25/09/2026

Exalter les massacrés de la mort et de la croix (26ème dimanche du temps)

 

Qu’est-ce que la volonté de Dieu ? Comment savoir ce que Dieu veut ? Faut-il, puisqu’il s’agit de Dieu, penser à la prière, au culte, à la foi ? La parabole que nous venons de lire (Mt 21, 28-32) se méfie des paroles, non seulement parce que l’on fait communément le contraire de ce que l’on dit, mais plus encore, parce que l’on ne sait pas ce que l’on dit. Qu’est-ce que la « volonté de Dieu » ? Que désigne « ce que tous appellent Dieu » ?

Je demandais mercredi à une personne détenue, Théo, s’il voulait bien me le dire, s’il croyait en Dieu. Le jeune homme partage sa cellule avec quelqu’un qui a demandé que l’aumônerie l’accompagne. Voilà plusieurs fois que je vais visiter la personne inscrite et ne trouve que son co-détenu. Peu à peu nous nous sommes apprivoisés, nous parlons. Ainsi donc, j’ose poser ma question.

Le jeune homme me répond que oui, il pense qu’il y a quelque chose de supérieur, mais ne veut pas des religions. Il parle un peu de Jésus et du Coran. Je garde pour une prochaine rencontre la question que je nous pose : Dieu est-il quelque chose, voire quelqu’un, de supérieur ? Qu’appelons-nous Dieu ?

Il se pourrait qu’à lire notre seconde lecture (Ph 2, 1-11), ce que les disciples de Jésus appellent Dieu ne soit pas supérieur, le Très-haut, mais le Très-bas. « Il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. Reconnu homme à son aspect, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort et la mort de la croix. »

Dans la rencontre, on entend toujours de nouvelles questions ; on est appelé à décaler son regard. Et c’est précisément ce dont nous parlions avec Théo, ce que nous disions et entendions l’un de l’autre. Croire, ce serait davantage déplacer le regard que réciter un catéchisme, des trucs que l’on croirait.

Et Jésus s’y emploie, à déplacer, décaler, renverser, redresser ! Dieu n’est pas ce que l’on croit. Dieu ne sera jamais ce que l’on croit. Ce n’est pas parce que l’on n’est pas instruit de la foi que l’on ignore Dieu. Au contraire. Moins on le connaît plus on pense en savoir à son propos. Plus on tente de vivre en disciples et en humains, en humanité, plus on sait que Dieu n’est pas ce que l’on croit. On parle de mystère, non pas ce qui serait incompréhensible ou inexplicable ; mais Dieu, l’amour, autrui, l’univers, etc. demeurent toujours et davantage autre quand nous l’explorons ou le découvrons avec constance et opiniâtreté.

Dieu, plutôt que quelque chose de supérieur, je dirais, une ouverture. L’homme, l’humanité, ne boucle pas sur lui-même. Ce ne sont pas un individu ou un univers clos. C’est bien pour cela qu’il y a besoin d’écouter, de recevoir, d’obéir ‑ littéralement en grec, écouter par-dessous ‑ c’est-à-dire accueillir une parole qui s’impose.

Si, comme dit Paul, il s’agit d’avoir « les dispositions qui sont dans le Christ Jésus », avec l’ouverture qu’expriment l’écoute et le recadrage du Très-bas, nous ne savons pas encore ce qu’est Dieu, mais nous savons un peu ce qu’il n’est pas.

Paul ne s’arrête pas là. Très-bas n’est pas un état pour l’humanité, pas plus pour Jésus que pour nous tous. Je ne m’extasie pas devant l’humilité de Dieu comme dit un chant à la mode et ridicule. Celui que le texte de Paul appelle Dieu est l’agent d’un relèvement, d’une exaltation. Le Très-bas n’a aucun plaisir à la fange ni à la mort infamante. La bassesse n’est pas son but. Elle est ce que nous sommes ou ce que nous imposent l’existence et la violence, la situation ou les autres humains.

Dans une cellule de prison, dans le silence du cloître, dans la vie trépidante, familiale ou professionnelle, amicale ou culturelle, voilà les sentiments que Paul nous invite à faire nôtres, à partager avec le Christ Jésus, à son image.

Paul ne parle pas, ainsi qu’on l’entend ordinairement, de préexistence de la deuxième personne de la Trinité, d’incarnation – un petit tour sur terre de ladite personne – et, happy end, retournement de situation, du drame, mortel, comme une revanche, par la résurrection.

