19/09/2026

Les ouvriers de la onzième heure : Dieu se donne (25ème dimanche du temps)

Mendiant aveugle avec un garçon   Pablo Picasso 

La parabole des ouvriers de la onzième heure (Mt 20, 1-16) ne peut être entendue par les chrétiens depuis que LA religion, c’est le christianisme. Nous, catholiques pratiquants, autrement dit bons catholiques ‑ cela va sans dire, comment ne serions-nous pas bons catholiques ? –, nous identifions spontanément aux ouvriers de la première heure. Nous ne sommes pas ceux qui arrivent au dernier moment pour n’avoir qu’une heure à faire !

Si nous nous pensons bons ouvriers, c’est fini, la porte de la parabole est fermée. Mais avez-vous remarqué que la parabole ne parle nulle part de bons ouvriers. Si nous lisons le texte de travers, il y a peu de chances que nous puissions l’entendre.

Rien ne permet de déterminer la qualité des ouvriers, bons ou mauvais, même si nous sommes portés à le faire, curieusement, à partir de l’heure de l’embauche. Le texte ne donne pas la possibilité de penser que les ouvriers de la première heure sont meilleurs que les autres. Les derniers disent qu’ils n’ont trouvé personne pour les embaucher. Pourquoi ne pas les croire, pourquoi penser qu’ils sont arrivés tard par insouciance ou j’m’en-foutisme, voire inadaptation sociale, que ce sont des tire-au-flanc ou des profiteurs ? Comment d’ailleurs auraient-ils pu imaginer la générosité du maître, qui ne s’est engagé à rien avec eux ? Il se met d’accord avec les premiers pour une pièce d’argent, avec les suivants sur ce qui est juste, mais rien n’est dit aux derniers qui partent faire une heure de boulot en espérant sans doute au moins un petit quelque chose à manger ce soir.

Un seul est bon dans cette parabole, le maître. Et cette bonté rend mauvais l’ouvrier de la première heure : « Ton regard est-il mauvais parce que moi, je suis bon ? » Nous sommes au bord d’un conflit avec la bonté. Le ressentiment d’avoir bossé toute la journée fait que les premiers se croient rabaissés. On dirait Caïn qui imagine que son offrande n’est pas agréée. A poursuivre la distribution de bons points, nous jugeant premiers de classe, nous regardons le monde avec un œil mauvais, nous devenons Caïn !

Ce n’est pas un scoop. Dès lors que nous avons LA bonne religion, forcément les autres ne l’ont pas, sont à côté de la plaque, dans l’erreur ; nous savons ce qu’est LA bonne manière de pratiquer LA bonne religion. Il n’y a qu’à voir comment l’Eglise juge le monde alors même qu’elle proclame avec l’évangile que « Dieu a envoyé son fils dans le monde, non pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé » (Jn 3, 17). Un peu moins sûrs de nous, nous aurions pu envisager la parabole depuis les ouvriers qui ont failli être exclus jusqu’à la nuit, dormir le ventre vide, avec l’insomnie de la faim. Alors, pour eux et avec eux, nous nous serions réjouis de la bonté, de l’égalité, de la fraternité, réjouis de recevoir le denier.

Les derniers, appelés les premiers (le renversement évangélique est à l’œuvre), pouvaient penser que leur sort serait vite réglé. Et là, quelle surprise ! La profusion. La profusion de la bonté. Evidemment, ce n’est pas une récompense, une rétribution au mérite. Ils n’auraient dû que survivre dans l’indigence. Le denier ne dit rien de leur travail mais tout du maître. Il donne tout. Il ne peut pas donner plus car il n’y a qu’un denier, le seul. Il ne peut pas donner plus car lorsque Dieu donne, il ne donne pas des trucs, des grâces, des sucreries, mais lui-même. Que voudrions-nous de plus ? Réclamer davantage, c’est le mépriser.

