06/03/2026

Vivants d’être aimés / la Samaritaine (3ème dimanche de Carême)

 Christ and the Woman of Samaria

  

On voit fleurir, y compris proposé par des paroisses ou des diocèses, des conférences ou formations sur tel ou tel sujet, développant une sorte de terrain culturel catho, sans aucune pertinence pour la vie chrétienne. Qu’est-ce qu’on a à faire du suaire de Turrin, de la dernière miraculée de Lourdes, de la prière de guérison et je ne sais quoi d’autre d’encore plus insignifiant lorsque le monde brûle ? Qu’est-ce qu’être disciple, et comment l’être, dans un monde préoccupé par sa propre destruction, profitable à quelques potentats sans foi ni loi ?

Dans les Ecritures, c’est assez rare que l’on perde son temps en questions sans intérêt. Voilà Jésus, en plein cagnard. Une femme arrive, pas du genre modèle de fidélité conjugale. Trois versets et l’on en est déjà aux questions originelles, déterminantes : c’est quoi la soif de vivre, la faim d’amour, l’adoration véritable ? La force des habitudes qui fait qu’on ne se parle pas peut-elle être renversée ? Comment savoir si l’étranger est un hôte ou un ennemi ? La diversité des cultures et opinions mène-t-elle au relativisme ? La vérité existe-t-elle, ou bien est-ce à chacun son avis ? Y aura-t-il quelqu’un pour trancher et dire la vérité ? Le Messie, le Christ, un homme providentiel ? C’est étonnamment actuel.

« Donne-moi à boire ! » La demande est au premier degré ; en le plein midi, pas l’ombre d’un doute. Elle a cependant bien des résonances, de la plus érotique et sensuelle à la plus théologale. Quelle eau boire ? De quoi avons-nous soif ? Avons-nous le goût de vivre ? Et quelle vie ? Jésus ne déroule pas une évangélisation de rue, descendante, kérygmatique, un truc à faire savoir, indispensable pour vivre correctement. Il écoute. Il suscite la rencontre l’air de rien, avec une simple demande ; il se fait mendiant : « Donne-moi à boire ! »

La simplicité du propos ouvre l’ambiguïté ou la polyphonie d’un appel. Il faut ruser pour ne pas tomber, trop vite, dans le panneau, qu’on ne se satisfasse pas d’un premier degré insignifiant. Est-ce Jésus, est-ce Jean ? La rencontre est orientée, sculptée de telle sorte que sourdent les questions, que jaillisse comme la source la réflexion sur la vie. Ce n’est pas un cours de philosophie ni de théologie, à la fac. C’est la chair la plus charnelle et ses soifs, ses faims ; conversation du plus spécifiquement humain : qu’est-ce qui nous fait ce que nous sommes ? A quelle vie est-il possible d’aspirer ?

Faute de mieux, cela se dit avec les mots des religions, vie éternelle et adoration, Dieu, par exemple. Ce vocabulaire du mythe a bien des avantages, pour peu qu’on le prenne pour ce qu’il est, un moyen d’articuler ce que l’on ne sait pas dire, que l’on ne pourra jamais dire.

Que signifie adorer ? Il semble que cela ne fasse pas problème, ni à Jésus, ni à la femme. Une seule autre fois le mot est repris par Jean pour des Grecs, des païens donc, pire que les Samaritains, découvrant un peu le Dieu d’Israël. Mais qui adorer ? Le Père ou, comme c’est dit juste après, avec un pronom neutre, « ce que vous ne connaissez pas » ?

En termes de réponse, le Messie qui fait connaître toutes choses, ne nous est pas d’un plus grand secours qu’il ne l’est pour les disciples qui ne comprennent pas ce que Jésus répond : il aurait déjà mangé ? C’est bien la preuve qu’on ne peut prendre ces simples mots, « donne-moi à boire », « viens manger » et même « Dieu » « adorer » au premier degré. Jésus parle toujours d’autres choses parce qu’il fait connaître toutes choses. Connaître toutes choses n’est pas affaire d’encyclopédie, mais de vie, comme l’arbre édénique de la connaissance.

