18/09/2026

« Entre dans la joie de ton maître » La parabole des talents (25ème dimanche du temps)

Fichier:Edouard Moyse - Inquisition - Google Art Project.jpg 

 

On fait de la parabole des talents (Mt 25, 14-30) une leçon de morale : nous avons reçu des talents, des dons que nous devons faire fructifier. Le mot talent au sens de disposition naturelle vient précisément de cette parabole. Certains, y compris la liturgie, gênés par la fin du texte, préfèrent s’arrêter avant que ne soit condamné le pauvre type pas débrouillard. Alors, l’évangile est réduit à un code de bonne conduite. Comme si l’évangile était un manuel de savoir-vivre ! Pas un mot sur Dieu ou les frères ! Nous devons faire fructifier nos talents. Point.

Plus grave encore, cette morale dit le contraire de la parabole. On fait dire à l’évangile le contraire de l’évangile tout en certifiant que c’est l’évangile. Nous disons parole de Dieu, ce qui est son contraire. Nous ne faisons que canoniser notre morale trop courte, sans doute pour ne pas entendre la nouveauté évangélique.

La parabole, en effet, avec le troisième serviteur, met en crise le mérite et le système de récompense, ou de punition. Nulle part n’est dit ce que les serviteurs doivent faire des talents ; le maître les a remis et confiés. Il est curieux qu’en affaires si importantes, rien ne soit dit d’un contrat ou de directives. Le texte dit : « Il leur transmit sa fortune (comme un héritage). À l’un il donna cinq talents, deux à un autre, un seul à un troisième, à chacun selon ses capacités. » S’agit-il d’un dépôt avec une charge, ou bien d’un don ?

« Écoutez la parole du Seigneur, vous qui êtes pareils aux chefs de Sodome ! Prêtez l’oreille à l’enseignement de notre Dieu, vous, peuple de Gomorrhe ! Que m’importe le nombre de vos sacrifices ? ‑ dit le Seigneur. Les holocaustes de béliers, la graisse des veaux, j’en suis rassasié. Le sang des taureaux, des agneaux et des boucs, je n’y prends pas plaisir. Quand vous venez vous présenter devant ma face, qui vous demande de fouler mes parvis ? Cessez d’apporter de vaines offrandes ; j’ai horreur de votre encens. Les nouvelles lunes, les sabbats, les assemblées, je n’en peux plus de ces crimes et de ces fêtes. Vos nouvelles lunes et vos solennités, moi, je les déteste : elles me sont un fardeau, je suis fatigué de le porter. » (Is 1, 10-14)

Nous pensons que c’est à nous de donner à Dieu, qu’il en est content, que c’est notre devoir. Non, non ! C’est Dieu qui donne ! « Il donna à l’un, à un autre, à un troisième. » Je m’étonne que nous pensions que Dieu demande des comptes, « règle ses comptes ». Nous n’avons pas sursauté ; cela nous paraît naturel. Il attendrait de nous un retour sur investissement. Quelle image avons-nous de Dieu ?

Dieu donne, Dieu se donne. L’évangile se répète ! Dès la première ligne des Ecritures, il est créateur, non celui qui explique pourquoi il y a quelque chose plutôt que rien, mais celui qui donne. Il ne demande rien : « Je suis venu pour qu’on ait la vie et qu’on l’ait en abondance. » (Jn 10, 10) Il n’y a pas de contrepartie, même pas de croire en lui. C’est ce qui fait la différence de notre foi d’avec toutes les religions : l’évangile n’est pas une religion. Pourquoi en revenir sans cesse à un dieu qui réclame, attende que nous lui donnions, lui rendions, lui rendions des comptes ? Ere de la grâce, air que nous ne chantons pas plus que nous le respirons !

Ce sont les deux premiers serviteurs qui racontent qu’ils ont fait fructifier le bien. Et la félicitation du maître nous fait croire qu’il y a récompense. Ainsi se met en place la théologie du mérite, la récompense des performants, le châtiment des autres. Exactement notre organisation économique. Pourquoi la refiler à Dieu, si ce n’est pour nous convaincre que nous avons raison à agir et régir ainsi ? Alors, celui qui a le moins de capacités, selon les propres mots du texte, est puni. C’est juste le contraire de l’évangile, l’amour préférentiel des pauvres, le pardon accordé aux pécheurs, Jésus venu pour les pécheurs et non les justes.

