Nous le savons, il y a pour les disciples de Jésus un commandement, un impératif du pardon (Mt 18, 21-25). C’est bon, on l’a entendu. Le respecte-t-on ? Nous rend-il plus humains ? Parfois, il s’agit d’une auto-flagellation destructrice. Parfois, à s’y soustraire, on entre dans la culpabilisation. On fait quoi avec ça ?
Une stratégie consiste à décréter qu’il y a de l’impardonnable. Peut-on pardonner au nom des morts qui n’ont pas eu l’occasion ou le temps de le faire ? Que veut dire pardonner à Hitler, Poutine, Trump, Netanyahu ? Nous ne sommes pas leurs victimes, mais la violence du désordre qu’ils installent nous concerne, nous amoche, chacun. Les criminels dans l’Eglise, coupables de violences et d’emprise, ceux qui les couvrent, comment pardonner ? Après avoir broyé les victimes, ils nous font tant de mal.
Pardonner pourrait signifier sortir du cercle de la violence qui engendre la violence. Non passer l’éponge, mais refuser de se laisser emporter par la logique de destruction. Là où se trouvent la haine et le mal, que je mette la paix, l’amour, bref, le pardon…
Certains en veulent à des défunts. Comment pardonner à un père violent, décédé depuis des années. Ce n’est plus possible. La rancœur poursuit l’œuvre de destruction. Pardonner signifierait, à nouveau, sortir de la violence. Celle qui est en nous – elle est bien en nous puisque que l’agresseur n’est plus là. Pardonner, ce serait arrêter le mal que nous nous faisons à n’être pas apaisés.
« Pardonner c’est libérer un prisonnier, et découvrir que ce prisonnier, c’est vous. » Disposer sa vie pour n’être plus victime du mal commis, jusqu’en ses conséquences actuelles.
Est-ce juste une recette de développement personnel, un travail de résilience ? Ne plus se faire de mal à se battre contre un père décédé est une libération que raconte déjà la traversée de la mer par les Hébreux, une sortie du mal comme foi en la vie ‑ ta foi t’a sauvé ‑, au moment même où l’on constate, ahuri, la mort de l’ennemi. Pardonner consisterait à voir le mal englouti aux tréfonds de l’abîme, à croire qu’il est rendu inopérant. On pourrait même imaginer pouvoir aimer paisiblement ce père coupable, ne pas le réduire à sa violence.
« Pardonner c’est libérer un prisonnier, et découvrir que ce prisonnier, c’est vous. » On dit que c’est Oscar Wilde. Je ne parviens pas à vérifier. Faussement attribué à un de ceux qui a été persécuté, non pour ce qu’il avait fait, mais pour ce qu’il était, ça n’en serait que plus fort. Wilde fait figure d’innocent ‑ est-on coupable d’être différent, en l’espèce homosexuel ? ‑ qui ne peut se venger de ses persécuteurs ‑ les travaux forcés ! ‑ ni de rien, institution et préjugés de la société entière.
Libérer un prisonnier. J’ai vu un homme pleurer, encore cette semaine ; il pouvait envisager la souffrance autrefois subie, actuelle, continuelle, de la part de son père, mort, comme le cadavre englouti des Egyptiens. Il veut être délivré, il veut vivre.
Les victimes n’oublieront pas, ce n’est pas possible, c’est imprimé dans la chair. Elles veulent être délivrées, elles veulent vivre, mais… passer à autre chose, c’est vivre sur fond de destruction. Les évêques, la société ne comprennent pas. On le voit en ce qui concerne les violences sexuelles et l’emprise ; les décisions descendantes prises entre soi, sans les victimes, réactivent la violence. La Ciase a réussi pour avoir fait autrement. On ne peut contraindre personne à pardonner, c’est une violence exponentielle. Ce serait inviter les victimes, au nom du paradis, à partager le repas à la table de leurs agresseurs. Je n’oublierai pas le mal commis par les cathos, cardinal, clercs, bons laïcs. Les chiens ! Que signifie pardonner pour un enfant Palestinien, s’il ne meurt pas et si l’agression cesse ? Oublier n’est pas possible, mais arrêter la violence, libérer les prisonniers « et ce prisonnier, c’est vous ».
L’impératif évangélique interdit que je me croie indemne de tout mal commis. Pardonner c’est espérer pour tous, pour moi aussi. Si autrui savait tout ce que je sais de moi, pourrait-il encore me considérer ? Souvent, il est vrai, la sollicitude envers autrui permet l’estime de soi. Dans l’exigence du pardon, il y a l’impossibilité de se croire indemne du mal. Il y a mieux encore ; que ceux qui me prennent pour un chien – je l’ai aussi été – vivent, soient libérés du mal où je les ai laissés, liés.
Enfin, l’exigence du pardon pourrait être la confession de foi : Il est un homme qui, au nom de son Dieu et par lui, a pardonné. Sur la croix, le cri : « pardonne-leur. » Cet homme a par son pardon gardé sa liberté ; il n’a pas été le prisonnier de la haine ; il s’est gardé de l’engrenage de la violence ; il a délié ceux que le mal enchaîne. « Délivre-nous du mal ! » Peut-être est-ce « seulement » ceci l’impératif chrétien du pardon : autre chose que le mal et la haine est possible.
Les clefs de Cluny, à Toulon-sur-Arroux vers 1050. Dans la suite des chapitres dits ecclésiologiques de Matthieu. Le pouvoir des clefs, délivrer les prisonniers.