Faudrait-il qu’être disciples depuis si longtemps, fidèles de la première heure, cela nous casse à ce point les pieds, que nous ne puissions plus nous émerveiller, être stupéfaits de la générosité du maître qui donne tout, à nous aussi. On dirait Jonas, scandalisés que Dieu soit bon pour d’autres que lui. Nous voulons plus que les autres, quitte à regarder Dieu avec un œil mauvais. Nous voulons plus que les autres parce que nous sommes convaincus de mériter mieux, de mériter davantage. Nous sommes tellement conscients de notre valeur, de ce que nous méritons salaire, que la loi avec Dieu, ce n’est pas l’amour mais la rétribution. Nous ne voyons pas le maître en ce denier. Nombre de manuscrits porte l’article défini, « ils reçurent le denier ». Ce n’est pourtant quasi jamais rendu ; les traducteurs ne lisent pas les textes mais bous refilent, l’idée commune du plus et du moins en Dieu, l’attachement viscéral au mérite et à la rétribution.

Nous assistons au renversement de la théologie de la rétribution. Faut-il que ce soit aussi nécessaire qu’impossible pour que l’évangile y revienne encore ! LA religion, c’est cela : la rétribution. Or l’évangile c’'est la gratuité, la grâce. Entre les deux, il faut choisir. Que lisons-nous ? Une parabole du jugement ou de la grâce ? Comment lisons-nous ? Selon la rétribution et la loi ou selon « la grâce venue par Jésus Christ » ? On ne parle pas ici du bon ouvrier qui arrivera devant le Juge au dernier jour, mais de la grâce. Dieu donne, inconditionnellement ; « lui, le premier, nous a aimés ». Ce n’est pas une parabole pour après quand nous serons morts, c’est une parabole pour aujourd’hui.

Qu’est-ce que vivre si l’on pense selon la grâce ?

Il s’agit de lire le texte du côté des perdants de l’histoire. C’est comme les Béatitudes, elles ne font sens que du côté des perdants. Et voilà les derniers premiers. Parabole sur la vie ici et maintenant, éminemment politique, le texte invite à la conversion des règles sociales. Les derniers doivent être, dans notre monde, premiers. C’est le dessein de Dieu.

Et nous avons tout à y gagner, car il n’y a bien que nous pour ne pas nous croire des derniers. Ceux qui sont « objet de mépris et rebut de l’humanité » (Is 53, 3) s’entendent invités à avancer, se voient relevés. « Mon ami, avance plus haut. » (Lc 14, 10) « Moi non plus, je ne te condamne pas. Va et ne pêche plus » (Jn 8, 11). « Matthieu se leva » (M 9, 9, qu’il faut traduire Matthieu ressuscita, on se moque en effet qu’il se lève de sa chaise !)

Dieu ne se donne pas à moitié. C’est comme cela l’amour. Le christianisme est une religion ; l’évangile assurément non. Il ne parle ni de récompense, ni d’échange, seulement de gratuité, de don, d’amour, de relèvement. Dieu ne donne pas des récompenses ou des trucs, des grâces. Quand Dieu donne, il donne tout, il se donne lui-même.

 

Picasso, Vieil homme juif avec un garçon, 1903 

11/09/2026

Pardonner... (24ème dimanche du temps)

 

 

Nous le savons, il y a pour les disciples de Jésus un commandement, un impératif du pardon (Mt 18, 21-25). C’est bon, on l’a entendu. Le respecte-t-on ? Nous rend-il plus humains ? Parfois, il s’agit d’une auto-flagellation destructrice. Parfois, à s’y soustraire, on entre dans la culpabilisation. On fait quoi avec ça ?

Une stratégie consiste à décréter qu’il y a de l’impardonnable. Peut-on pardonner au nom des morts qui n’ont pas eu l’occasion ou le temps de le faire ? Que veut dire pardonner à Hitler, Poutine, Trump, Netanyahu ? Nous ne sommes pas leurs victimes, mais la violence du désordre qu’ils installent nous concerne, nous amoche, chacun. Les criminels dans l’Eglise, coupables de violences et d’emprise, ceux qui les couvrent, comment pardonner ? Après avoir broyé les victimes, ils nous font tant de mal.

Pardonner pourrait signifier sortir du cercle de la violence qui engendre la violence. Non passer l’éponge, mais refuser de se laisser emporter par la logique de destruction. Là où se trouvent la haine et le mal, que je mette la paix, l’amour, bref, le pardon…

Certains en veulent à des défunts. Comment pardonner à une mère, un père violent, décédé depuis des années. Ce n’est plus possible. La rancœur poursuit l’œuvre de destruction. Pardonner signifierait, à nouveau, sortir de la violence. Celle qui est en nous – elle est bien en nous puisque que l’agresseur n’est plus là. Pardonner, ce serait arrêter le mal que nous nous faisons à n’être pas apaisés.

