17/04/2026

« Leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître » Lc 24 (3ème dimanche de Pâques)

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« Leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître. » Par qui ? La formule pourrait relever du passif divin, une manière de désigner Dieu sans le nommer ; par respect on ne prononce pas son nom. Comme le cœur de Pharaon est endurci, les disciples ne peuvent reconnaître Jésus. Et pour cause, ils le cherchent là où il n’est pas, dans le salut tel qu’ils le pensent. Il ne risque pas d’y être ! « Esprits sans intelligence, cœurs lents à croire ! »

« Nous, nous espérions que c’était lui qui allait délivrer Israël. » Le salut, la libération n’est pas une affaire de pouvoir. C’est certes politique parce que croire ne peut que transformer la manière d’être en société et avoir des conséquences sur l’organisation du monde pour qu’« amour et vérité se rencontrent, justice et paix s’embrassent ». (La justice n’est pas le privilège des croyants ! Mais leur foi est une escroquerie ‑ et mieux vaut que leurs yeux soient empêchés ‑ s’ils n’ont pas au cœur l’utopie du Royaume : « il renverse les puissants de leur trône, il élève les humbles. Il comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides. »)

Le salut, la libération des conditions d’exploitation des frères et sœurs, ne passe pas par une prise de pouvoir, un coup de force ou de baguette magique. Cela, Jésus le refuse, c’est pourquoi « leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître. »

Alors, il se fait compagnon, frère en humanité. Et dans la fraternité, le monde nouveau apparaît, le Royaume, son Royaume. Si l’on voit depuis le Royaume, alors on le reconnaît. Si l’on voit depuis les pauvres, c’est « le Royaume, maintenant ». Si l’on voit depuis le service, c’est le Royaume maintenant, et bien sûr, on le reconnaît.

Les deux compagnons n’ont rien contre les pauvres. Ce n’est pas le sujet. Mais voient-ils à partir des pauvres, voient-ils la libération qu’eux-mêmes attendent parce qu’il y va de leur vie ? Voyons-nous le monde et la foi à partir à partir du service ou de la puissance, à partir des réprouvés ? Même généreux à leur égard, s’il n’en est rien, alors, nos yeux sont empêchés de le reconnaître, et nous faisons des simagrées (miracles, guérisons, communautés chaudes, liturgies éthérées, adoration, etc.). Tout cela est idolâtrie. Alors, Dieu nous ferme les yeux et nous sommes empêchés de le reconnaître. Il nous rejoint à l’auberge des sans-abris.

La fraction du pain n’est eucharistique que si l’eucharistie est agapè, ainsi qu’il arrivait qu’on la nomme. « Si c’est l’essence de l’eucharistie de nous unir réellement avec le Christ et ainsi entre nous, l’eucharistie ne peut pas être seulement un rite et une liturgie, on ne peut pas la célébrer totalement dans l’enceinte de l’église, car l’amour quotidien, habituel, des chrétiens les uns pour les autres est une part essentielle de l’eucharistie elle-même, et cette bonté quotidienne est véritablement "liturgie", et service divin ; on peut même dire que seul célèbre réellement l’eucharistie celui qui l’achève dans le service divin de tous les jours qu’est l’amour fraternel. C’est ce qu’Ignace d’Antioche [vers 110] exprime d’une manière inimitable, lorsqu’il dit que la foi est le corps et la charité le sang du Christ (Tral. 8, 1) : la liturgie et la vie sont inséparables ! Jean Chrysostome ose dire que les pauvres sont l’autel vivant du sacrifice néotestamentaire, construit avec les membres du Christ. La liturgie du Christ est en un certain sens célébrée plus réellement dans la vie quotidienne que dans le déroulement du rite. » J. Ratzinger, Le nouveau peuple de Dieu, p. 17

La reconnaissance de Jésus dans la présence réelle est blasphème quand l’eucharistie n’est pas charité. Quand les yeux s’ouvrent-ils sinon dans l’agapè ? Et il disparaît, non parce qu’il joue à cache-cache mais parce qu’il se donne à voir seulement dans les pauvres, les étrangers, les inconnus (autrement dit les paria). Dès lors que Jésus n’est plus l’étranger mais le Seigneur, il est urgent qu’il disparaisse. Il n’est le seigneur qu’en morphè tou doulou. Autrement, ce n’est pas lui, et mieux vaut qu’il disparaisse ; il trahirait son père.

Il est l’exégète, l’interprète des Écritures. Il les ouvre comme un pain. « Il y est dit qu’ils reconnurent le Christ à la fraction du pain. Qu’est-ce que la fraction du pain sinon l’explication de l’Ecriture ? Car c’est là que le Seigneur est reconnu. » (Durand de Mende + 1296) Cette fraction est brisure, fracture dans la lettre morte, dans la mort. Récit de résurrection, il ouvre les Écritures comme le tombeau, seul capable d’en briser les sceaux.