La volonté du Père est nourriture pour la vie, comme l’eau que Jésus donne, non d’être adoré. Dieu demande-t-il seulement à être adoré ? De toute façon, seuls les Juifs connaissent ce qu’ils adorent et le premier commandement ne parle ni de Jérusalem ni de tel autre lieu ou montagne. La nourriture dont Jésus se rassasie, comme l’eau qu’il offre, c’est devant le Père, selon la volonté du Père, une femme, des hommes qui se reconnaissent estimés, considérés, sauvés comme ils disent. On n’y est pas certes, de quatre mois ; quatre comme ce qui est désespérément terrestre mais qui, cependant, désigne le terme et la moisson : les champs dorés sont déjà mûrs pour la moisson.

Plutôt qu’à multiplier les amants et autre ersatz de vie, Jésus indique une source jaillissante en vie éternelle. Que des hommes et des femmes vivent le salut, ici, maintenant, c’est cela la vie éternelle, c’est cela la volonté du Père, nourriture de qui se voue à estimer, considérer autrui comme dignes d’être aimés.

 

Tintoret, Jésus et la femme de Samarie (fondation Barnes, fin XVIe) 

27/02/2026

L'aimé transfiguré (2ème dimanche de carême)

 

Nous nous demandons, on nous demande, ce que change la foi à notre vie, ce que change de croire ou de ne pas croire. La plupart des réponses – la foi donne la paix, elle donne la joie, etc. – ne sont pas satisfaisantes à deux titres au moins. Premièrement, nombreux sont ceux qui sans la foi vivent en paix et heureux ; nombreux ceux qui avec la foi ne connaissent ni la paix ni le bonheur, ainsi que l’atteste Job. Deuxièmement, si la foi sert à quelque chose, elle n’est pas une fin, mais un moyen. La foi comme l’amour sont sans pourquoi. On n’aime pas pour telle ou telle raison, mais parce qu’on aime. « La rose est sans pourquoi, elle s’épanouit. » « La raison d’aimer Dieu, c’est Dieu même. »

Nous cherchons un sens à tout. Est-ce parce que nous savons décrypter des lois de la nature ou instituer des lois scientifiques qu’il y a du sens ? Faut-il que la foi ait un sens, l’amour ait un sens, et même l’amour de Dieu ? Pourtant, combien de fois les amours sont insensées ! Et si l’amour de Dieu était, certes non une tocade, passagère, inepte, mais sans raison, sans raison autre qu’autrui, nous. Ou plutôt, et si l’amour de Dieu c’était Dieu lui-même ; « la raison d’aimer de Dieu, c’est Dieu-même ». « Dieu est amour ». Aimer n’est pas un acte, mais une manière de vivre. Et nous crevons de ne pas aimer, parce que tout autre manière de vivre que l’amour est mort. « Celui qui aime est déjà passé de la mort à la vie. »

Un aimé. Celui-ci est l’aimé. Un fils est l’aimé. Ce n’est pas la conjugalité, mais une élection, un choix. Un fils qui n’est pas aimé parce que fils, comme il le faudrait, comme tant de situations le contredisent, aussi. Un fils choisi, élu. N’allons pas trop vite l’identifier ontologiquement. Il est fils d’une voix, fils d’une parole. Il provient d’une parole, il est l’aimé d’une voix. Une déclaration d’amour l’illumine et change son visage et toute sa personne.

Ce n’est pas vraiment une déclaration un « je t’aime ». A tous ceux qui ont des oreilles pour entendre, la déclaration dune voix dit cet amour et… lumière ! Nous connaissons cela. Nous vivons cela, sous le mode de la privation parfois, mais pas seulement. Une voix dit l’amour pour un autre, et c’est lumineux. Eblouissant même, au point que l’on ne sait que dire. C’est pour cela que nous aimons les histoires d’amour !

