15/06/2024

Après le 9 juin, pour ouvrir une célébration eucharistique

 

Jyoti SAHI, Jesus as Dancer, 1982

Ce que nous nous apprêtons à faire ressemble moins à un rituel religieux ou un acte de dévotion qu'à une action politique.
En effet, l'eucharistie affirme et réalise que tous sont ici frères et sœurs. Il n'y a plus de différence de classes, de niveaux, de genres, d'origines ethniques. Il n'y a que des frères et sœurs. C'est une société nouvelle et différente de celle que nous connaissons et que certains désirent voir radicaliser que nous réclamons autant que nous la construisons.
Faire de la société une fraternité avec tous, voilà ce que signifie et réalise la célébration de la messe. Voilà ce que nous voulons dire à nous-mêmes, et à tous nos concitoyens.
Lorsque l'on a embrassé le lépreux, comme François d'Assise, lorsque l'on entre en fraternité avec les parias, quels qu'ils soient, c'est "la terre nouvelle et les cieux nouveaux où fleurira la justice" (2P 3, 13).

12/06/2024

« Si bien que les oiseaux du ciel font leur nid à son ombre » (11ème dimanche du temps)

Jyoti SAHI, 1986 Sermon sur la Montagne

 

Il y a une semaine, les partis nationalistes, identitaires et xénophobes ont été placés en tête par les citoyens votant avec plus de 35%. Depuis quarante ans, j’entends banaliser le phénomène : ce n’est tout de même pas pire que les communistes ! C’est une défense des petits qui se lèvent le matin pour aller travailler et s’estiment volés par ceux qui profitent d’un système de protection sociale qu’ils dévoient.

Ces élections ont eu lieu à quelques jours des commémorations du débarquement dont c’est cette année le quatre-vingtième anniversaire. Ceux qui sont morts en 44 pour la liberté n’avaient guère plus de vingt ans. Sont-ils morts pour rien ?

Ces élections sont le résultat de discours qui instillent le mensonge. Il n’est pas possible de vivre en 2024, de profiter de la mondialisation, et de vouloir se replier sur un pré-carré à défendre. Le Brexit le montre à l’évidence. Ce n’est pas parce que depuis des années, les gouvernements servent la soupe aux plus riches et stigmatisent les gens simples que la haine des moins chanceux et installés est la solution. Nous ne savons vivre sans la soi-disant déferlante migratoire puisque presque aucun natif ne veut des petits-boulots : aides-soignantes, personnels de restauration, éboueurs, manœuvres et manutentionnaires, surveillants de prison, techniciens de surface, bouchers d’abattoir et j’en passe ; en une proportion considérable, des personnes étrangères ou d’origine étrangère.

Pourtant, combien sont d’origine non-française parmi ceux-mêmes qui gouvernent, Sarkozy, Balladur, Valls, Attal, Dati, Zemmour, Bardella, etc. Qui parmi ceux qui ont donné leur voix à l’extrémisme vit dans les quartiers qui seraient zone de non-droit ? Dans les campagnes de France, là où comme dit l’autre, « la terre ne ment pas », la République doit effectivement regagner du terrain : au chevet de la démocratie malade, les régimes autoritaires se précipitent, mais ce n’est pas pour visiter une malade, c’est pour soutirer l’héritage !

Qui peut croire que l’individu existe sans l’autre, le différent ? Qui peut prétendre accueillir le différent s’il lui impose de renoncer à ses différences pour vivre « comme chez nous » ? Qui peut ignorer que les grandes puissances économiques, Chine, Russie, Etats-Unis et Europe occidentale (plus quelques autres) pillent les pays pauvres et s’étonner que leurs ressortissants viennent là où il y a de l’argent ? Qui peut décemment bafouer les valeurs de l’Occident pour, comble de la contradiction, les défendre, se retirer des traités internationaux, remettre en cause le droit des réfugiés, le droit à la migration. Qu’un riche migre, personne ne s’en inquiète. Qu’un pauvre s’approche, et nous sommes menacés. Il y avait déjà un pauvre Lazare dont les chiens léchaient les plaies ; il y avait déjà la nécessité de faire de Jésus un enfant d’immigré, fuyant la folie meurtrière de qui ne veut pas partager pouvoir, terre, argent.

