13/03/2026

Olivier HERMANUS, Le son des souvenirs (2025), film

 

 

Au fin fond du Maine rural en 1917, deux jeunes musiciens qui se sont rencontrés au conservatoire, collectent des chants traditionnels. Les paysages et la photographie du film sont à couper le souffle, ce souffle qui fait vibrer les voix qu’ils enregistrent sur des cylindres de cire. Attentifs, ils mettent en confiance ceux qui confient des airs appris de leurs aïeux. Ces derniers ne font pas revivre des souvenirs, mais trouvent dans les airs et des mots déjà composés, la force de vivre une existence dure.

Les deux jeunes hommes écoutent. A ce point du récit, il n’est pas question d’ethnographie ni de conservation du passé. C’est la vie en direct ‑ la leur et celle de ceux qui chantent et souffrent. Il n’y a qu’elle, elle occupe tout l’espace. Si souvenirs il y a, ils sont tus.

Pour écouter, il faut du silence, de la concentration même. C’est une manière d’être au monde sensuelle, charnelle et pudique. Mieux encore que la caresse qui touche sans saisir, le recueil des voix. Le son, bien que physique, on ne peut mettre la main dessus. 

Les scènes d’enregistrement du patrimoine chanté sont parabole de ce que la narration veut raconter sans le nommer, parce que c’est innommable, aux deux sens du terme. Pourquoi et comment choisit-on la vie ? Suffit-il de revenir vivant et sans blessures physiques de la guerre pour être vivant ? Suffit-il de manger, de boire, d’avoir une vie sociale pour être vivant ? Faut-il quitter son pays ou y revenir ? Faut-il être habité par le passé ou en faire table rase ?

Une histoire seconde se glisse dans le récit. Alors que toutes les chansons semblent des complaintes qui parlent d’amour et d’infidélité -surtout celle des hommes envers les conquêtes d’aventures voulues sans lendemain- les protagonistes éprouvent un amour interdit au point que la narration se refuse à le nommer ou le montrer, juste une ou deux images, un ou deux propos, gagnés sur l’impossible.

« The History of Sound » est le titre de la nouvelle de Ben Shattuck, co-scénariste, traduite en par « La forme et la couleur des sons ». Pour le film, en France « Le son des souvenirs » a été retenu, « Le souvenir du son » au Québec. Ces hésitations illustrent un malaise, comme si le scénario s’était laissé emporter par la narration que cependant il ne cesse de déjouer. Les vingt dernières minutes sont de trop. Faudrait-il connaître la fin d’une histoire pour qu’elle ait du sens ? Cela n’arrive jamais sauf dans les romans, et encore, les mauvais. Dans l’histoire, dans l’existence, on ne connaît jamais la fin ; vivre, c’est ne pas connaître la fin.

La mort elle-même n’est pas une fin. Non qu’il faille imaginer une vie après la vie, mais les morts, parents ou soldats tombés au front, commandent de vivre. Ils chantent : va, vis, laisse-moi désormais reposer. Vivre, c’est inventer la suite, si ce n’est l’avenir ; c’est l’avenir où ils ne sont pas.

Croire Jésus et son Abba / Jn 9 (4ème dimanche de carême)

 

« Rabbi, qui a péché, lui ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle ? » Le lien entre péché et maladie ou handicap s’impose, immédiatement contesté par Jésus. Les disciples pensent comme beaucoup ; ils pensent Dieu comme l’explication du monde et la vie comme rétribution. Le Destin des religions s’appelle « dieu » lorsqu’il est repeint de christianisme.

Jésus recadre les choses. Le dieu commun n’est pas celui des chrétiens ni du Premier Testament. Le dieu commun est une théorie, un savoir. On peut faire des raisonnements à son propos, avec des axiomes comme : « Dieu, nous le savons, n’exauce pas les pécheurs. » Ce dieu est un savoir. Les Juifs de Jean n’apprécient pas qu’un ignorant leur fasse la leçon et les prenne en défaut : « Voilà bien ce qui est étonnant ! Vous ne savez pas… »

Le savoir, quand on sait qu’on sait, empêche de croire, empêche ceux qui connaissent Dieu de croire. Les Juifs de Jean ne sont pas croyants. Ils connaissent la théorie, mais ne croient pas : « Les Juifs ne voulaient pas croire que… » Incroyable ‑ c’est le cas de le dire ‑ ces chrétiens, qui bénissent Trump dans le Bureau Ovale alors qu’il porte le feu et la mort. Aveugles, ils ne voient pas que leur dieu n’est pas l’Abba de Jésus. Mieux vaut être athée !