Assurément, Dieu est impliqué, dit le texte, dans la vie d’un humain, Jésus, que les autres humains sont invités à imiter. S’il faut imiter le Christ Jésus, ce n’est pas, on s’en doute, par une incarnation. Assurément, la vie humaine est pour beaucoup, celle du Très-bas. (Sans doute pour tous, mais tous ne le ressentent pas, n’ont pas à en souffrir.) Et cette vie, quand elle est de mort et de croix, grâce à ce que l’on appelle Dieu, est exaltation. Ce serait déjà cela Dieu, l’agent de l’exaltation de ceux que tuent la mort et la croix. Ce serait déjà cela sa volonté, que nous comme Jésus, méprisés par la mort et la croix, soyons exaltés.

 

Greco, Trinité ou Pieta paternelle, 1577

J'aurais pu illustrer avec Bernard Buffet

  

19/09/2026

Les ouvriers de la onzième heure : Dieu se donne (25ème dimanche du temps)

Mendiant aveugle avec un garçon   Pablo Picasso 

La parabole des ouvriers de la onzième heure (Mt 20, 1-16) ne peut être entendue par les chrétiens depuis que LA religion, c’est le christianisme. Nous, catholiques pratiquants, autrement dit bons catholiques ‑ cela va sans dire, comment ne serions-nous pas bons catholiques ? –, nous identifions spontanément aux ouvriers de la première heure. Nous ne sommes pas ceux qui arrivent au dernier moment pour n’avoir qu’une heure à faire !

Si nous nous pensons bons ouvriers, c’est fini, la porte de la parabole est fermée. Mais avez-vous remarqué que la parabole ne parle nulle part de bons ouvriers. Si nous lisons le texte de travers, il y a peu de chances que nous puissions l’entendre.

Rien ne permet de déterminer la qualité des ouvriers, bons ou mauvais, même si nous sommes portés à le faire, curieusement, à partir de l’heure de l’embauche. Le texte ne donne pas la possibilité de penser que les ouvriers de la première heure sont meilleurs que les autres. Les derniers disent qu’ils n’ont trouvé personne pour les embaucher. Pourquoi ne pas les croire, pourquoi penser qu’ils sont arrivés tard par insouciance ou j’m’en-foutisme, voire inadaptation sociale, que ce sont des tire-au-flanc ou des profiteurs ? Comment d’ailleurs auraient-ils pu imaginer la générosité du maître, qui ne s’est engagé à rien avec eux ? Il se met d’accord avec les premiers pour une pièce d’argent, avec les suivants sur ce qui est juste, mais rien n’est dit aux derniers qui partent faire une heure de boulot en espérant sans doute au moins un petit quelque chose à manger ce soir.

Un seul est bon dans cette parabole, le maître. Et cette bonté rend mauvais l’ouvrier de la première heure : « Ton regard est-il mauvais parce que moi, je suis bon ? » Nous sommes au bord d’un conflit avec la bonté. Le ressentiment d’avoir bossé toute la journée fait que les premiers se croient rabaissés. On dirait Caïn qui imagine que son offrande n’est pas agréée. A poursuivre la distribution de bons points, nous jugeant premiers de classe, nous regardons le monde avec un œil mauvais, nous devenons Caïn !

Ce n’est pas un scoop. Dès lors que nous avons LA bonne religion, forcément les autres ne l’ont pas, sont à côté de la plaque, dans l’erreur ; nous savons ce qu’est LA bonne manière de pratiquer LA bonne religion. Il n’y a qu’à voir comment l’Eglise juge le monde alors même qu’elle proclame avec l’évangile que « Dieu a envoyé son fils dans le monde, non pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé » (Jn 3, 17). Un peu moins sûrs de nous, nous aurions pu envisager la parabole depuis les ouvriers qui ont failli être exclus jusqu’à la nuit, dormir le ventre vide, avec l’insomnie de la faim. Alors, pour eux et avec eux, nous nous serions réjouis de la bonté, de l’égalité, de la fraternité, réjouis de recevoir le denier.

Les derniers, appelés les premiers (le renversement évangélique est à l’œuvre), pouvaient penser que leur sort serait vite réglé. Et là, quelle surprise ! La profusion. La profusion de la bonté. Evidemment, ce n’est pas une récompense, une rétribution au mérite. Ils n’auraient dû que survivre dans l’indigence. Le denier ne dit rien de leur travail mais tout du maître. Il donne tout. Il ne peut pas donner plus car il n’y a qu’un denier, le seul. Il ne peut pas donner plus car lorsque Dieu donne, il ne donne pas des trucs, des grâces, des sucreries, mais lui-même. Que voudrions-nous de plus ? Réclamer davantage, c’est le mépriser.