« Pardonner c’est libérer un prisonnier, et découvrir que ce prisonnier, c’est vous. » Disposer sa vie pour n’être plus victime du mal commis, jusqu’en ses conséquences actuelles.

Est-ce juste une recette de développement personnel, un travail de résilience ? Ne plus se faire de mal à se battre contre un père décédé est une libération que raconte déjà la traversée de la mer par les Hébreux, une sortie du mal comme foi en la vie ‑ ta foi t’a sauvé ‑, au moment même où l’on constate, ahuri, la mort de l’ennemi. Pardonner consisterait à voir le mal englouti aux tréfonds de l’abîme, à croire qu’il est rendu inopérant. On pourrait même imaginer pouvoir aimer paisiblement ce père coupable, ne pas le réduire à sa violence.

« Pardonner c’est libérer un prisonnier, et découvrir que ce prisonnier, c’est vous. » On dit que c’est Oscar Wilde. Je ne parviens pas à vérifier*. Faussement attribué à un de ceux qui a été persécuté, non pour ce qu’il avait fait, mais pour ce qu’il était, ça n’en serait que plus fort. Wilde fait figure d’innocent ‑ est-on coupable d’être différent, en l’espèce homosexuel ? ‑ qui ne peut se venger de ses persécuteurs ‑ les travaux forcés ! ‑ ni de rien, institution et préjugés de la société entière.

Libérer un prisonnier. J’ai vu un homme pleurer, encore cette semaine ; il pouvait envisager la souffrance autrefois subie, actuelle, continuelle, de la part de son père, mort, comme le cadavre englouti des Egyptiens. Il veut être délivré, il veut vivre.

Les victimes n’oublieront pas, ce n’est pas possible, c’est imprimé dans la chair. Elles veulent être délivrées, elles veulent vivre, mais… passer à autre chose, c’est vivre sur fond de destruction. Les évêques, la société ne comprennent pas. On le voit en ce qui concerne les violences sexuelles et l’emprise ; les décisions descendantes prises entre soi, sans les victimes, réactivent la violence. La Ciase a réussi pour avoir fait autrement. On ne peut contraindre personne à pardonner, c’est une violence exponentielle. Ce serait inviter les victimes, au nom du paradis, à partager le repas à la table de leurs agresseurs. Je n’oublierai pas le mal commis par les cathos, cardinal, clercs, bons laïcs. Les chiens ! Que signifie pardonner pour un enfant Palestinien, s’il ne meurt pas et si l’agression cesse ? Oublier n’est pas possible, mais arrêter la violence, libérer les prisonniers « et ce prisonnier, c’est vous ».

 

L’impératif évangélique interdit que je me croie indemne de tout mal commis. Pardonner c’est espérer pour tous, pour moi aussi. Si autrui savait tout ce que je sais de moi, pourrait-il encore me considérer ? Souvent, il est vrai, la sollicitude envers autrui permet l’estime de soi. Dans l’exigence du pardon, il y a l’impossibilité de se croire indemne du mal. Il y a mieux encore ; que ceux qui me prennent pour un chien – je l’ai aussi été – vivent, soient libérés du mal où je les ai laissés, liés.

Enfin, l’exigence du pardon pourrait être la confession de foi : Il est un homme qui, au nom de son Dieu et par lui, a pardonné. Sur la croix, le cri : « pardonne-leur. » Cet homme a par son pardon gardé sa liberté ; il n’a pas été le prisonnier de la haine ; il s’est gardé de l’engrenage de la violence ; il a délié ceux que le mal enchaîne. « Délivre-nous du mal ! » Peut-être est-ce « seulement » ceci l’impératif chrétien du pardon : autre chose que le mal et la haine est possible.

 

Les clefs de Cluny, à Toulon-sur-Arroux vers 1050. Dans la suite des chapitres dits ecclésiologiques de Matthieu. Le pouvoir des clefs, délivrer les prisonniers.

 

* Je reçois les informations suivantes :
« To forgive is to set a prisoner free and discover that the prisoner was you. »
La citation serait de Lewis B. Smedes (1921–2002), théologien, pasteur, professeur et écrivain américain, dans un article de Christianity Today le 7 janvier 1983, intitulé "Forgiveness—The Power to Change the Past", repris dans Forgive and Forget: Healing the Hurts We Don’t Deserve (1984), p. 26.

