A Chartres, le vitrail axial de la cathédrale est consacré aux Apôtres. J’ignore si cela est fréquent mais je ne sais citer d’autre exemple. Le vitrail est l’exact contemporain du quatrième concile de Latran qui marque l’achèvement de ce que l’on appelle la réforme grégorienne.
La place exorbitante que la réforme attribue aux clercs, fonctionnaires d’une institution qui ne veut plus dépendre des laïcs, entendons des riches (laïcs), est un de ses principaux marqueurs. Qu’ils cessent de nommer les évêques ou les desservants de leur chapelle et de s’approprier les bénéfices ecclésiaux.
On met donc à part les hommes chargés des spiritualia ; leurs mains sont consacrées, et le célibat leur ait imposé (1074). Dans une société profondément religieuse ‑ la vie courante mêle le divin et l’humain, ne serait-ce qu’à cause de la précarité de l’existence, de la nécessité d’une récompense céleste pour atténuer les injustices et les conditions de vie de l’ici-bas ‑ tous comptent sur les intermédiaires de Dieu, comme chez les païens, druides ou sacerdotes.
Le concile de 1215, soucieux d’enraciner la société dans la sainteté, décrète que l’on communiera au moins une fois l’an. Tel n’était donc pas le cas ! En outre, il veut penser que Eglise et société sont coextensives. S’il devient effectivement difficile de croiser des païens, sauf aux marges de la chrétienté, il y a les Musulmans et, dans la christianistas elle-même, les Juifs. Faire du catholicisme médiéval un modèle suppose une ignorance crasse de l’histoire.
Qui dit eucharistie, dit confession. Et voilà que le corps clérical entend tous les secrets au moins une fois par an. Il n’y a pas de quoi hurler, si un lieu de parole est disponible pour se libérer du mal et chercher une sainteté ordinaire. Il n’y a pas de quoi hurler, si l’on est convaincu que l’on peut s’arranger avec sa conscience et ne pas tout dire. Mais ce n’est pas aussi simple : la religion encadre la superstition et la peur de peines éternelles régit la vie de chacun.
L’eucharistie occupe le cœur de la religion catholique au détriment de la charité. Le culte est plus déterminant que la vie convertie. N’est-ce pas cependant à l’amour que sont reconnus les disciples (Jn 13, 35) ? On parle de pouvoir de consacrer non de service, de ministère.
Le vitrail des apôtres à Chartres inscrit dans une superbe lumière le rôle central de ceux qui tiennent la place des apôtres et leur pouvoir sur l’eucharistie. La Cène n’est pas le dernier repas de Jésus mais la première messe. La lumière du vitrail éclaire encore l’Eglise de son idéologie, mensonge séduisant. Aujourd’hui encore on parle de la messe du père untel. Chaque prêtre doit dire sa messe. Mais n’est-ce pas la messe de l’assemblée ? Vatican II en est convaincu, mais ne sait pas, ne veut pas pour autant abandonner la théologie du sacerdoce et du clergé. Depuis plus de soixante ans, nous vivons dans l’indétermination et la crise intégriste se nourrit de ce que la Grande Eglise continue de croire une chose en en disant une autre chose. La querelle quant à l’ancien rite n’est pas une question liturgique contrairement à ce que de bons esprits qui s’érigent en conciliateurs disent. Deux conceptions de l’Eglise, de la place des clercs et donc des laïcs, deux compréhensions des ministères, s’opposent contradictoirement, Deux conceptions de la place de l’Eglise dans la société, c’est une question politique.
« Les douze disciples (mathetès) » constituent, la totalité de ceux qui écoutent les enseignements (mathèteia). Jésus ne s’entoure pas d’un groupe spécialisé, contre-distingué des autres, mais d’une totalité, les Douze. Il n’y a pas l’Eglise (les clercs) et la christianitas, le peuple. « Et voici le nom des douze envoyés » (apostolos), ceux qui sont députés pour… faire reculer le mal. Le mot apôtre (apostolos) ne désigne pas une fonction dans la communauté, mais la mission, qui est toujours celle des Douze, la totalité des disciples. Le mot mission n’existe pas dans le Second Testament. Recevoir mission c’est littéralement être envoyé. Tous les disciples sont envoyés par Jésus dans le monde qui ploie sous le joug du mal. Les Douze n désigne pas des individus, mais Jésus lui-même prolongé par leur action. Cette action n’est pas cultuelle, ni de pouvoir sur ou dans la société ou l’Eglise, mais la puissance de faire reculer le mal. Ainsi doit-on lire pour éviter tout anachronisme par exemple les versets de Mt 9, 36-10, 8.
L’obligation de ne rien prendre pour la route, l’Eglise de presque tous les temps s’est assise dessus. Cette absolue nécessité, Paul la formule parfaitement. « Frères, quand je suis venu chez vous, je ne suis pas venu vous annoncer le mystère de Dieu avec le prestige du langage ou de la sagesse. Parmi vous, je n’ai rien voulu connaître d’autre que Jésus Christ, ce Messie crucifié. Et c’est dans la faiblesse, craintif et tout tremblant, que je me suis présenté à vous. Mon langage, ma proclamation de l’Évangile, n’avaient rien d’un langage de sagesse qui veut convaincre ; mais c’est l’Esprit et sa puissance qui se manifestaient, pour que votre foi repose, non pas sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu. » (1 Co 1, 1-5)
Non au prestige d’une doctrine, de la richesse ou du pouvoir. Premièrement pour que chacun soit libre, non séduit ou asservi par ce qui en impose. Deuxièmement, parce que se présenter au nom de Jésus autrement que dans la faiblesse est une trahison de l’évangile que l’on prétend pourtant annoncer.
Sortir du pouvoir et du prestige pour l’Eglise, sortir du système clérical sur lequel elle repose, c’est enfin donner sa chance à « l’évangile inouï » (D. Collin). L’évangile n’a d’un certain point de vue pas encore commencé. Non que des figures comme celle de François d’Assise ou de millions d’humbles disciples soient à mépriser. Mais l’évangile a très tôt été compris comme une religion, ce qu’il n’est pas et ne peut pas être, ou ne pleut plus être. C’est sa chance aujourd’hui. C’est un évangile, une bonne nouvelle pour le monde, aujourd’hui.