Le problème du troisième serviteur, c’est son boniment, il faudrait dire son « maliment » : « Seigneur, je savais que tu es un homme dur : tu moissonnes là où tu n’as pas semé, tu ramasses là où tu n’as pas répandu le grain. J’ai eu peur, et je suis allé cacher ton talent dans la terre. Le voici. Tu as ce qui t’appartient. » 

Le serviteur insulte le maître, le traite de voleur ! Il récole où il n’a pas semé. Pire, il lui rend le talent, pourtant donné, et s’estime quitte : « tu as ce qui t’appartient », nous sommes quittes, je n’ai plus rien à voir avec toi. Etonnez-vous que cela ne se passe pas très bien ! Et nous qui nous faisions spontanément défenseurs de ce pauvre type chassé alors qu’il avait moins de capacités que les autres ! Il veut être quitte avec Dieu, ne plus vivre de son don. Il « des-accueille » Dieu, comme le Grand inquisiteur de Dostoïevski, s’en débarrasse comme d’un malpropre.

Que vient faire la chute, la condamnation ? N’est-elle pas, elle plus que le reste, contraire à l’évangile ? Assurément. Mais nous avons ce que nous voulions. Si nous cherchons une théologie du mérite, de la récompense, cela ne pourra que mal finir, parce que nous ne méritons pas grand-chose en matière d’amour des frères, le service de Dieu. La théologie du mérite se fracasse contre cette implacable conclusion, contraire à tout l’évangile.

C’est justement pour cela que Jésus dispose sa vie, pour qu’on ait la vie. « Ce ne sont pas les bien-portants qui ont besoin du médecin, mais les malades. » (Lc 5, 31-32) Il nous faut impérativement passer à une théologie de la grâce. La conclusion de la parabole n’est pas ce que pense Jésus, mais la conséquence logique de ce que nous pensons. Ce n’est pas la conclusion qu’il faut rejeter, comme le fait la lecture courte, mais, à la suite de Jésus, la théologie du mérite et de la récompense, la conception du Dieu qui punit.

Reprenons l’histoire. Le maître part au loin et longtemps ; Dieu nous laisse bien seuls, comme nous l’expérimentons. Chacun mène sa vie comme il peut. Certains font des affaires. Certains ne font pas grand-chose, ou du moins pas grand-chose qui ait du sens aux yeux des autres. Certains sont meilleurs que les autres. Le maître revient. « Seigneur, comme nous sommes heureux que tu sois revenu. Comme tu nous as manqué. Je sais que tu es un homme bon. Tu sèmes pour que nous récoltions, pour que nous ayons vie, en abondance. Tu es grâce, tu te donnes. Tu nous avais donné des talents, un peu de toi. Durant ta si longue absence, ils nous ont rappelé ta présence. Maintenant que tu es là, ils ne valent plus rien. Tu es là, et c’est la joie. » Les serviteurs entrent dans la joie de leur maître non par leur talent, leurs actes ou leur boniment ; seulement parce que le maître est revenu.

 

Edouard Moyse, L'inquisition, esquisse (1903 ?), musée juif de New-York 

11/09/2026

Pardonner... (24ème dimanche du temps)

 

 

Nous le savons, il y a pour les disciples de Jésus un commandement, un impératif du pardon (Mt 18, 21-25). C’est bon, on l’a entendu. Le respecte-t-on ? Nous rend-il plus humains ? Parfois, il s’agit d’une auto-flagellation destructrice. Parfois, à s’y soustraire, on entre dans la culpabilisation. On fait quoi avec ça ?

Une stratégie consiste à décréter qu’il y a de l’impardonnable. Peut-on pardonner au nom des morts qui n’ont pas eu l’occasion ou le temps de le faire ? Que veut dire pardonner à Hitler, Poutine, Trump, Netanyahu ? Nous ne sommes pas leurs victimes, mais la violence du désordre qu’ils installent nous concerne, nous amoche, chacun. Les criminels dans l’Eglise, coupables de violences et d’emprise, ceux qui les couvrent, comment pardonner ? Après avoir broyé les victimes, ils nous font tant de mal.

