Nous voilà quasi jour pour jour à la date de la fondation de
l’abbaye de Cluny, le 11 septembre 910. Ils étaient quelques-uns réunis en son
nom… Parler des Clunisiens permet en outre de mieux comprendre notre
attachement à l’évangile, bien différent du leur qu’absorbe la préoccupation ou
espérance du salut et qui structure toute la société.
Il serait tendancieux et anachronique de ne lire dans la
stratégie de Cluny qu’un objectif de pouvoir et de richesse. L’établissement d’un
puissant empire géographique, économique, politique ecclésial et culturel est certes
incontestable, qui émerveille ou scandalise. Pouvoir et richesses, dans de
telles proportions, sont-ils compatibles avec l’évangile ? A Cluny au
moins autant qu’ailleurs, on est tellement convaincu que le moine est le modèle
de la perfection, que l’on ne perçoit pas d’opposition entre la sincérité avec
laquelle on cherche le salut au cloître par la pénitence et la nécessité
politique de structurer la société.
A l’exception des Juifs et des Musulmans qui constituent des
îlots ou habitent, voire occupent, les limites, on ne distingue pas l’Eglise et
la société. L’individu n’existe pas : chacun est toujours pensé comme le
membre d’une communauté. Dès lors, construire une société chrétienne, en
disciplinant les mœurs et en réclamant que les puissants gouvernent selon l’évangile,
est une tâche proprement pastorale. La charité, le secours des plus pauvres
n’est pas une affaire personnelle, mais une responsabilité dont l’Eglise et
particulièrement les monastères ont la charge. Les riches laïcs revendiquent
d’être aussi acteurs de l’organisation évangélique du monde. Ce sont les
membres des mêmes familles qui dirigent les fiefs, les monastères et les
diocèses. Dans la société féodale, les inégalités et la hiérarchisation ne sont
pas des aberrations. Elles comportent des exigences des uns envers les autres, quand
bien même les riches, hier comme aujourd’hui, la plupart du temps, en veulent
toujours plus, quitte à exploiter les autres, quitte à recourir à la violence
et aux guerres.
Le salut post-mortem est la récompense pour qui tient
correctement sa place dans l’organisation à la fois civile et religieuse. La
prière pour les morts, depuis 998, et les nécrologes recopiés dans toute l’Europe
témoignent de la reconnaissance du pouvoir de l’intercession clunisienne. Cependant,
vivre, c’est déjà participer au ciel, parce que la chair est bonne en tant que
créée par Dieu, parce que vivre c’est retourner à Dieu dont on est sorti, parce
que le paradis, c’est la nature humaine restaurée par la résurrection du
Christ. Le monde n’est pas séparé et opposé au ciel, il est la création que
Dieu ne cesse de visiter. L’ascèse et les aumônes faites à l’Eglise sont le
moyen d’espérer parvenir au salut autant que vie sauvée. Les donations et les
demandes de messes sont une manière de racheter sa conduite, un devoir envers
les défunts, une participation financière et plus largement éco-nomique, à une
autre vie. Cela permet autant l’enrichissement des monastères que les
aides-sociales de l’époque.
Vivre en disciples, aujourd’hui, c’est marcher comme lui,
Jésus, a marché. Ainsi, le salut entre dans nos vies comme dans la maison
de Zachée. Le salut n’est pas le couronnement de la vie terrestre mais un don,
la grâce, qui surgit. Même si l’on a du mal à penser l’évangile comme
politique, les aspects sociaux du dogme s’imposent. L’imitation de Jésus
Christ (ainsi que l’on dit depuis la fin du 15ème) exige des
disciples une posture aux côtés des perdants et, partant, souvent, contre les
gagnants. « Il comble de bien les affamés, renvoie les riches les mains
vides. » Le Magnificat n’est pas une douce dévotion mariale !
Le catholicisme social depuis le 19ème siècle, a
instillé ce qui devint une conviction portée par les différentes Actions Catholiques
au siècle suivant, l’immanence du salut : l’aujourd’hui est lieu et temps
du salut, de la vie avec Dieu, de la vie éternelle. Comme l’on dit avant de
communier, « le corps du Christ pour la vie éternelle », non pas demain,
récompense, mais ici et maintenant, source de vie. La mission n’est pas la visibilité
institutionnelle et l’annonce explicite mais une présence « au cœur des
masses » à l’instar des années nazaréennes de Jésus. « L’homme
contemporain écoute plus volontiers les témoins que les maîtres » (Paul
VI) On a tort de déconsidérer la spiritualité, la théologie et la pastorale de
l’enfouissement. L’évangile sorti de la société chrétienne, l’évangile dans une
société sortie de la chrétienté, se fait conviction que la transcendance du
salut a sens dans l’immanence de nos vies. « L’infini dans le fini. La finitude en tant qu’ouverture à
l’infini : rien d’autre n’est en jeu. » (J.-L. Nancy). Tant
les sociologues profanes que les intégristes catholiques parlent de
sécularisation du salut et de l’Eglise, d’abandon ou de relativisation du sacré.
Oui, une nouvelle manière de vivre l’évangile, discrète et assumée, est en jeu,
qui pourra passer pour la négation de ce que l’on a toujours cru et de la
religion de nos pères.
Beaucoup ne trouvent dans l’évangile plus que la charité au
point que certains dénoncent le ravalement de l’Eglise à une simple organisation
humanitaire. Les mêmes ou d’autres se réfugient dans l’adoration, a-politique,
c’est-à-dire a-sociale. Il se pourrait au contraire que nous soyons assez bien
placés pour entendre la pertinence évangélique s’il est vrai qu’il n’y a rien
de plus grand que l’amour, voie éminente, que la foi et même les
œuvres sans la charité ne sont que vaine vibration de métal, s’il
est vrai que Dieu est amour. A la fin du 17ème, si proche de Cluny,
à côté d’un puissant prieuré clunisien, Marguerite-Marie révolutionne la foi avec
son Sacré Cœur. Que Dieu est amour, que son nom est amour, paraît nouveau et
intempestif. François demeurait peu écouté à parler du primat de la miséricorde.
« Le plein accomplissement de la loi, c’est l’amour. » (Aimer, la charité, cela exclut toute violence, notamment
sexuelle. Il n’y a que les obsédés et les pervers qui confondent le sexe et
l’amour.) Il ne suffit pas d’être réunis au nom du Christ pour qu’il soit là… En
son nom, on a commis le pire. Il suffit d’aimer, même sans rien connaître du
Christ, pour que son règne vienne, maintenant.
La pentecôte, Lectionnaire de Cluny, vers 1090-1110, BNF NAL2246 f79v,