« Ne craignez pas ceux qui tuent le corps, sans pouvoir tuer l’âme ; craignez plutôt celui qui peut faire périr dans la géhenne l’âme aussi bien que le corps. » (Mt 10, 26)
Ces propos sont souvent compris dans le cadre de la résurrection, après la mort. Ils disent une justice, rattrapée, rendue post-mortem. Kant pense ainsi. Si métaphysiquement, on ne peut rien dire de Dieu, l’injustice en ce monde réclame un jugement dernier et donc exige un Dieu juste et juge. Le respect inconditionnel d’autrui est bafoué : Agis de telle sorte que la maxime qui préside à ton action puisse être érigée en loi universelle. Le mal l’emporte, le mensonge et la violence ; le monde est insensé. Les Lumières ou l’Aufklärung s’effondrent. Dieu vient alors au secours du sens. Je ne sais pas s’il apprécie beaucoup de n’être que ce qui sauve le système du penseur de Königsberg !
En outre, à rejeter le salut dans l’au-delà, on se dispense de changer l’ici-bas. On baisse les bras et décide qu’on ne peut pas transformer ce monde pendant que certains en profitent pour écraser impunément les frères et sœurs. Comme dit Péguy, les kantiens, et peut-être les chrétiens, ont les mains propres, mais ils n’ont pas de main. C’est ici, qu’il faut lutter contre les injustices. Il est coupable d’attendre qu’un autre équilibre la balance post-mortem !
Rien chez Jésus ne laisse entendre qu’il faille attendre la mort pour vivre. Au contraire. Et si nous opposons la vie ici et maintenant à la vie éternelle, comment appeler la sanctification du nom, comment envisager la sainteté ?
Y aurait-il des exemples de persécutés jusqu’à la mort, exécutés, le corps tué, mais l’âme vive, la gorge prise d’un souffle de vie, comme l’Adam de l’Eden qui devint âme vivante, être vivant, lorsque Dieu souffla en sa bouche l’haleine de vie ?
Me viennent à l’esprit Martin Luther King et Dietrich Bonhoeffer. Morts, assassinés. Des millions d’autres. Le corps tué, vivants par l’âme, par l’animation qu’ils transmettent. Vivants bien que morts. Et s’ils vivent d’une résurrection après leur mort, ils sont sans doute eux-mêmes étonnés de continuer à vivre en faisant vivre tant d’hommes et de femmes.
Je ne parle pas du culte des saints. Il ne s’agit pas de cela. Il s’agit de ceux en qui se vérifie mot pour mot la prophétie de Jésus. Ils ont tué le corps, les salauds, mais ils n’ont rien pu faire à l’âme. La mort du corps n’arrête pas la vigueur de la vie. Edith Stein, Etty Hilesum.
Autres exemples. Pensons à Mandella, 27 ans de prison. Pensons à ceux que la vie a cassés ; ceux dont la vie a été cassée par autrui. Les victimes des Preynat, Rupnik, Bruel, abbé Pierre. Les victimes d’inceste, les massacrés par l’injustice, comme on en trouve pas mal en prison et parmi les migrants. Les persécutés par l’Eglise elle-même : ces prêtres qui ont dénoncé leur évêque, coupable ou complice de crimes sexuels, ces baptisés méprisés de n’être pas dans les clous. Ils ont été traînés dans la boue, persécutés. On pensait visiter un moribond, comme un malade en phase terminale. Et là, ils ouvrent la bouche ; et là… il y a la vie en eux ; il y a âme qui vit : ils et elles ne sont pas morts. On a voulu les faire taire, on a pris leur corps. Mais c’est incroyable : ils et elles sont vivants.
Tout aussi incroyable, la prophétie de Jésus ? Jésus, observateur des petits, des piétinés, constate qu’ils sont vivants, contre toute attente, contre le cadavre qui leur sert de corps. Comme toujours avec Jésus, soit tu projettes son annonce dans un arrière-monde pour être tranquille, sûr qu’il n’y a rien à changer ; soit tu lis l’histoire à partir et avec les pauvres, et tu comprends la portée inouïe de sa simple observation. Les évangiles montrent Jésus ressuscitant les morts. Pas de miracle là-dedans, sinon celui de la charité. Se pencher sur le corps cadavérisé et recueillir l’inouï du souffle, s’en inspirer. Ames vivantes.
Je ne dis pas qu’il ne faut pas les craindre, les salauds, et nous-mêmes quand nous en sommes. Ils seront toujours les plus forts. Les victimes sont irréversiblement détruites, mortes. Qu’ils ne l’emportent pas au Paradis n’est pas la question. Combien de détenus j’ai entendu dire qu’ils ne sont pas tués ; ils sont vivants. Quand un détenu vous dit qu’il est vivant, c’est retournant et évident. Quand par la présence de sollicitude envers lui, un détenu, un pauvre, un migrant découvre qu’il ou elle est vivante, c’est aussi évident que stupéfiant.
Ne courons pas, païens ou prédicateurs d’athéisme, après le merveilleux pour voir la résurrection. Tentons plutôt d’être, pour que ce qui est caché soit visible au grand jour, avec ceux dont on tue le corps pour que rien ne soit caché, et surtout pas Dieu. C’est juste qu’on le cherche Dieu là où il n’est pas.
Marco Tirelli
Sans titre, 2025, 206x266
De la série Anni Luce (Année lumière)