 

Patrice Giorda 

10/04/2026

Assidus à la fraternité / Ac 2, 42-47 (2ème dimanche de Pâques)

 

 

L’extrait du livre des Actes que nous avons lu a peu de chance de décrire la vie de la première communauté. Cette communion parfaite étonne. Nous savons qu’il y eut des conflits. Les Actes écrivent l’utopie du Royaume. C’est cela le Royaume, la vie d’une fraternité fréquentée avec assiduité. « Oui, il est bon, il est doux pour des frères, et sœurs, de vivre ensemble et d'être unis ! On dirait un baume précieux, un parfum sur la tête, qui descend sur la barbe, la barbe d’Aaron, qui descend sur le bord de son vêtement. On dirait la rosée de l’Hermon qui descend sur les collines de Sion. C'est là que le Seigneur envoie la bénédiction, la vie pour toujours. »

Le psaume avait prophétisé et nous en avons aussi l’expérience, lorsque nous partageons la bonté et la douceur de la fraternité, de l’amour. Rien de la mort ne menace de son ombre ; il y a seulement la bénédiction d’être ensemble, unis.

L’assiduité à la fraternité ne tombe pas toute cuite du ciel. Elle est cette disposition d’existence, cet effort de vivre pour être bien ensemble. Non pas l’absence de mort, de conflit, de dissension, mais la jubilation paisible d’exister ensemble et d’être unis. Evidemment, différents, infiniment différents, et même contraires. La symphonie du salut, comme dit Irénée, fait sonner comme harmonie les dissonances. Pas de place pour la cacophonie.

C’est un job à temps plein, l’assiduité à la fraternité. Et cependant, ce n’est pas quelque chose que nous construisons ou dont nous nous emparons. « Ne me touche pas ! » « Du fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, tu n’en prendras pas. » Nous ne pouvons qu’œuvrer aux conditions de possibilité de cette onction qu’est le vivre ensemble, unis. Mais, « pour les hommes, c’est impossible ! »

Dans la fraternité, dans l’amour, c’est tellement curieux de dire merci. Merci de quoi ? Et pourtant, nous sommes reconnaissants. Ce qui advient, certes, nous n’y sommes pas pour rien. C’est l’effort pour exister, persévérer dans la fraternité, l’assiduité dont parle le texte. Mais cela arrive, donné, grâce, gratuité. On ne sait pas d’où. Pas besoin de parler de Dieu. C’est l’expérience de la grâce, même sans Dieu, etsi Deus non daretur. Cette grâce parle de Dieu, elle n’est ni Dieu, ni son action. Elle laisse deviner ce qui est infiniment autre et plus que nous ne pouvons l’imaginer. C’est dire ! Utopie du Royaume.

L’utopie est là pour aiguillonner la vie, pour que l’humanité ne désespère pas de devenir fraternité, aspire à cette fraternité. Les mots sont piégés et dangereux. Il y a des frères, et sœurs, ennemis ! Cela fait même partie des pires inimitiés, des haines les plus viscérales. Il y a des dictatures qui s’appellent fraternité. Dans Terre ceinte, le premier roman de Mohamed Mbougar Sarr, l’armée djihadiste s’appelle de ce nom et le dévoie. Combien de communautés, sous prétexte de l’impératif de la fraternité, sont des tyrannies. L’abus spirituel dans l’Eglise, dont on ne cesse de parler, l’emprise, se trouve dans presque toutes les communautés nouvelles et pas seulement, dans les sectes aussi, dans d’autres religions. Plier la personne au service de l’œuvre ! Il convient non de croire la réalité de l’utopie, mais de critiquer la réalité à l’aune de l’utopie, précieux texte des Actes.

La prière qui décrit la fraternité dans le texte n’est pas une activité, ce que nous devrions faire pour être disciples du Ressuscité et pour rendre un culte à Dieu. Dieu n’a que faire de nos cultes, il s’y ennuie encore plus que nous, et ce n’est pas peu dire ! Le seul culte qui plaît à Dieu, c’est précisément la bénédiction de la vie quand elle est fraternité. Et si culte il y a, c’est seulement, mais nécessairement, pour rappeler, pour marteler, que nous ne fabriquons pas la fraternité à coups de marteau ou de pinces – noli me tangere – mais que nous la recevons, comme une grâce. Et que notre job, c’est seulement et nécessairement, de rechercher la bonté et la douceur qui rendent la fraternité possible. Le partage des biens, le partage des richesses, l’accueil de tous, en est autant la conséquence que la cause.

Dans le monde de violence qui est le nôtre, l’Eglise doit urgemment se faire porteuse de cette fraternité, de l’utopie de la fraternité. Même si Dieu n’existait pas, etsi Deus non daretur, même si la prière était insensée, pour que le désespoir mortel de la violence, de la haine entre frères, et sœurs, ne nous enterre pas tous, nous devrions vivre la fraternité autant que possible. C’est juste vital. C’est sans doute cela, la résurrection, la vie.