La France serait menacée par le grand remplacement. Mais ce sont les « Français » qui ne veulent pas de l’évangile, ne sont pas pratiquant de la messe dominicale et plus encore du commandement : « aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés ». Ils n’ont que faire d’être disciples de Jésus. L’évangile se moque des valeurs y compris chrétiennes : Jésus est mort comme un paria pour s’être rangé parmi les perdants de l’histoire et de la société et les avoir relevés. « Il renverse les puissants de leur trône, il élève les humbles, il comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides. ». La fraternité de la devise républicaine est elle aussi subversive ; elle transforme l’égalité en un espace de grâce et non de mérite, de propriété ou d’héritage. Le « moi d’abord » remplace le souci du bien commun, les droits de l’homme et l’évangile.

L’incompétence professionnelle de celui qui a réuni sur son nom le plus de suffrages n’est pas même un handicap. En prétendant nous défendre, nous nous sommes tiré une balle dans le pied, et plaise à Dieu que ce ne soit que dans le pied et non dans le cœur !

Le royaume de Dieu est comparable à la plus petite des semences, graine de moutarde, qui devient la plus grande des plantes potagères (Mc 4, 26-34). Le but de la comparaison n’est pas tant la croissance que l’abri pour toutes sortes d’oiseaux, tous les oiseaux. Non un accueil momentané. Ils nidifient, ils habitent là, ils se reproduisent et deviennent plus nombreux. Les oiseaux du ciel ne sont pas à proprement parler du jardin, ils viennent tous d’ailleurs, du ciel précisément, et squatte la moutarde, s’installent comme des étrangers. Folie du Royaume !

Un arbre comme notre terre, maison commune. Un arbre qui accueille parce que la terre n’est à personne ; elle est à tous. De quel droit c’est « ici chez nous », « chez eux là-bas » ? Qui sont « ils » ? Qui sont « nous » ? Quels sens ont l’utilisation de ces pronoms et les appropriations de terrains ? Le refus de partager, non ce qui est à nous, mais ce que nous dérobons, nous enlaidit, fait de nous des épouvantails, pour faire fuir les oiseaux.

Le vote de dimanche est aussi un non à l’écologie. Au premier degré, il n’y a plus d’oiseaux dans les champs, nous avons tué les insectes à coup de pesticides agricoles et domestiques. Il n’y a plus que nous, et nous mourrons. Ce vote dit « fuck » à la nature comme à l’humanité dans les autres et en nous. Nous avons voté contre la maison commune, cadre de vie et habitants. Et nous voulons nous persuader qu’au contraire nous l’avons défendue ! Avec le fascisme, la vérité est dévaluée, trafiquée. Le mensonge est monnaie courante.

Le goût du mensonge l’emporte sur les saveurs d’un arbre à moutarde. C’est plus incroyable encore que la folie du Royaume. Nous marchons sur la tête. Nous en mourrons juste. Après tout, ce n’est pas grave : ce ne sera pas nous, mais nos enfants, dans quelques générations, ou demain, sur un champ de bataille. Seulement en écrivant et en vivant l’histoire du point du vue des perdants, la paix sera possible.

07/06/2024

Le mal, mektoub, c’est écrit ! (10ème dimanche du temps)

 

Le mal, c’est écrit. Le destin, Dieu l’a voulu ; cette personne meurt à vingt-cinq ans, cette autre est en prison, une troisième souffre de la violence de son conjoint. C’est écrit, et si Dieu n’y est pour rien, il laisse au moins faire. Si Dieu n’y est pour rien, il faut bien que quelqu’un y soit pour quelque chose. Et l’on parle du diable, et l’on invente le diable.

Cela a l’intérêt de rendre raison d’un ordre du monde jusque dans le désordre du mal : cela intègre le mal à l’ordre alors même qu’il est désordre, chaos. Mais, parce qu’ainsi toute chose ainsi trouve sa place, on supporte et accepte son sort. De toute façon, la révolte contre le mal n’est pas plus efficace. Révolté par la mort, la dépendance ou la maladie incurable, par une décision de justice qui, suite à un forfait, vous expédie en prison, révolté, cela ne change rien au mal, ne le fait pas disparaître. Mieux vaut consentir comme les stoïciens à souffrir, à mourir, et rien de mieux pour y parvenir que de se consoler grâce à l’ordre des choses.

Les religions sont très fortes pour raconter la raison du mal, Satan, légendes d’ange de lumière, création de l’homme par du sang de dieu mêlé à de la terre. Ce n’est pas qu’elles ont la réponse au mal, mais qu’elles ne comprennent pas comment un monde si beau, une créature si incroyable que l’homme et la femme, tout cela puisse subir et ourdir le mal.