08/09/2026

Nativité de Marie (8 septembre)

 Cosette balayant

Les textes de la fête liturgique de la nativité de Marie, sans parler des oraisons (la prière sur les offrandes est terrible, un morceau d’anthologie) ne parlent pas de la naissance d'une petite fille. Ce n'est pas l'annonce à Marie qui fait office d'évangile, mais l'annonce à Joseph.
Le lectionnaire et le missel sont décidément phallocratiques.
Certes on aurait du mal à trouver dans les Ecritures un texte sur une petite fille. Certes, la mariologie saine est christocentrique. Mais...
Avant d'être mère, surtout au jour de sa naissance, Marie est une petite fille, précisément, de celles dont des siècles entiers n'ont pas parlé. Ces invisibles de l'histoire ont souvent fait l'histoire. Et c'est bien ce qui arrive avec cette petite fille.
Deposuit potentes de sede et exaltavit humiles. Cela pourrait être le sens de cette fête, non ?
 
 
Bien difficile de trouver une illustration. Une petite fille dans l'art ? Est-ce que cela existe ? Bien sûr, il y a des naissances de Marie avec Anne allongée. Mais ce sont davantage des maternités que des naissances, ou alors une répétition générale de la naissance de Jésus. La peinture profane n'est pas plus riche. Je retiens ce dessin totalement anachronique, voire hors-sujet. Cosette par d’Émile-Antoine Bayard, typique d'une époque où le sort des enfants devient un sujet. 
Il n'y a pas de raison de faire de Marie une petite fille mal-traitée. Mais juste une petite fille, pas celles des princes comme les Ménines de Velasquez. Et après-tout, puisque le phallocratisme, c'est les femmes à la cuisine ou au ménage, cette illustration ne fonctionne pas si mal.

04/09/2026

Vivre en Eglise / Mt 18, 15-20 (23ème dimanche du temps)


Nous voilà quasi jour pour jour à la date de la fondation de l’abbaye de Cluny, le 11 septembre 910. Ils étaient quelques-uns réunis en son nom… Parler des Clunisiens permet en outre de mieux comprendre notre attachement à l’évangile, bien différent du leur qu’absorbe la préoccupation ou espérance du salut et qui structure toute la société.

Il serait tendancieux et anachronique de ne lire dans la stratégie de Cluny qu’un objectif de pouvoir et de richesse. L’établissement d’un puissant empire géographique, économique, politique ecclésial et culturel est certes incontestable, qui émerveille ou scandalise. Pouvoir et richesses, dans de telles proportions, sont-ils compatibles avec l’évangile ? A Cluny au moins autant qu’ailleurs, on est tellement convaincu que le moine est le modèle de la perfection, que l’on ne perçoit pas d’opposition entre la sincérité avec laquelle on cherche le salut au cloître par la pénitence et la nécessité politique de structurer la société.

A l’exception des Juifs et des Musulmans qui constituent des îlots ou habitent, voire occupent, les limites, on ne distingue pas l’Eglise et la société. L’individu n’existe pas : chacun est toujours pensé comme le membre d’une communauté. Dès lors, construire une société chrétienne, en disciplinant les mœurs et en réclamant que les puissants gouvernent selon l’évangile, est une tâche proprement pastorale. La charité, le secours des plus pauvres n’est pas une affaire personnelle, mais une responsabilité dont l’Eglise et particulièrement les monastères ont la charge. Les riches laïcs revendiquent d’être aussi acteurs de l’organisation évangélique du monde. Ce sont les membres des mêmes familles qui dirigent les fiefs, les monastères et les diocèses. Dans la société féodale, les inégalités et la hiérarchisation ne sont pas des aberrations. Elles comportent des exigences des uns envers les autres, quand bien même les riches, hier comme aujourd’hui, la plupart du temps, en veulent toujours plus, quitte à exploiter les autres, quitte à recourir à la violence et aux guerres.