 

Marc Chagall, La vie, 1964, Fondation Maeght, Saint Paul de Vence 

 

 

02/04/2026

Croire, admirable échange (Vigile pascale)

 

Les trois premières lectures proposées pour la veillée de cette nuit (Gn 1, Gn 22, Ex 14) composent une introduction à la foi. Qu’est-ce que croire ? Non pas croire ceci ou cela ; que Dieu a tout créé en sept jours, et même six, puisque le septième, il se repose et pratique le sabbat, manière de légitimer la loi : Dieu lui-même la respecterait. Que la mer s’est ouverte... de drôles de rationalistes, refusant les miracles à juste titre, cherchent l’isthme qui aurait permis de passer à pied sec au milieu d’un marécage, ou le raz de marée qui aurait retiré l’eau. Non, la mer ne s’est jamais ouverte. Abraham n’a jamais entendu de voix pour exiger la mort du fils puis arrêter, au dernier moment, la catastrophe. Le dieu sadique, qui se distrait avec l’épreuve du tortionnaire, qui le souhaiterait à son pire ennemi ?

Nos textes racontent autre chose, une conception, une compréhension, une interprétation de nos existences comme reçues. Vivre, pour les humains, c’est avoir les mains ouvertes, paumes tournées vers le ciel. Ce n’est pas le ciel les emplit, ou alors c’est le ciel qui laisse vide l’assiette de l’enfant qui meurt de faim ! Les mains se font réceptacle pour l’eau bue à même la source ; coupelle pour un parfum de grand prix, fraternité qui coule comme une onction sur la barbe d’Aaron ; kylix d’un vin précieux, celui de la fête, qui réjouit le cœur de l’homme, versé pour la multitude.

Comprendre la vie comme reçue n’a rien d’évident. Voyez cette femme, elle gagne bien sa vie ! Voyez cet homme, c’est un self-made-man, il s’est fait tout seul ! Voyez ces salauds qui vivent de voler, dérober et faire main basse. Rappelez-vous la brebis du pauvre, elle est comme sa fille, et le riche la tue quand un ami passe, pour ne pas prendre sur son cheptel. « C’est homme, c’est toi ! »

Personne ne s’est fait ni n’a eu un mot à dire quant à son existence. Nous avons reçu la vie biologiquement. Surtout, de tous ceux qui nous aiment. Consentir à être aimé, sans savoir pourquoi, sans en connaître les raisons. C’est si difficile que parfois on fait tout pour saborder le don. C’est tellement incroyable, que nous soyons aimables ! (Ceux qui sont persuadés que les autres doivent les aimer sont dans une incroyance pire encore, et violente !) Consentir humblement, sans forfanterie, avec la reconnaissance et la jouissance de la gratuité, la grâce.

Croire n’est pas un mot des religions. Les Grecs et les Romains ne croient pas. Pas plus que les autres cultes de par le monde, ils ne mettent pas leur confiance mais accomplissent les rites qui maintiennent en ordre l’organisation du cosmos et de la société. Ils font ce qu’ils ont à faire. Ainsi Abraham qui offre le sacrifice de la folie. Dès lors qu’il s’agit d’offrir, ce serait mesquin d’offrir moins que le plus cher, le fils des entrailles !

Croire est le verbe du commerce, de la relation. Monnaie fiduciaire, faire crédit, avoir des créances, établir un reçu, etc. Le commerce, la relation, l’échange constituent les sociétés. Hermes en est le dieu ; dieu des marchands, des voleurs aussi, dieu qui permet de se comprendre, de traduire, dieu herméneute.

Croire, c’est dans la rencontre avec autrui, « pratiquer la différence », s’en repaître pour que l’hospitalité gagne sur l’hostilité. Avec celui qui est là, à côté de moi, nous nous voulons du bien. Bénédiction, comme aux premiers jours : Et Dieu vit tout ce qu’il avait fait. C’était très bon ! Abraham n’a qu’à recevoir : c’est Dieu qui donne.

Admirabile commercium, merveilleux échange, nous le disons avec l’eau mêlée au vin de la coupe. « Puisons-nous être unis à la divinité de celui qui prend notre humanité. » Mieux encore que l’unité, le don. Il se fait ce que nous sommes pour que nous soyons ce qu’il est. Croire c’est, pour et avec Jésus, la « pratique de la différence » qui institue le monde nouveau. Il est bon pour des frères, et sœurs, de vivre ensemble et d’être unis, parfum sur la tête.

Croire, ce n’est pas offrir des trucs à Dieu, efforts de carême, sacrifices du fils et autres conneries. Recevoir autrui, être accueilli par lui, ainsi se pratique la différence avec le Dieu philanthrope. Croire, c’est se fier au Dieu qui donne, se donne. Cela s’appelle création. Croire s'appelle salut comme à l’Exode : « ils crurent en Dieu et en Moïse son serviteur ». Le fils vit, donné, reçu ; cela s’appelle résurrection !

 

Marc Chagall, Passage de la Mer Rouge, dessin, 1965-66, Musée d'art contemporain Pompidou