Pardonner pourrait signifier sortir du cercle de la violence qui engendre la violence. Non passer l’éponge, mais refuser de se laisser emporter par la logique de destruction. Là où se trouvent la haine et le mal, que je mette la paix, l’amour, bref, le pardon…

Certains en veulent à des défunts. Comment pardonner à une mère, un père violent, décédé depuis des années. Ce n’est plus possible. La rancœur poursuit l’œuvre de destruction. Pardonner signifierait, à nouveau, sortir de la violence. Celle qui est en nous – elle est bien en nous puisque que l’agresseur n’est plus là. Pardonner, ce serait arrêter le mal que nous nous faisons à n’être pas apaisés.

« Pardonner c’est libérer un prisonnier, et découvrir que ce prisonnier, c’est vous. » Disposer sa vie pour n’être plus victime du mal commis, jusqu’en ses conséquences actuelles.

Est-ce juste une recette de développement personnel, un travail de résilience ? Ne plus se faire de mal à se battre contre un père décédé est une libération que raconte déjà la traversée de la mer par les Hébreux, une sortie du mal comme foi en la vie ‑ ta foi t’a sauvé ‑, au moment même où l’on constate, ahuri, la mort de l’ennemi. Pardonner consisterait à voir le mal englouti aux tréfonds de l’abîme, à croire qu’il est rendu inopérant. On pourrait même imaginer pouvoir aimer paisiblement ce père coupable, ne pas le réduire à sa violence.

« Pardonner c’est libérer un prisonnier, et découvrir que ce prisonnier, c’est vous. » On dit que c’est Oscar Wilde. Je ne parviens pas à vérifier*. Faussement attribué à un de ceux qui a été persécuté, non pour ce qu’il avait fait, mais pour ce qu’il était, ça n’en serait que plus fort. Wilde fait figure d’innocent ‑ est-on coupable d’être différent, en l’espèce homosexuel ? ‑ qui ne peut se venger de ses persécuteurs ‑ les travaux forcés ! ‑ ni de rien, institution et préjugés de la société entière.

Libérer un prisonnier. J’ai vu un homme pleurer, encore cette semaine ; il pouvait envisager la souffrance autrefois subie, actuelle, continuelle, de la part de son père, mort, comme le cadavre englouti des Egyptiens. Il veut être délivré, il veut vivre.

Les victimes n’oublieront pas, ce n’est pas possible, c’est imprimé dans la chair. Elles veulent être délivrées, elles veulent vivre, mais… passer à autre chose, c’est vivre sur fond de destruction. Les évêques, la société ne comprennent pas. On le voit en ce qui concerne les violences sexuelles et l’emprise ; les décisions descendantes prises entre soi, sans les victimes, réactivent la violence. La Ciase a réussi pour avoir fait autrement. On ne peut contraindre personne à pardonner, c’est une violence exponentielle. Ce serait inviter les victimes, au nom du paradis, à partager le repas à la table de leurs agresseurs. Je n’oublierai pas le mal commis par les cathos, cardinal, clercs, bons laïcs. Les chiens ! Que signifie pardonner pour un enfant Palestinien, s’il ne meurt pas et si l’agression cesse ? Oublier n’est pas possible, mais arrêter la violence, libérer les prisonniers « et ce prisonnier, c’est vous ».

 

L’impératif évangélique interdit que je me croie indemne de tout mal commis. Pardonner c’est espérer pour tous, pour moi aussi. Si autrui savait tout ce que je sais de moi, pourrait-il encore me considérer ? Souvent, il est vrai, la sollicitude envers autrui permet l’estime de soi. Dans l’exigence du pardon, il y a l’impossibilité de se croire indemne du mal. Il y a mieux encore ; que ceux qui me prennent pour un chien – je l’ai aussi été – vivent, soient libérés du mal où je les ai laissés, liés.

Enfin, l’exigence du pardon pourrait être la confession de foi : Il est un homme qui, au nom de son Dieu et par lui, a pardonné. Sur la croix, le cri : « pardonne-leur. » Cet homme a par son pardon gardé sa liberté ; il n’a pas été le prisonnier de la haine ; il s’est gardé de l’engrenage de la violence ; il a délié ceux que le mal enchaîne. « Délivre-nous du mal ! » Peut-être est-ce « seulement » ceci l’impératif chrétien du pardon : autre chose que le mal et la haine est possible.

 

Les clefs de Cluny, à Toulon-sur-Arroux vers 1050. Dans la suite des chapitres dits ecclésiologiques de Matthieu. Le pouvoir des clefs, délivrer les prisonniers.