Le salut post-mortem est la récompense pour qui tient correctement sa place dans l’organisation à la fois civile et religieuse. La prière pour les morts, depuis 998, et les nécrologes recopiés dans toute l’Europe témoignent de la reconnaissance du pouvoir de l’intercession clunisienne. Cependant, vivre, c’est déjà participer au ciel, parce que la chair est bonne en tant que créée par Dieu, parce que vivre c’est retourner à Dieu dont on est sorti, parce que le paradis, c’est la nature humaine restaurée par la résurrection du Christ. Le monde n’est pas séparé et opposé au ciel, il est la création que Dieu ne cesse de visiter. L’ascèse et les aumônes faites à l’Eglise sont le moyen d’espérer parvenir au salut autant que vie sauvée. Les donations et les demandes de messes sont une manière de racheter sa conduite, un devoir envers les défunts, une participation financière et plus largement éco-nomique, à une autre vie. Cela permet autant l’enrichissement des monastères que les aides-sociales de l’époque.

Vivre en disciples, aujourd’hui, c’est marcher comme lui, Jésus, a marché. Ainsi, le salut entre dans nos vies comme dans la maison de Zachée. Le salut n’est pas le couronnement de la vie terrestre mais un don, la grâce, qui surgit. Même si l’on a du mal à penser l’évangile comme politique, les aspects sociaux du dogme s’imposent. L’imitation de Jésus Christ (ainsi que l’on dit depuis la fin du 15ème) exige des disciples une posture aux côtés des perdants et, partant, souvent, contre les gagnants. « Il comble de bien les affamés, renvoie les riches les mains vides. » Le Magnificat n’est pas une douce dévotion mariale !

Le catholicisme social depuis le 19ème siècle, a instillé ce qui devint une conviction portée par les différentes Actions Catholiques au siècle suivant, l’immanence du salut : l’aujourd’hui est lieu et temps du salut, de la vie avec Dieu, de la vie éternelle. Comme l’on dit avant de communier, « le corps du Christ pour la vie éternelle », non pas demain, récompense, mais ici et maintenant, source de vie. La mission n’est pas la visibilité institutionnelle et l’annonce explicite mais une présence « au cœur des masses » à l’instar des années nazaréennes de Jésus. « L’homme contemporain écoute plus volontiers les témoins que les maîtres » (Paul VI) On a tort de déconsidérer la spiritualité, la théologie et la pastorale de l’enfouissement. L’évangile sorti de la société chrétienne, l’évangile dans une société sortie de la chrétienté, se fait conviction que la transcendance du salut a sens dans l’immanence de nos vies. « L’infini dans le fini. La finitude en tant qu’ouverture à l’infini : rien d’autre n’est en jeu. » (J.-L. Nancy). Tant les sociologues profanes que les intégristes catholiques parlent de sécularisation du salut et de l’Eglise, d’abandon ou de relativisation du sacré. Oui, une nouvelle manière de vivre l’évangile, discrète et assumée, est en jeu, qui pourra passer pour la négation de ce que l’on a toujours cru et de la religion de nos pères.

Beaucoup ne trouvent dans l’évangile plus que la charité au point que certains dénoncent le ravalement de l’Eglise à une simple organisation humanitaire. Les mêmes ou d’autres se réfugient dans l’adoration, a-politique, c’est-à-dire a-sociale. Il se pourrait au contraire que nous soyons assez bien placés pour entendre la pertinence évangélique s’il est vrai qu’il n’y a rien de plus grand que l’amour, voie éminente, que la foi et même les œuvres sans la charité ne sont que vaine vibration de métal, s’il est vrai que Dieu est amour. A la fin du 17ème, si proche de Cluny, à côté d’un puissant prieuré clunisien, Marguerite-Marie révolutionne la foi avec son Sacré Cœur. Que Dieu est amour, que son nom est amour, paraît nouveau et intempestif. François demeurait peu écouté à parler du primat de la miséricorde.

« Le plein accomplissement de la loi, c’est l’amour. » (Aimer, la charité, cela exclut toute violence, notamment sexuelle. Il n’y a que les obsédés et les pervers qui confondent le sexe et l’amour.) Il ne suffit pas d’être réunis au nom du Christ pour qu’il soit là… En son nom, on a commis le pire. Il suffit d’aimer, même sans rien connaître du Christ, pour que son règne vienne, maintenant.


La pentecôte, Lectionnaire de Cluny, vers 1090-1110, BNF NAL2246 f79v,