éternelle, c’est la vie qui a du prix, jusque dans son extrême faiblesse. La faiblesse de l’existence est notre condition, non que nous nous complaisions dans la misère et la débilité, mais que le recours à la force est souvent synonyme d’usage de la violence.

« Nous naissons tous nus et dans le besoin. Nous sommes pauvres de naissance, nous avons besoin de pain et de paroles, d’attention et d’affection – c’est-à-dire de tout ce qui nourrit le corps et l’esprit. Nous le savons bien, et pourtant, en devenant adultes, nous risquons de l’oublier. » Et si c’était cela, la vie éternelle, les cieux ouverts sur la vie des humains. La vie des humains, non pas fermée sur elle-même, mais vivante de manquer, d’être ouverte. La vie se reçoit, elle ne se prend pas. Prendre la vie de quelqu’un, c’est le tuer.

En célébrant le Seigneur de la vie autour du corps de MR, au lieu même de la mort, nous disons la vie comme nous la voulons, ouverte, reçue, de MR évidemment, comme de tous nos ancêtres, mais aussi tous ceux dont nous avons reçu pain et paroles, attention et affection, culture et fête, consolation et relèvement. Dans l’évangile, la vie éternelle, c’est une personne, Jésus, sa manière de vivre en paix avec les autres.

Faut-il aller plus loin ? Faut-il penser à la vie après la mort ? Comment le faire pour que cela ne soit ni superstition, ni consolation illusoire. Comment cela ne sera-t-il pas mythologie ? C’est un point bien compliqué. Je propose de décaler notre regard, en citant un très vieil homme, du milieu du 9ème siècle.

« La nature humaine créée à l’image de Dieu est désignée, selon le mode du discours figuratif, par l’Ecriture sainte sous le nom de Paradis. […] La terre fertile du Paradis symbolisait le corps essentiel de l’homme, potentiellement immortel. » « Le Paradis dans lequel le Christ entra le jour de sa résurrection n’était rien d’autre que l’intégrité de la nature humaine qu’il restaura en lui. » (Jean Scot Erigène)

Nous sommes réunis autour du corps de MR parce que nous osons, peut-être de façon effrontée, affirmer et croire que ce monde, l’humanité, sont faits pour la vie. Le paradis est ce à quoi nous sommes appelés, vivre heureux, plus fort que les obstacles, la mort, la violence. Je répète : « Le Paradis dans lequel le Christ entra le jour de sa résurrection n’était rien d’autre que l’intégrité de la nature humaine qu’il restaura en lui. » En accompagnant le corps de MR, nous voulons l’intégrité restaurée par la vie, que Jésus est lui-même.

Celui qui aime est déjà passé de la mort à la vie, dit une épître de Jean que l’hymne à la charité de Paul fait résonner. Ce n’est pas une affirmation invérifiable, mythologique. C’est notre expérience. Nous le savons, reste à le croire.

 

Thomas Gleb, Le signe (détail), 1979