L’épisode de l’aveugle-né de Jean s’achève sur le retournement littéral de la question initiale des disciples sur ce que tous appellent Dieu, le dieu commun. « Si vous étiez aveugles, vous n’auriez pas de péché ; mais du moment que vous dites : ‘Nous voyons !’, votre péché demeure. » Un aveugle qui voit, ainsi Tirésias, le devin de Thèbes. Certes il ne suffit pas d’être aveugle pour voir, mais il suffit de se croire voyant pour ne rien voir du tout, y compris que l’on ne voit pas.

Pour l’Evangile de Jean, on ne comprend, perçoit quelque chose de Dieu, on ne voit juste sur Dieu qu’à reconnaître ne rien voir ni savoir. Le dieu commun ou le fatum sont disqualifiés. Le non-savoir, l’agnosticisme ‑ plus que l’apophatisme ‑ n’est pas l’opposé ou autre chose que la foi, c’est la voie du croire. Il n’y a de foi que dans le non-savoir.

Un ami, un sage m’écrit : « J’ai cessé de croire en "Dieu", le "dieu commun", qui n’est que le nouveau nom du Destin dans le monde dit chrétien. Je crois en Jésus, je crois Jésus, et je fais confiance à son Dieu, qu’il appelait Abba, dont je ne "sais" rien, et c’est tant mieux. »

« Nous ne savons pas ton mystère, amour infini.
Nous ne voyons pas ton visage, amour infini.
Nous ne voyons pas ton ouvrage, amour infini. 
Nous ne savons pas ton langage, amour infini. »

Mon ami continue : « En matière existentielle, tout savoir est fêlé. Il n’y a, au fond, que des croire (même l’athéisme est un croire). Certains croire sont des illusions, mais sans doute pas tous. Oui, "Dieu" fait partie des savoirs, et c’est tant pis pour lui ! Je préfère croire en Jésus. Alors beaucoup, sinon tout, est possible. C’est bien fragile, tout ça, bien sûr. Mais ça vaut mieux qu’un mauvais béton. »

Ceux qui se disent disciples de Jésus ne nient évidemment pas « son Abba », mais Dieu, le destin. Jésus ne s’attribue rien, n’existe ni pour lui ni à partir de lui. Il n’est pas la source à laquelle sans cesse il renvoie et nomme « son Abba ». Il n’a pas d’autre voix que celle de Jésus, ou plus précisément, plus justement, tout est dit avec Jésus. Tout autre message, tout autre savoir, ce n’est pas croire Jésus. « En nous donnant son Fils ainsi qu’il l’a fait, lui qui est sa Parole dernière et définitive, Dieu nous a tout dit ensemble et en une fois, et il n’a plus rien à dire. » (Jean de la Croix)

Nous ne savons tellement plus rien que nous ne savons même plus comment nommer l’aveugle… qui n’en n’est plus un. Bref, comme cet homme, ce vivant, ce croyant, nous ne croyons pas en dieu, mais en Jésus et en son Abba. Comme humains, nous voilà devant Jésus.
« Crois-tu au Fils de l’homme ? »
« Et qui est-il, Seigneur, pour que je croie en lui ? »
« Tu le vois, et c’est lui qui te parle. »
« Je crois, Seigneur ! » Et il se prosterna devant lui. Et nous nous prosternons devant lui.

 

Sant’Angelo in formis de Capoue, vers 1080

 

06/03/2026

Vivants d’être aimés / la Samaritaine (3ème dimanche de Carême)

 Christ and the Woman of Samaria

  

On voit fleurir, y compris proposé par des paroisses ou des diocèses, des conférences ou formations sur tel ou tel sujet, développant une sorte d'ésotérisme catho, sans aucune pertinence pour la vie chrétienne. Qu’a-t-on à faire du suaire de Turin, de la dernière miraculée de Lourdes, de la prière de guérison et je ne sais quoi d’autre d’encore plus insignifiant lorsque le monde brûle ? Qu’est-ce qu’être disciple, et comment l’être, dans un monde préoccupé par sa propre destruction, profitable à quelques potentats sans foi ni loi ?

Dans les Ecritures, c’est assez rare que l’on perde son temps en questions sans intérêt. Voilà Jésus, en plein cagnard. Une femme arrive, pas du genre modèle de fidélité conjugale. Trois versets et l’on en est déjà aux questions originelles, déterminantes : c’est quoi la soif de vivre, la faim d’amour, l’adoration véritable ? La force des habitudes qui fait qu’on ne se parle pas peut-elle être renversée ? Comment savoir si l’étranger est un hôte ou un ennemi ? La diversité des cultures et opinions mène-t-elle au relativisme ? La vérité existe-t-elle, ou bien est-ce à chacun son avis ? Y aura-t-il quelqu’un pour trancher et dire la vérité ? Le Messie, le Christ, un homme providentiel ? C’est étonnamment actuel.

