
L’évangile de Jean ne rapporte pas de paraboles, si typiques
de Jésus. Cependant, les images y sont nombreuses, les comparaisons. Le début
du chapitre 10 se construit autour de la métaphore du berger, de ses brebis et
de la porte de la bergerie. Manifestement, deux discours ont été cousus
ensemble. En effet Jésus dit passer par la porte ‑ à la différence des
voleurs qui entrent par infraction par la fenêtre ‑ puis être lui-même la
porte par laquelle il faut passer.
Depuis au moins Rabelais et les moutons de Panurge, il n’est
pas très flatteur d’être comparé à un troupeau de moutons, des suiveurs sans la
moindre réflexion, qui peuvent se jeter à la mer et s’y noyer, simplement,
parce qu’ils font comme ceux qui précèdent.
Dans le Premier Testament, la brebis est la richesse du
pauvre, comme sa fille. Plus encore, c’est Dieu lui-même qui se fait pasteur
tant ceux qui sont chargés du troupeau sont incapables ou manquent de sérieux
voire d’honnêteté, cherchant leurs intérêts au détriment du bien commun. Dieu
révoque prêtres et rois, juges et gouverneurs qui, au lieu de paitre le
troupeau, s’en repaissent ; ils n’en prennent aucun soin et le dévorent, s’en
repaissent. « Quand ils mangent leur pain, ils mangent mon peuple. » Faute
de trouver à qui confier ce qu’il a de plus cher, son peuple, Dieu se fait
lui-même pasteur.
On lit au chapitre 34 d’Ezechiel des mots que Jean semble se
contenter de recopier, mais aussi Luc, avec la parabole de la brebis perdue.
« Ainsi parle le Seigneur Dieu. Voici, je me déclare contre les pasteurs.
Je leur reprendrai mon troupeau et désormais, je les empêcherai de paître mon
troupeau. […] J’arracherai mes brebis de leur bouche et elles ne seront plus
pour eux une proie. Car ainsi parle le Seigneur Dieu : Voici que j’aurai
soin moi-même de mon troupeau et je m’en occuperai. […] C’est moi qui ferai
paître mes brebis et c’est moi qui les ferai reposer, oracle du Seigneur Dieu.
Je chercherai celle qui est perdue, je ramènerai celle qui est égarée, je
panserai celle qui est blessée, je fortifierai celle qui est malade. Celle qui
est grasse et bien portante, je veillerai sur elle. Je les ferai paître avec
justice. » L’injustice est ce qui tue ; c’est le festin des puissants
et des violents.
Le psaume a bien entendu l’évangile, la bonne nouvelle du
psaume : « Le Seigneur est mon berger, je ne manque de rien. Si je
traverse les ravins de la mort, je ne crains aucun mal, car tu es avec moi. Tu
prépares la table pour moi. Grâce et bonheur m’accompagnent tous les jours de
ma vie. J’habiterai la maison du Seigneur pour la durée de mes jours. »
Mettre sur les lèvres de Jésus les propos de Dieu, pasteur
de son peuple, c’est ranger Jésus du côté de Dieu. En recopiant Ezéchiel, Jean
et Luc ne parlent pas seulement de soin et de salut, mais de l’identité de
Jésus. Dire le salut, c’est dire Jésus et réciproquement. En termes abstraits, on
dira que christologie et sotériologie coïncident de sorte qu’il est impossible
de parler de Jésus autrement que comme sauveur et de parler du salut sans
Jésus.
Le salut, dans l’évangile, notamment celui de Paul, n’est
pas pour demain. C’est aujourd’hui la vie, la vie en abondance, le passage par une porte. « C’est
maintenant le jour du salut. » Le renvoyer post-mortem, c’est non
seulement le vider de sens, mais, pire, justifier qu’il n’y ait rien à faire contre
le mal et la mort. Quel chrétien, quel humain, pourrait tranquillement penser
cela ?
Comment être vivants les uns pour les autres, comment
permettre à Jésus, à travers son corps ‑ Ecclesia ab Abel ‑ de
secourir ceux qui ploient sous le poids du fardeau ? On sait qu’il est
possible aux pasteurs, les puissants, d’écraser les autres, spécialement ceux
qui n’ont pas plus de force qu’un agneau. Il ne devrait pas être impossible de
savoir, à l’inverse, rendre la vie à ceux que menace le ravin de la mort.
La christologie et l’ecclésiologie et la sotériologie, c’est
la même chose. Impossible de parler de l’Eglise autrement que comme celle qui
vient au secours et rend la vie – l’hôpital de campagne de François ‑,
autrement que comme le vrai corps du Christ ressuscité par l’Esprit, vivificans.
Se dire membre de l’Eglise et ne pas secourir, c’est trahir. Cela n’a aucun
sens d’être chrétien si cela n’importe pas d’abord de secourir, non parce que
ce serait un acte de charité, mais parce qu’ainsi Jésus est en notre temps le
beau pasteur qui donne sa vie pour ses brebis. Ainsi, il est le beau pasteur ressuscité,
vivant en sa chair. Son corps n’est pas mort.
Tombe chrétienne du IIIᵉ siècle, Nécropole de Hisardere, à Iznik (Turquie), découverte en 2025