Faudrait-il qu’être disciples depuis si longtemps, fidèles de la première heure, cela nous casse à ce point les pieds, que nous ne puissions plus nous émerveiller, être stupéfaits de la générosité du maître qui donne tout, à nous aussi. On dirait Jonas, scandalisés que Dieu soit bon pour d’autres que lui. Nous voulons plus que les autres, quitte à regarder Dieu avec un œil mauvais. Nous voulons plus que les autres parce que nous sommes convaincus de mériter mieux, de mériter davantage. Nous sommes tellement conscients de notre valeur, de ce que nous méritons salaire, que la loi avec Dieu, ce n’est pas l’amour mais la rétribution. Nous ne voyons pas le maître en ce denier. Nombre de manuscrits porte l’article défini, « ils reçurent le denier ». Ce n’est pourtant quasi jamais rendu ; les traducteurs ne lisent pas les textes mais bous refilent, l’idée commune du plus et du moins en Dieu, l’attachement viscéral au mérite et à la rétribution.

Nous assistons au renversement de la théologie de la rétribution. Faut-il que ce soit aussi nécessaire qu’impossible pour que l’évangile y revienne encore ! LA religion, c’est cela : la rétribution. Or l’évangile c’'est la gratuité, la grâce. Entre les deux, il faut choisir. Que lisons-nous ? Une parabole du jugement ou de la grâce ? Comment lisons-nous ? Selon la rétribution et la loi ou selon « la grâce venue par Jésus Christ » ? On ne parle pas ici du bon ouvrier qui arrivera devant le Juge au dernier jour, mais de la grâce. Dieu donne, inconditionnellement ; « lui, le premier, nous a aimés ». Ce n’est pas une parabole pour après quand nous serons morts, c’est une parabole pour aujourd’hui.

Qu’est-ce que vivre si l’on pense selon la grâce ?

Il s’agit de lire le texte du côté des perdants de l’histoire. C’est comme les Béatitudes, elles ne font sens que du côté des perdants. Et voilà les derniers premiers. Parabole sur la vie ici et maintenant, éminemment politique, le texte invite à la conversion des règles sociales. Les derniers doivent être, dans notre monde, premiers. C’est le dessein de Dieu.

Et nous avons tout à y gagner, car il n’y a bien que nous pour ne pas nous croire des derniers. Ceux qui sont « objet de mépris et rebut de l’humanité » (Is 53, 3) s’entendent invités à avancer, se voient relevés. « Mon ami, avance plus haut. » (Lc 14, 10) « Moi non plus, je ne te condamne pas. Va et ne pêche plus » (Jn 8, 11). « Matthieu se leva » (M 9, 9, qu’il faut traduire Matthieu ressuscita, on se moque en effet qu’il se lève de sa chaise !)

Dieu ne se donne pas à moitié. C’est comme cela l’amour. Le christianisme est une religion ; l’évangile assurément non. Il ne parle ni de récompense, ni d’échange, seulement de gratuité, de don, d’amour, de relèvement. Dieu ne donne pas des récompenses ou des trucs, des grâces. Quand Dieu donne, il donne tout, il se donne lui-même.

 

Picasso, Vieil homme juif avec un garçon, 1903 

11/09/2026

Pardonner... (24ème dimanche du temps)

 

 

Nous le savons, il y a pour les disciples de Jésus un commandement, un impératif du pardon (Mt 18, 21-25). C’est bon, on l’a entendu. Le respecte-t-on ? Nous rend-il plus humains ? Parfois, il s’agit d’une auto-flagellation destructrice. Parfois, à s’y soustraire, on entre dans la culpabilisation. On fait quoi avec ça ?

Une stratégie consiste à décréter qu’il y a de l’impardonnable. Peut-on pardonner au nom des morts qui n’ont pas eu l’occasion ou le temps de le faire ? Que veut dire pardonner à Hitler, Poutine, Trump, Netanyahu ? Nous ne sommes pas leurs victimes, mais la violence du désordre qu’ils installent nous concerne, nous amoche, chacun. Les criminels dans l’Eglise, coupables de violences et d’emprise, ceux qui les couvrent, comment pardonner ? Après avoir broyé les victimes, ils nous font tant de mal.

Pardonner pourrait signifier sortir du cercle de la violence qui engendre la violence. Non passer l’éponge, mais refuser de se laisser emporter par la logique de destruction. Là où se trouvent la haine et le mal, que je mette la paix, l’amour, bref, le pardon…

Certains en veulent à des défunts. Comment pardonner à une mère, un père violent, décédé depuis des années. Ce n’est plus possible. La rancœur poursuit l’œuvre de destruction. Pardonner signifierait, à nouveau, sortir de la violence. Celle qui est en nous – elle est bien en nous puisque que l’agresseur n’est plus là. Pardonner, ce serait arrêter le mal que nous nous faisons à n’être pas apaisés.