Mektoub ! disent les musulmans. Les latins parlaient de fatum et les chrétiens de providence. Ainsi, le Dieu qui pourvoit, le Dieu provident, couvre les pires maux de son omniscience et du bon ordre des choses. Et il faudrait croire à un tel Dieu ? En fait, on n’y croit pas. On a juste besoin que les choses se passent dans l’ordre, et l’ordre étant forcément celui de quelqu’un de supérieur puisqu’il échappe à l’humain, on parle de Dieu.

Eh bien, à tout cela, je ne crois pas. Je pense plutôt que se révolter contre le mal est évangélique. Se lever contre le mal est insurrection, résurrection. Et toute la vie de Jésus est insurrection contre le mal, non pour disculper Dieu, qui n’a pas besoin d’avocat, mais pour faire savoir ce qu’il en est de Dieu, sa propre révolte contre le mal, sa propre lutte contre le mal. « Dieu n’a pas fait la mort, il ne prend pas plaisir à la perte des vivants. » (Sg 1, 13) « Prendrais-je plaisir à la mort du méchant - oracle du Seigneur Dieu- et non pas plutôt à le voir renoncer à sa conduite et vivre ? » (Ez 18, 23)

Même le pécheur fait pleurer Dieu, et par le mal commis, et par la peine qu’il subit. Drôle de formule, car y aurait-il quelqu’un à n’être pas pécher ? L’homme et la femme font pleurer Dieu : « j’ai vu la misère de mon peuple ».

Mais alors, si tous seront sauvés, mais alors si tous sont pardonnés, n’est-ce pas plutôt une validation du mal. Cela revient en effet à ce que le mal vaille autant que le bien. Le pire des salauds est-il comme le juste ? Mais pourquoi faudrait-il que le salut de tous signifie la non-prise en compte de la gravité du mal, commis et subi ? Pourquoi un non radical au mal, une dénonciation et une condamnation du mal, un secours des victimes pour les soulager, un accompagnement des coupables pour les rendre à la dignité humaine qu’ils ont bafouée chez leurs victimes et en eux signifierait-il que le méchant est traité comme le juste, le bourreau comme la victime ?

Dieu aime les pécheurs. Et qui pourrait-il aimer d’autre à part la vie en lui ? Dieu aime et cet amour offert est salut, fait vivre. Cet amour est la réplique au mal, non pas réponse, explication, mais régénération. Comme entre nous les humains, et même avec les animaux. L’amour est vie. Et Dieu met le paquet, paye le prix. Plus le pécheur est criminel et exécrable, plus il exècre Dieu, plus il faut la force de l’amour divin pour renverser les si profondes racines du mal et la profusion déversée de poison mortel, meurtrier.

C’est encore le mal que de se comparer, d’être jaloux qu’un plus salaud puisse être lui aussi rendu à la vie. On n’est pas plus vivant de déambuler au milieu de cadavres mais à partager la vie, la faire circuler, la multiplier y compris avec des moribonds infernaux. Plutôt que de nous trouver des excuses parce qu’après-tout il y a pire que nous, on ferait mieux de se poser à la place de la victime. C’est du point de vue des victimes qu’il faut écrire l’histoire, seul lieu à partir duquel stopper le mal et la violence. Dieu se place les massacrés pour que cessent les injustices y compris celles que bien sûr, les vainqueurs taisent.

Il est hors de question de faire vivre la victime dans la proximité de son bourreau. Dieu est à ce point de son côté qu’il ne voit plus aucun des agresseurs. Son amour de l’exploité réduit le mal à néant ; la purification des mauvais est réduction en eux du mal, est une réduction de leur stature. Mais eux aussi, si petits humainement soient-ils, sont appelés avec et pour les autres à « la stature de l’homme parfait, force de l’âge et plénitude du Christ ». (Ep 4, 13)

31/05/2024

Sacramentum caritatis (Corps et sang du Seigneur)

 


 

Sacramentum caritatis, le sacrement de l’amour. C’est ainsi que l’on désigne l’eucharistie. Je ne sais faire l’histoire de ce nom. Il a été choisi par Benoît XVI comme titre d’une exhortation post-synodale, avec en note une référence à Thomas d’Aquin. Ce qu’il recouvre a manifestement de l’importance pour le pape Ratzinger puisqu’il renvoie dans ce même document à sa première encyclique Dieu est amour, Deus caritas est.