« Donne-moi à boire ! » La demande est au premier degré ; en le plein midi, pas l’ombre d’un doute. Elle a cependant bien des résonances, de la plus érotique et sensuelle à la plus théologale. Quelle eau boire ? De quoi avons-nous soif ? Avons-nous le goût de vivre ? Et quelle vie ? Jésus ne déroule pas une évangélisation de rue, descendante, kérygmatique, un truc à faire savoir, indispensable pour vivre correctement. Il écoute. Il suscite la rencontre l’air de rien, avec une simple demande ; il se fait mendiant : « Donne-moi à boire ! »

La simplicité du propos ouvre l’ambiguïté ou la polyphonie d’un appel. Il faut ruser pour ne pas tomber, trop vite, dans le panneau, qu’on ne se satisfasse pas d’un premier degré insignifiant. Est-ce Jésus, est-ce Jean ? La rencontre est orientée, sculptée de telle sorte que sourdent les questions, que jaillisse comme la source la réflexion sur la vie. Ce n’est pas un cours de philosophie ni de théologie, à la fac. C’est la chair la plus charnelle et ses soifs, ses faims ; conversation du plus spécifiquement humain : qu’est-ce qui nous fait ce que nous sommes ? A quelle vie est-il possible d’aspirer ?

Faute de mieux, cela se dit avec les mots des religions, vie éternelle et adoration, Dieu, par exemple. Ce vocabulaire du mythe a bien des avantages, pour peu qu’on le prenne pour ce qu’il est, un moyen d’articuler ce que l’on ne sait pas dire, que l’on ne pourra jamais dire.

Que signifie adorer ? Il semble que cela ne fasse pas problème, ni à Jésus, ni à la femme. Une seule autre fois le mot est repris par Jean pour des Grecs, des païens donc, pire que les Samaritains, découvrant un peu le Dieu d’Israël. Mais qui adorer ? Le Père ou, comme c’est dit juste après, avec un pronom neutre, « ce que vous ne connaissez pas » ?

En termes de réponse, le Messie qui fait connaître toutes choses, ne nous est pas d’un plus grand secours qu’il ne l’est pour les disciples qui ne comprennent pas ce que Jésus répond : il aurait déjà mangé ? C’est bien la preuve qu’on ne peut prendre ces simples mots, « donne-moi à boire », « viens manger » et même « Dieu » « adorer » au premier degré. Jésus parle toujours d’autres choses parce qu’il fait connaître toutes choses. Connaître toutes choses n’est pas affaire d’encyclopédie, mais de vie, comme l’arbre édénique de la connaissance.

La volonté du Père est nourriture pour la vie, comme l’eau que Jésus donne, non d’être adoré. Dieu demande-t-il seulement à être adoré ? De toute façon, seuls les Juifs connaissent ce qu’ils adorent et le premier commandement ne parle ni de Jérusalem ni de tel autre lieu ou montagne. La nourriture dont Jésus se rassasie, comme l’eau qu’il offre, c’est devant le Père, selon la volonté du Père, une femme, des hommes qui se reconnaissent estimés, considérés, sauvés comme ils disent. On n’y est pas certes, de quatre mois ; quatre comme ce qui est désespérément terrestre mais qui, cependant, désigne le terme et la moisson : les champs dorés sont déjà mûrs pour la moisson.

Plutôt qu’à multiplier les amants et autre ersatz de vie, Jésus indique une source jaillissante en vie éternelle. Que des hommes et des femmes vivent le salut, ici, maintenant, c’est cela la vie éternelle, c’est cela la volonté du Père, nourriture de qui se voue à estimer, considérer autrui comme dignes d’être aimés.

