Que faisons-nous à accompagner MR à la tombe ? Drôle de question. Nous ne pouvons pas nous défaire de son corps comme ça. Nous l’avons tellement aimée. Le soin que nous prodiguons à sa dépouille, c’est notre manière d’honorer son humanité et la nôtre.
Mais pourquoi faut-il que cet accompagnement se fasse à l’église ? Drôle de question. MR a pris au sérieux son baptême toute sa vie. Plusieurs d’entre nous essaient d’en faire autant. Mais est-ce assez dire ? Ou plutôt, peut-on ne dire que cela, en rester là ?
Il n’y a pas besoin d’être sociologue, anthropologue ou ethnologue pour repérer dans notre rassemblement quelque chose qui pourrait relever du culte des morts. La violence de la séparation, la confrontation avec la fin sont terribles et nous résistons. Nous voulons, nous voudrions que ce ne soit pas fini. Et l’on espère que tout n’est pas fini. Peut-être même, nous continuerons de vivre avec elle, car nous sommes habités par nos morts, ceux que nous avons aimés et dont nous ne pouvons pas nous résoudre à l’absence définitive.
Est-ce cela la résurrection, la vie éternelle dont parle les baptisés ?
Un texte de Paul Ricœur, à la fin de sa vie, s’intitule « Vivant jusqu’à la mort ». La vie éternelle, c’est la vie qui a du prix, jusque dans son extrême faiblesse. La faiblesse de l’existence est notre condition, non que nous nous complaisions dans la misère et la débilité, mais que le recours à la force est souvent synonyme d’usage de la violence.
« Nous naissons tous nus et dans le besoin. Nous sommes pauvres de naissance, nous avons besoin de pain et de paroles, d’attention et d’affection – c’est-à-dire de tout ce qui nourrit le corps et l’esprit. Nous le savons bien, et pourtant, en devenant adultes, nous risquons de l’oublier. » Et si c’était cela, la vie éternelle, les cieux ouverts sur la vie des humains. La vie des humains, non pas fermée sur elle-même, mais vivante de manquer, d’être ouverte. La vie se reçoit, elle ne se prend pas. Prendre la vie de quelqu’un, c’est le tuer.
En célébrant le Seigneur de la vie autour du corps de MR, au lieu même de la mort, nous disons la vie comme nous la voulons, ouverte, reçue, de MR évidemment, comme de tous nos ancêtres, mais aussi tous ceux dont nous avons reçu pain et paroles, attention et affection, culture et fête, consolation et relèvement. Dans l’évangile, la vie éternelle, c’est une personne, Jésus, sa manière de vivre en paix avec les autres.
Faut-il aller plus loin ? Faut-il penser à la vie après la mort ? Comment le faire pour que cela ne soit ni superstition, ni consolation illusoire. Comment cela ne sera-t-il pas mythologie ? C’est un point bien compliqué. Je propose de décaler notre regard, en citant un très vieil homme, du milieu du 9ème siècle.
« La nature humaine créée à l’image de Dieu est désignée, selon le mode du discours figuratif, par l’Ecriture sainte sous le nom de Paradis. […] La terre fertile du Paradis symbolisait le corps essentiel de l’homme, potentiellement immortel. » « Le Paradis dans lequel le Christ entra le jour de sa résurrection n’était rien d’autre que l’intégrité de la nature humaine qu’il restaura en lui. » (Jean Scot Erigène)
Nous sommes réunis autour du corps de MR parce que nous osons, peut-être de façon effrontée, affirmer et croire que ce monde, l’humanité, sont faits pour la vie. Le paradis est ce à quoi nous sommes appelés, vivre heureux, plus fort que les obstacles, la mort, la violence. Je répète : « Le Paradis dans lequel le Christ entra le jour de sa résurrection n’était rien d’autre que l’intégrité de la nature humaine qu’il restaura en lui. » En accompagnant le corps de MR, nous voulons l’intégrité restaurée par la vie, que Jésus est lui-même.
Celui qui aime est déjà passé de la mort à la vie, dit une épître de Jean que l’hymne à la charité de Paul fait résonner. Ce n’est pas une affirmation invérifiable, mythologique. C’est notre expérience. Nous le savons, reste à le croire.
Thomas Gleb, Le signe (détail), 1979