« Pardonner c’est libérer un prisonnier, et découvrir que ce prisonnier, c’est vous. » Disposer sa vie pour n’être plus victime du mal commis, jusqu’en ses conséquences actuelles.

Est-ce juste une recette de développement personnel, un travail de résilience ? Ne plus se faire de mal à se battre contre un père décédé est une libération que raconte déjà la traversée de la mer par les Hébreux, une sortie du mal comme foi en la vie ‑ ta foi t’a sauvé ‑, au moment même où l’on constate, ahuri, la mort de l’ennemi. Pardonner consisterait à voir le mal englouti aux tréfonds de l’abîme, à croire qu’il est rendu inopérant. On pourrait même imaginer pouvoir aimer paisiblement ce père coupable, ne pas le réduire à sa violence.

« Pardonner c’est libérer un prisonnier, et découvrir que ce prisonnier, c’est vous. » On dit que c’est Oscar Wilde. Je ne parviens pas à vérifier*. Faussement attribué à un de ceux qui a été persécuté, non pour ce qu’il avait fait, mais pour ce qu’il était, ça n’en serait que plus fort. Wilde fait figure d’innocent ‑ est-on coupable d’être différent, en l’espèce homosexuel ? ‑ qui ne peut se venger de ses persécuteurs ‑ les travaux forcés ! ‑ ni de rien, institution et préjugés de la société entière.

Libérer un prisonnier. J’ai vu un homme pleurer, encore cette semaine ; il pouvait envisager la souffrance autrefois subie, actuelle, continuelle, de la part de son père, mort, comme le cadavre englouti des Egyptiens. Il veut être délivré, il veut vivre.

Les victimes n’oublieront pas, ce n’est pas possible, c’est imprimé dans la chair. Elles veulent être délivrées, elles veulent vivre, mais… passer à autre chose, c’est vivre sur fond de destruction. Les évêques, la société ne comprennent pas. On le voit en ce qui concerne les violences sexuelles et l’emprise ; les décisions descendantes prises entre soi, sans les victimes, réactivent la violence. La Ciase a réussi pour avoir fait autrement. On ne peut contraindre personne à pardonner, c’est une violence exponentielle. Ce serait inviter les victimes, au nom du paradis, à partager le repas à la table de leurs agresseurs. Je n’oublierai pas le mal commis par les cathos, cardinal, clercs, bons laïcs. Les chiens ! Que signifie pardonner pour un enfant Palestinien, s’il ne meurt pas et si l’agression cesse ? Oublier n’est pas possible, mais arrêter la violence, libérer les prisonniers « et ce prisonnier, c’est vous ».

 

L’impératif évangélique interdit que je me croie indemne de tout mal commis. Pardonner c’est espérer pour tous, pour moi aussi. Si autrui savait tout ce que je sais de moi, pourrait-il encore me considérer ? Souvent, il est vrai, la sollicitude envers autrui permet l’estime de soi. Dans l’exigence du pardon, il y a l’impossibilité de se croire indemne du mal. Il y a mieux encore ; que ceux qui me prennent pour un chien – je l’ai aussi été – vivent, soient libérés du mal où je les ai laissés, liés.

Enfin, l’exigence du pardon pourrait être la confession de foi : Il est un homme qui, au nom de son Dieu et par lui, a pardonné. Sur la croix, le cri : « pardonne-leur. » Cet homme a par son pardon gardé sa liberté ; il n’a pas été le prisonnier de la haine ; il s’est gardé de l’engrenage de la violence ; il a délié ceux que le mal enchaîne. « Délivre-nous du mal ! » Peut-être est-ce « seulement » ceci l’impératif chrétien du pardon : autre chose que le mal et la haine est possible.

 

Les clefs de Cluny, à Toulon-sur-Arroux vers 1050. Dans la suite des chapitres dits ecclésiologiques de Matthieu. Le pouvoir des clefs, délivrer les prisonniers.

 

* Je reçois les informations suivantes :
« To forgive is to set a prisoner free and discover that the prisoner was you. »
La citation serait de Lewis B. Smedes (1921–2002), théologien, pasteur, professeur et écrivain américain, dans un article de Christianity Today le 7 janvier 1983, intitulé "Forgiveness—The Power to Change the Past", repris dans Forgive and Forget: Healing the Hurts We Don’t Deserve (1984), p. 26.