 

Tintoret, Jésus et la femme de Samarie (fondation Barnes, fin XVIe) 

27/02/2026

L'aimé transfiguré (2ème dimanche de carême)

 

Nous nous demandons, on nous demande, ce que change la foi à notre vie, ce que change de croire ou de ne pas croire. La plupart des réponses – la foi donne la paix, elle donne la joie, etc. – ne sont pas satisfaisantes à deux titres au moins. Premièrement, nombreux sont ceux qui sans la foi vivent en paix et heureux ; nombreux ceux qui avec la foi ne connaissent ni la paix ni le bonheur, ainsi que l’atteste Job. Deuxièmement, si la foi sert à quelque chose, elle n’est pas une fin, mais un moyen. La foi comme l’amour sont sans pourquoi. On n’aime pas pour telle ou telle raison, mais parce qu’on aime. « La rose est sans pourquoi, elle s’épanouit. » « La raison d’aimer Dieu, c’est Dieu même. »

Nous cherchons un sens à tout. Est-ce parce que nous savons décrypter des lois de la nature ou instituer des lois scientifiques qu’il y a du sens ? Faut-il que la foi ait un sens, l’amour ait un sens, et même l’amour de Dieu ? Pourtant, combien de fois les amours sont insensées ! Et si l’amour de Dieu était, certes non une tocade, passagère, inepte, mais sans raison, sans raison autre qu’autrui, nous. Ou plutôt, et si l’amour de Dieu c’était Dieu lui-même ; « la raison d’aimer de Dieu, c’est Dieu-même ». « Dieu est amour ». Aimer n’est pas un acte, mais une manière de vivre. Et nous crevons de ne pas aimer, parce que tout autre manière de vivre que l’amour est mort. « Celui qui aime est déjà passé de la mort à la vie. »

Un aimé. Celui-ci est l’aimé. Un fils est l’aimé. Ce n’est pas la conjugalité, mais une élection, un choix. Un fils qui n’est pas aimé parce que fils, comme il le faudrait, comme tant de situations le contredisent, aussi. Un fils choisi, élu. N’allons pas trop vite l’identifier ontologiquement. Il est fils d’une voix, fils d’une parole. Il provient d’une parole, il est l’aimé d’une voix. Une déclaration d’amour l’illumine et change son visage et toute sa personne.

Ce n’est pas vraiment une déclaration un « je t’aime ». A tous ceux qui ont des oreilles pour entendre, la déclaration dune voix dit cet amour et… lumière ! Nous connaissons cela. Nous vivons cela, sous le mode de la privation parfois, mais pas seulement. Une voix dit l’amour pour un autre, et c’est lumineux. Eblouissant même, au point que l’on ne sait que dire. C’est pour cela que nous aimons les histoires d’amour !

Que quelqu’un vous dise, en présence de son aimé(e) leur amour. Que des amis disent dans la confidence à ne pas répéter, comme en descendant de la colline, leur amitié, et l’on se retrouve avec Pierre et ces seuls mots : « il est bon que nous soyons ici », comme c’est bon d’être ici ! Ki tov, une bénédiction, celle des origines. Une parole, comme à l’origine. La lumière, comme à l’origine.

La déclaration devant témoin relève et ouvre le possible. « Relevez-vous, n’ayez pas peur. » Le contraire de la foi n’est pas l’athéisme, l’absence de foi, mais la peur. C’est constant dans les Ecritures. La peur est le contraire de la foi. Foi, cela signifie que l’avenir est ouvert. Jésus, comme à son habitude, touche et relève et ouvre un avenir. « Lumière ! » Ce n’est pas un hasard si les aveugles sont en bonne place dans la geste évangélique.

Ce que Jésus vit, il le transmet aux disciples qui l’accompagnent sur la montagne. « Relevez-vous, n’ayez pas peur ! » Ce sont des propos de résurrection.

Nous n’arrivons pas à vivre, soit que, couramment, nous prenions pour la vie la satisfaction de ce que nous avons construit, soit que nous soyons au bord du gouffre, à deux doigts de sombrer, parce que le mal, ç’en est trop, parce que la joie, c’est impossible. Aux uns aux autres, une voix se propose : l’homme, l’humain est l’aimé. Pourrions-nous le croire ? Le fils, la fille, nous donc, sommes aimés. Une voix du fond de soi ou du haut des cieux, dit qu’elle aime, qu’elle prend son plaisir. Croire, ce n’est pas pour être vivant, moyen en vue d’une fin. Croire, c’est vivre. 

Et qui est vivant ici ? Et qui est vivant dans le monde ? C’est trop peu d’appeler cette voix Dieu, parce que cela transforme la foi en la ratification d’une vérité, alors qu’il s’agit d’un mode de vie : l’amour est vie, pour soi, pour tous. « Relevez-vous, n’ayez pas peur. » Il y a de quoi être transfiguré, métamorphosé. Mais, silence, ne dites rien. Vous risqueriez d’instrumentaliser et l’amour et la foi. Sacrilège. Vivez, aimez, et cela met debout, et cela ouvre le monde.

 

Stéphane Petit, Eglise Notre-Dame-de-La-Haye, Descartes