Que quelqu’un vous dise, en présence de son aimé(e) leur amour. Que des amis disent dans la confidence à ne pas répéter, comme en descendant de la colline, leur amitié, et l’on se retrouve avec Pierre et ces seuls mots : « il est bon que nous soyons ici », comme c’est bon d’être ici ! Ki tov, une bénédiction, celle des origines. Une parole, comme à l’origine. La lumière, comme à l’origine.

La déclaration devant témoin relève et ouvre le possible. « Relevez-vous, n’ayez pas peur. » Le contraire de la foi n’est pas l’athéisme, l’absence de foi, mais la peur. C’est constant dans les Ecritures. La peur est le contraire de la foi. Foi, cela signifie que l’avenir est ouvert. Jésus, comme à son habitude, touche et relève et ouvre un avenir. « Lumière ! » Ce n’est pas un hasard si les aveugles sont en bonne place dans la geste évangélique.

Ce que Jésus vit, il le transmet aux disciples qui l’accompagnent sur la montagne. « Relevez-vous, n’ayez pas peur ! » Ce sont des propos de résurrection.

Nous n’arrivons pas à vivre, soit que, couramment, nous prenions pour la vie la satisfaction de ce que nous avons construit, soit que nous soyons au bord du gouffre, à deux doigts de sombrer, parce que le mal, ç’en est trop, parce que la joie, c’est impossible. Aux uns aux autres, une voix se propose : l’homme, l’humain est l’aimé. Pourrions-nous le croire ? Le fils, la fille, nous donc, sommes aimés. Une voix du fond de soi ou du haut des cieux, dit qu’elle aime, qu’elle prend son plaisir. Croire, ce n’est pas pour être vivant, moyen en vue d’une fin. Croire, c’est vivre. 

Et qui est vivant ici ? Et qui est vivant dans le monde ? C’est trop peu d’appeler cette voix Dieu, parce que cela transforme la foi en la ratification d’une vérité, alors qu’il s’agit d’un mode de vie : l’amour est vie, pour soi, pour tous. « Relevez-vous, n’ayez pas peur. » Il y a de quoi être transfiguré, métamorphosé. Mais, silence, ne dites rien. Vous risqueriez d’instrumentaliser et l’amour et la foi. Sacrilège. Vivez, aimez, et cela met debout, et cela ouvre le monde.

 

Stéphane Petit, Eglise Notre-Dame-de-La-Haye, Descartes 

 

20/02/2026

Pourquoi le carême ? (1er dimanche de carême)

 

Qu’est-ce donc que le carême ? Rien. Je veux dire, on n’est pas plus ou moins disciple selon que l’on se plie ou non aux règles prescrites. Le carême n’est pas un moment pour des actes qui procureraient le salut, parce que le salut, la vie, n’est pas la récompense accordée aux meilleurs, mais le don de la vie, ici et maintenant, généreusement offert aux pécheurs. Et comme il n’y a que des pécheurs, cela tombe bien.

Les semaines jusqu’à Pâques n’ont pas plus d’importance pour notre attachement aux frères et sœurs qui sont d’abord les frères et sœurs de Jésus que l’ordinaire des jours. La frugalité à laquelle nous sommes invités n’est pas un exercice, une ascèse, mais un mode de vie. A l’heure où les ressources de la planète sont dilapidées sans partage au point de s’épuiser et d’épuiser les plus vulnérables, vivre dans la sobriété n’est pas un défi de quarante jours, mais un engagement durable et social. Cela pourrait aussi être la vie dans l’Esprit.

La prière n’est pas meilleure, davantage réussie, si l’on y passe plus de temps, ou si l’on s’y astreint par de nouveaux exercices. Elle est l’acte par lequel nous répondons au salut de Dieu, debout, les mains levées, veilleurs du monde nouveau. On ne sait jamais si l’on a bien prié ; d’ailleurs, ce type d’évaluation n’a pas de sens. Toute la vie devrait être réponse au don de Dieu. La prière est mensonge si elle est le culte de ceux qui honorent des lèvres.