 

* Je reçois les informations suivantes :
« To forgive is to set a prisoner free and discover that the prisoner was you. »
La citation serait de Lewis B. Smedes (1921–2002), théologien, pasteur, professeur et écrivain américain, dans un article de Christianity Today le 7 janvier 1983, intitulé "Forgiveness—The Power to Change the Past", repris dans Forgive and Forget: Healing the Hurts We Don’t Deserve (1984), p. 26.

08/09/2026

Nativité de Marie (8 septembre)

 Cosette balayant

Les textes de la fête liturgique de la nativité de Marie, sans parler des oraisons (la prière sur les offrandes est terrible, un morceau d’anthologie) ne parlent pas de la naissance d'une petite fille. Ce n'est pas l'annonce à Marie qui fait office d'évangile, mais l'annonce à Joseph.
Le lectionnaire et le missel sont décidément phallocratiques.
Certes on aurait du mal à trouver dans les Ecritures un texte sur une petite fille. Certes, la mariologie saine est christocentrique. Mais...
Avant d'être mère, surtout au jour de sa naissance, Marie est une petite fille, précisément, de celles dont des siècles entiers n'ont pas parlé. Ces invisibles de l'histoire ont souvent fait l'histoire. Et c'est bien ce qui arrive avec cette petite fille.
Deposuit potentes de sede et exaltavit humiles. Cela pourrait être le sens de cette fête, non ?
 
 
Bien difficile de trouver une illustration. Une petite fille dans l'art ? Est-ce que cela existe ? Bien sûr, il y a des naissances de Marie avec Anne allongée. Mais ce sont davantage des maternités que des naissances, ou alors une répétition générale de la naissance de Jésus. La peinture profane n'est pas plus riche. Je retiens ce dessin totalement anachronique, voire hors-sujet. Cosette par d’Émile-Antoine Bayard, typique d'une époque où le sort des enfants devient un sujet. 
Il n'y a pas de raison de faire de Marie une petite fille mal-traitée. Mais juste une petite fille, pas celles des princes comme les Ménines de Velasquez. Et après-tout, puisque le phallocratisme, c'est les femmes à la cuisine ou au ménage, cette illustration ne fonctionne pas si mal.

04/09/2026

Vivre en Eglise / Mt 18, 15-20 (23ème dimanche du temps)


Nous voilà quasi jour pour jour à la date de la fondation de l’abbaye de Cluny, le 11 septembre 910. Ils étaient quelques-uns réunis en son nom… Parler des Clunisiens permet en outre de mieux comprendre notre attachement à l’évangile, bien différent du leur qu’absorbe la préoccupation ou espérance du salut et qui structure toute la société.

Il serait tendancieux et anachronique de ne lire dans la stratégie de Cluny qu’un objectif de pouvoir et de richesse. L’établissement d’un puissant empire géographique, économique, politique ecclésial et culturel est certes incontestable, qui émerveille ou scandalise. Pouvoir et richesses, dans de telles proportions, sont-ils compatibles avec l’évangile ? A Cluny au moins autant qu’ailleurs, on est tellement convaincu que le moine est le modèle de la perfection, que l’on ne perçoit pas d’opposition entre la sincérité avec laquelle on cherche le salut au cloître par la pénitence et la nécessité politique de structurer la société.

A l’exception des Juifs et des Musulmans qui constituent des îlots ou habitent, voire occupent, les limites, on ne distingue pas l’Eglise et la société. L’individu n’existe pas : chacun est toujours pensé comme le membre d’une communauté. Dès lors, construire une société chrétienne, en disciplinant les mœurs et en réclamant que les puissants gouvernent selon l’évangile, est une tâche proprement pastorale. La charité, le secours des plus pauvres n’est pas une affaire personnelle, mais une responsabilité dont l’Eglise et particulièrement les monastères ont la charge. Les riches laïcs revendiquent d’être aussi acteurs de l’organisation évangélique du monde. Ce sont les membres des mêmes familles qui dirigent les fiefs, les monastères et les diocèses. Dans la société féodale, les inégalités et la hiérarchisation ne sont pas des aberrations. Elles comportent des exigences des uns envers les autres, quand bien même les riches, hier comme aujourd’hui, la plupart du temps, en veulent toujours plus, quitte à exploiter les autres, quitte à recourir à la violence et aux guerres.

