La forme qu’ont aujourd’hui les Eglises reflète peu ce qu’on lit dans le Second Testament. Jésus est sans doute fort peu préoccupé par l’organisation de ce qui viendra après lui. « Ne vous inquiétez pas du lendemain : demain s'inquiétera de lui-même. À chaque jour suffit sa peine. » (Mt 6, 34) La foi de Pierre, roc de l’Eglise (Mt 16, 13-20) ne vise que tardivement l’évêque de Rome. Origène (+ vers 253) écrit par exemple : « La pierre est tout disciple du Christ auprès duquel se désaltéraient ceux qui buvaient de la pierre spirituelle qui les suivait. » A la même époque, chez les Latins, Cyprien voit en elle la foi de tout évêque.
Parce que Jésus n’a pas prêché une sagesse de la perfection personnelle mais une transformation du monde par et en vue de la fraternité, parce que nul n’est individu au point de pouvoir existé sans les autres, les disciples se sont compris comme un corps, ainsi que l’atteste Paul bien avant Matthieu, le corps du Christ. Pour le meilleur et pour le pire, le mouvement de Jésus ne pouvait échapper à l’institutionnalisation.
En ce début de troisième millénaire, la représentation que nous nous faisons en Occident de l’institution et de la place de chacun en son sein, n’a pas grand-chose à voir avec ce que l’on pouvait penser premier siècle, ou ce que l’on pense aujourd’hui dans d’autres ères culturelles. Que peut, que doit être l’Eglise aujourd’hui pour être fidèle à l’évangile ? Et parce que l’histoire est irréversible, il faut plutôt interroger : que peuvent, que doivent être les Eglises aujourd’hui pour être, dans leur diversité voire leur antagonisme, fidèles à l’évangile ?
Au début du 13ème siècle, François d’Assise pose ces mêmes questions dans un contexte aussi différent de celui de l’Eglise naissante que de nos Eglises aujourd’hui. François rechigne à l’institution et ne se résout à écrire une règle que parce que le pape et l’augmentation du nombre de frères l’exigent. Il faudrait se contenter de ces mots : « observer le saint évangile de Notre Seigneur Jésus Christ ». Nous en sommes encore là, nous en serons toujours là. L’évangile est aussi impossible que nécessaire, aussi nécessairement radical qu’impossiblement radical. Il est force de subversion et de chaque vie et de la société.
Puisque d’institution il s’agit, le pouvoir est cœur du débat. Et l’évangile a des propos qui ne laissent pas la moindre hésitation possible, pourtant piétinés tout au long de l’histoire. « Vous savez que les chefs des nations dominent sur elles en maîtres et que les grands leur font sentir leur pouvoir. Il n'en doit pas être ainsi parmi vous : au contraire, celui qui voudra devenir grand parmi vous, sera votre serviteur, et celui qui voudra être le premier d'entre vous, sera votre esclave. C’est ainsi que le fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour une multitude. » (Mt 20, 25-28)
Le pouvoir des clefs n’est pas un pouvoir. L’égalité de tous demeure révolutionnaire. Esclaves et Domini, riches et pauvres, hommes et femmes, Juifs et religieux païens sont tous frères, frères et sœurs de Jésus pour peu qu’ils écoutent sa parole et la mettent en pratique.
Le pouvoir de lier ne relève pas d’une juridiction, mais de la fraternité vécue avec tous. C’est bien pour cela qui faut aussi y inclure les ennemis, sans quoi ce n’est pas avec tous, quand bien même ces mêmes ennemis rendent le lien impossible. Le pouvoir de délier ne relève pas d’une juridiction sinon de la charité, libérer jusqu’aux prisonniers.
Je sais bien, ça ne marche pas. Et pourtant. Si au lieu de s’excommunier, on allait s’asseoir et quêter à la porte des ennemis. C’est ce qu’a fait François. Bien sûr l’évêque du diocèse, mais pas lui seulement. Pourquoi ne pas aller dormir sous la tente avec les déboutés du droit d’asile ? Imaginons, dans un diocèse, les chrétiens qui se relaient pour lier, faire du lien, sur la terre. Non pas faire pression contre l’euthanasie. « Il ne doit pas en être ainsi, » Mais se relayer auprès des personnes dépendantes et souffrantes. Non pas accueillir le Pape. On a le droit de s’en foutre, c’est une manifestation, une démonstration de puissance, un identitarisme politiquement correct. Mais sortir à la rencontre des parias et y demeurer tant qu’ils le demeurent.
N’aurions-nous pas confessé l’identité de Jésus ? N’est-ce pas ainsi qu’on lui confesse ce que nous percevons de lui : « Tu es le Christ, le fils du Dieu vivant » ? Nos communautés ne seraient-elles pas fondées sur une pierre, telles que rien ne pourrait les renverser, ne seraient-elles pas pierre où d’arrimer solidement et se désaltérer.
C’est sûr, des trucs pareils, on ne peut pas les faire seul, mais seulement en Eglise. François l’avait bien compris et plus encore ses premiers compagnons qui débarquent sans qu’il soit allé les chercher. Oui, nous avons besoin de l’Eglise. Oui, en ce sens, elle est le chemin nécessaire du salut.