« Ce peuple ne s’approche de moi qu’en paroles, ses lèvres seules me rendent gloire, mais son cœur est loin de moi. La crainte qu’il me témoigne n’est que précepte humain, leçon apprise. » (Is 29, 13) Jésus répète : « Hypocrites ! Isaïe a bien prophétisé de vous, quand il a dit : Ce peuple m’honore des lèvres, mais leur cœur est loin de moi. Vain est le culte qu’ils me rendent : les doctrines qu’ils enseignent ne sont que préceptes humains. » (Mt 15, 8-9)

Le partage avec les autres est l’épreuve de vérité de notre foi et de notre prière. « Si quelqu’un dit : "J’aime Dieu" et qu’il déteste son frère, c’est un menteur : celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, ne saurait aimer le Dieu qu’il ne voit pas. Oui, voilà le commandement que nous avons reçu de lui : que celui qui aime Dieu aime aussi son frère. » (1 Jn 4, 20-21)

Il va de soi que l’hospitalité avec ceux qui sont nos frères et sœurs parce qu’ils sont d’abord ses frères et sœurs n’est pas réservée à quarante jours, et que, lorsque l’on essaie de s’y consacrer, il n’y a pas le plus et le moins, il y a un style de vie, la vie comme hospitalité.

Frugalité, réponse et veille, hospitalité – autrement dit jeûne, prière et aumône ‑ ne sont pas des actes mais un style de vie. La vie commune est interprétée selon un art particulier, précisément chrétien. Evidemment, il n’y a pas de style sans actes, mais le style de vie des baptisés consiste en une transformation de la vie, un renouvellement des manières de penser, un modelage de l’existence selon la discipline de Jésus.

La conversion, « de commencement en commencement, par des commencements qui n’ont pas de fin » n’est pas un acte, non plus, mais un style de vie. Il s’en faut de beaucoup que nous soyons disciples, et il n’y a pas à culpabiliser puisque « pour les hommes, c’est impossible ». Mais alors que nous n’imaginions pas y être !

Le carême, ce ne sont pas des efforts de plus, comme si plus signifiait mieux ! De surcroît, « pour les hommes, c’est impossible ». La vie impose suffisamment d’occasions de lutte contre le mal. Pas besoin d’en rajouter, d’autant que cela risquerait de nous distraire, au sens de Pascal, de nous détourner des vrais combats. Qu’a-t-on à faire de plus de prière, plus de jeûne, plus d’aumône quand on continue à ne pas voir ou à mépriser celui qui agonise, quand on continue à être solidaire de la violence dans le monde et dans l’Eglise ?

« Le jour où vous jeûnez, vous traitez vos affaires, et vous opprimez tous vos ouvriers. C’est que vous jeûnez pour vous livrer aux querelles et aux disputes, pour frapper du poing méchamment. […] Est-ce là le jeûne qui me plaît, le jour où l’homme se mortifie ? Courber la tête comme un jonc, se faire une couche de sac et de cendre, est-ce là ce que tu appelles un jeûne, un jour agréable au Seigneur ? N’est-ce pas plutôt ceci, le jeûne que je préfère : défaire les chaînes injustes, délier les liens du joug ; renvoyer libres les opprimés, et briser tous les jougs ? N’est-ce pas partager ton pain avec l’affamé, héberger chez toi les pauvres sans abri, si tu vois un homme nu, le vêtir, ne pas te dérober devant celui qui est ta propre chair ? » (Is 58, 3b, 5-7)

Le carême nous remet sous les yeux, au cœur et à la raison, avec la régularité de l’année qui revient, et la durée symbolique des quarante jours pour la totalité des jours, que nous sommes appelés et destinés à « marcher comme lui, Jésus, a marché » (1 Jn 2, 6), « passant en faisant le bien » (Ac 10, 38). Ainsi est rendu gloire à votre Père qui est aux cieux (Mt 5, 16) ainsi jaillit la lumière comme l’aurore (Is 58, 8).

 

Ravenne, San Vitale, L’hospitalité d'Abraham et Sarah, vers 545