Le salut post-mortem est la récompense pour qui tient correctement sa place dans l’organisation à la fois civile et religieuse. La prière pour les morts, depuis 998, et les nécrologes recopiés dans toute l’Europe témoignent de la reconnaissance du pouvoir de l’intercession clunisienne. Cependant, vivre, c’est déjà participer au ciel, parce que la chair est bonne en tant que créée par Dieu, parce que vivre c’est retourner à Dieu dont on est sorti, parce que le paradis, c’est la nature humaine restaurée par la résurrection du Christ. Le monde n’est pas séparé et opposé au ciel, il est la création que Dieu ne cesse de visiter. L’ascèse et les aumônes faites à l’Eglise sont le moyen d’espérer parvenir au salut autant que vie sauvée. Les donations et les demandes de messes sont une manière de racheter sa conduite, un devoir envers les défunts, une participation financière et plus largement éco-nomique, à une autre vie. Cela permet autant l’enrichissement des monastères que les aides-sociales de l’époque.

Vivre en disciples, aujourd’hui, c’est marcher comme lui, Jésus, a marché. Ainsi, le salut entre dans nos vies comme dans la maison de Zachée. Le salut n’est pas le couronnement de la vie terrestre mais un don, la grâce, qui surgit. Même si l’on a du mal à penser l’évangile comme politique, les aspects sociaux du dogme s’imposent. L’imitation de Jésus Christ (ainsi que l’on dit depuis la fin du 15ème) exige des disciples une posture aux côtés des perdants et, partant, souvent, contre les gagnants. « Il comble de bien les affamés, renvoie les riches les mains vides. » Le Magnificat n’est pas une douce dévotion mariale !

Le catholicisme social depuis le 19ème siècle, a instillé ce qui devint une conviction portée par les différentes Actions Catholiques au siècle suivant, l’immanence du salut : l’aujourd’hui est lieu et temps du salut, de la vie avec Dieu, de la vie éternelle. Comme l’on dit avant de communier, « le corps du Christ pour la vie éternelle », non pas demain, récompense, mais ici et maintenant, source de vie. La mission n’est pas la visibilité institutionnelle et l’annonce explicite mais une présence « au cœur des masses » à l’instar des années nazaréennes de Jésus. « L’homme contemporain écoute plus volontiers les témoins que les maîtres » (Paul VI) On a tort de déconsidérer la spiritualité, la théologie et la pastorale de l’enfouissement. L’évangile sorti de la société chrétienne, l’évangile dans une société sortie de la chrétienté, se fait conviction que la transcendance du salut a sens dans l’immanence de nos vies. « L’infini dans le fini. La finitude en tant qu’ouverture à l’infini : rien d’autre n’est en jeu. » (J.-L. Nancy). Tant les sociologues profanes que les intégristes catholiques parlent de sécularisation du salut et de l’Eglise, d’abandon ou de relativisation du sacré. Oui, une nouvelle manière de vivre l’évangile, discrète et assumée, est en jeu, qui pourra passer pour la négation de ce que l’on a toujours cru et de la religion de nos pères.

Beaucoup ne trouvent dans l’évangile plus que la charité au point que certains dénoncent le ravalement de l’Eglise à une simple organisation humanitaire. Les mêmes ou d’autres se réfugient dans l’adoration, a-politique, c’est-à-dire a-sociale. Il se pourrait au contraire que nous soyons assez bien placés pour entendre la pertinence évangélique s’il est vrai qu’il n’y a rien de plus grand que l’amour, voie éminente, que la foi et même les œuvres sans la charité ne sont que vaine vibration de métal, s’il est vrai que Dieu est amour. A la fin du 17ème, si proche de Cluny, à côté d’un puissant prieuré clunisien, Marguerite-Marie révolutionne la foi avec son Sacré Cœur. Que Dieu est amour, que son nom est amour, paraît nouveau et intempestif. François demeurait peu écouté à parler du primat de la miséricorde.

« Le plein accomplissement de la loi, c’est l’amour. » (Aimer, la charité, cela exclut toute violence, notamment sexuelle. Il n’y a que les obsédés et les pervers qui confondent le sexe et l’amour.) Il ne suffit pas d’être réunis au nom du Christ pour qu’il soit là… En son nom, on a commis le pire. Il suffit d’aimer, même sans rien connaître du Christ, pour que son règne vienne, maintenant.


La pentecôte, Lectionnaire de Cluny, vers 1090-1110, BNF NAL2246 f79v,