Je cite : « Le Dieu incarné nous attire tous à lui. À partir de là, on comprend maintenant comment agapè est alors devenue aussi un nom de l’Eucharistie : dans cette dernière, l’agapè de Dieu vient à nous corporellement pour continuer son œuvre en nous et à travers nous. » Si l’on se réfère à la source, on lit encore ces lignes :

« La "mystique" du Sacrement a un caractère social parce que dans la communion sacramentelle je suis uni au Seigneur, comme toutes les autres personnes qui communient : "Puisqu’il y a un seul pain, la multitude que nous sommes est un seul corps, car nous avons tous part à un seul pain", dit saint Paul (1 Co 10, 17). L’union avec le Christ est en même temps union avec tous ceux auxquels il se donne. Je ne peux avoir le Christ pour moi seul ; je ne peux lui appartenir qu’en union avec tous ceux qui sont devenus ou qui deviendront siens. La communion me tire hors de moi-même vers lui et, en même temps, vers l’unité avec tous les chrétiens. […] Foi, culte et ethos se compénètrent mutuellement comme une unique réalité qui trouve sa forme dans la rencontre avec l’agapè de Dieu. Ici, l’opposition habituelle entre culte et éthique tombe tout simplement. Dans le "culte" lui-même, dans la communion eucharistique, sont contenus le fait d’être aimé et celui d’aimer les autres à son tour. Une Eucharistie qui ne se traduit pas en une pratique concrète de l’amour est en elle-même tronquée. […] C’est à partir de ce principe que doivent aussi être comprises les grandes paraboles de Jésus. […notamment] la parabole du bon Samaritain, […] Dans la grande parabole du Jugement dernier l’amour devient le critère pour la décision définitive concernant la valeur ou la non-valeur d’une vie humaine. Jésus s’identifie à ceux qui sont dans le besoin : les affamés, les assoiffés, les étrangers, ceux qui sont nus, les malades, les personnes qui sont en prison. "Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces petits, qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait" (Mt 25, 40). L’amour de Dieu et l’amour du prochain se fondent l’un dans l’autre : dans le plus petit, nous rencontrons Jésus lui-même et en Jésus nous rencontrons Dieu. […] La charité n’est pas pour l’Église une sorte d’activité d’assistance sociale qu’on pourrait aussi laisser à d’autres, mais elle appartient à sa nature, elle est une expression de son essence elle-même, à laquelle elle ne peut renoncer. »

Il n’y a pas de ministère spécifique de la prière ou de l’enseignement. Mais il y a un ministère de la charité. On comprend que les diacres, chargés du service doivent se tenir à l’autel pour la célébration de l’eucharistie. Quand bien même, en une théologie trop fonctionnaliste pour être pertinente, on maintiendrait que seuls les prêtres consacrent le pain et le vin, cela n’est vrai qu’en présence du ministère diaconal.

On se rappellera que François d’Assise n’était pas prêtre, mais diacre. Je pense à cet ami jésuite qui me dit souvent qu’il se comprend plus diacre que prêtre. La charité évangélique, « expression de l’essence ecclésiale », comme François et ses frères l’ont vécu, est subversion de l’ordre du monde, y compris de la morale et du devoir d’assistance. Il ne s’agit pas que les riches partagent un peu pour que l’autre ne crève pas, il s’agit de se reconnaître frère et sœur avec le paria, dont le type pour François est le lépreux.

Ceux qui aujourd’hui aussi se font proches des exclus, d’autant plus qu’ils partagent leur impuissance, sans les moyens de leur procurer une solution, savent quelle humanité renouvelée la fraternité avec eux crée, un monde nouveau, toutes choses nouvelles. Visiteurs de prison, soutiens des migrants, accompagnateurs des malades, éducateurs d’enfants brisés, etc. ne sont pas tous chrétiens, mais leur action est celle de la subversion eucharistique. (Je n’ai pas cité Benoît XVI jusqu’au bout, dans la réciprocité qu’il inscrit entre eucharistie et amour. L’eucharistie n’existe pas sans la charité, elle est mensonge et sacrilège, mais inversement la charité peut exister sans l’eucharistie, à moins que le sacrement ne soit que la partie, infime, du tout, métonymie.)

La communion avec l’exclu seule révèle le sens de l’évangile, du ministère et de la personne de Jésus : la fraternité d’amour avec le paria est la seule exégèse de Jésus, partage de sa parole et fraction du pain. L’aspect social de l’eucharistie, politique si l’on parle grec, fait de ce sacrement celui de la contestation du monde, insurrection contre tout ce qui rabat la fraternité, la place derrière les lois du sang, de l’économie, de l’utilité, du bon sens. Pensez donc, embrasser un lépreux ! C’est aussi fou ‑ ce que Dieu a choisi dans le monde (1 Co 1, 27) ‑ qu’accueillir toute la misère du monde. Non parce qu’économiquement, on ne le pourrait pas, mais parce qu’avec tous l’eucharistie fait de nous des frères et sœurs.