12/06/2026

Envoyés, pas clercs ! (11ème dimanche du temps)

 


A Chartres, le vitrail axial de la cathédrale est consacré aux Apôtres. J’ignore si cela est fréquent mais je ne sais citer d’autre exemple. Le vitrail est l’exact contemporain du quatrième concile de Latran qui marque l’achèvement de ce que l’on appelle la réforme grégorienne.

La place exorbitante que la réforme attribue aux clercs, fonctionnaires d’une institution qui ne veut plus dépendre des laïcs, entendons des riches (laïcs), est un de ses principaux marqueurs. Qu’ils cessent de nommer les évêques ou les desservants de leur chapelle et de s’approprier les bénéfices ecclésiaux.

On met donc à part les hommes chargés des spiritualia ; leurs mains sont consacrées, et le célibat leur ait imposé (1074). Dans une société profondément religieuse ‑ la vie courante mêle le divin et l’humain, ne serait-ce qu’à cause de la précarité de l’existence, de la nécessité d’une récompense céleste pour atténuer les injustices et les conditions de vie de l’ici-bas ‑ tous comptent sur les intermédiaires de Dieu, comme chez les païens, druides ou sacerdotes.

Le concile de 1215, soucieux d’enraciner la société dans la sainteté, décrète que l’on communiera au moins une fois l’an. Tel n’était donc pas le cas ! En outre, il veut penser que Eglise et société sont coextensives. S’il devient effectivement difficile de croiser des païens, sauf aux marges de la chrétienté, il y a les Musulmans et, dans la christianistas elle-même, les Juifs. Faire du catholicisme médiéval un modèle suppose une ignorance crasse de l’histoire.

Qui dit eucharistie, dit confession. Et voilà que le corps clérical entend tous les secrets au moins une fois par an. Il n’y a pas de quoi hurler, si un lieu de parole est disponible pour se libérer du mal et chercher une sainteté ordinaire. Il n’y a pas de quoi hurler, si l’on est convaincu que l’on peut s’arranger avec sa conscience et ne pas tout dire. Mais ce n’est pas aussi simple : la religion encadre la superstition et la peur de peines éternelles régit la vie de chacun.

L’eucharistie occupe le cœur de la religion catholique au détriment de la charité. Le culte est plus déterminant que la vie convertie. N’est-ce pas cependant à l’amour que sont reconnus les disciples (Jn 13, 35) ? On parle de pouvoir de consacrer non de service, de ministère. 

Le vitrail des apôtres à Chartres inscrit dans une superbe lumière le rôle central de ceux qui tiennent la place des apôtres et leur pouvoir sur l’eucharistie. La Cène n’est pas le dernier repas de Jésus mais la première messe. La lumière du vitrail éclaire encore l’Eglise de son idéologie, mensonge séduisant. Aujourd’hui encore on parle de la messe du père untel. Chaque prêtre doit dire sa messe. Mais n’est-ce pas la messe de l’assemblée ? Vatican II en est convaincu, mais ne sait pas, ne veut pas pour autant abandonner la théologie du sacerdoce et du clergé. Depuis plus de soixante ans, nous vivons dans l’indétermination et la crise intégriste se nourrit de ce que la Grande Eglise continue de croire une chose en en disant une autre chose. La querelle quant à l’ancien rite n’est pas une question liturgique contrairement à ce que de bons esprits qui s’érigent en conciliateurs disent. Deux conceptions de l’Eglise, de la place des clercs et donc des laïcs, deux compréhensions des ministères, s’opposent contradictoirement, Deux conceptions de la place de l’Eglise dans la société, c’est une question politique.

« Les douze disciples (mathetès) » constituent, la totalité de ceux qui écoutent les enseignements (mathèteia). Jésus ne s’entoure pas d’un groupe spécialisé, contre-distingué des autres, mais d’une totalité, les Douze. Il n’y a pas l’Eglise (les clercs) et la christianitas, le peuple. « Et voici le nom des douze envoyés » (apostolos), ceux qui sont députés pour… faire reculer le mal. Le mot apôtre (apostolos) ne désigne pas une fonction dans la communauté, mais la mission, qui est toujours celle des Douze, la totalité des disciples. Le mot mission n’existe pas dans le Second Testament. Recevoir mission c’est littéralement être envoyé. Tous les disciples sont envoyés par Jésus dans le monde qui ploie sous le joug du mal. Les Douze n désigne pas des individus, mais Jésus lui-même prolongé par leur action. Cette action n’est pas cultuelle, ni de pouvoir sur ou dans la société ou l’Eglise, mais la puissance de faire reculer le mal. Ainsi doit-on lire pour éviter tout anachronisme par exemple les versets de Mt 9, 36-10, 8.

L’obligation de ne rien prendre pour la route, l’Eglise de presque tous les temps s’est assise dessus. Cette absolue nécessité, Paul la formule parfaitement. « Frères, quand je suis venu chez vous, je ne suis pas venu vous annoncer le mystère de Dieu avec le prestige du langage ou de la sagesse. Parmi vous, je n’ai rien voulu connaître d’autre que Jésus Christ, ce Messie crucifié. Et c’est dans la faiblesse, craintif et tout tremblant, que je me suis présenté à vous. Mon langage, ma proclamation de l’Évangile, n’avaient rien d’un langage de sagesse qui veut convaincre ; mais c’est l’Esprit et sa puissance qui se manifestaient, pour que votre foi repose, non pas sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu. » (1 Co 1, 1-5)

Non au prestige d’une doctrine, de la richesse ou du pouvoir. Premièrement pour que chacun soit libre, non séduit ou asservi par ce qui en impose. Deuxièmement, parce que se présenter au nom de Jésus autrement que dans la faiblesse est une trahison de l’évangile que l’on prétend pourtant annoncer.

Sortir du pouvoir et du prestige pour l’Eglise, sortir du système clérical sur lequel elle repose, c’est enfin donner sa chance à « l’évangile inouï » (D. Collin). L’évangile n’a d’un certain point de vue pas encore commencé. Non que des figures comme celle de François d’Assise ou de millions d’humbles disciples soient à mépriser. Mais l’évangile a très tôt été compris comme une religion, ce qu’il n’est pas et ne peut pas être, ou ne pleut plus être. C’est sa chance aujourd’hui. C’est un évangile, une bonne nouvelle pour le monde, aujourd’hui.

05/06/2026

« Mieux que tous les sacrifices » (Le corps et le sang du Seigneur)

 

Une histoire de l’eucharistie est bien utile pour comprendre la forme de nos liturgies et leur vocabulaire. Pour mener l’enquête (histoire, en grec), j’examine le culte à partir du sacrifice… tel qu’en parle Marc (12, 32-33) « Fort bien, Maître, tu as eu raison de dire que Dieu est unique et qu’il n’y en a pas d’autre que lui : l’aimer de tout son cœur, de toute son intelligence et de toute sa force, et aimer le prochain comme soi-même, vaut mieux que tous les holocaustes et tous les sacrifices. »

Jésus ne commande pas de geste religieux, mais l’amour (agapè) du prochain. A cela on reconnaît ses disciples. Ni pèlerinage, ni prière, ni culte ou sacrifice, mais un repas partagé. « Notre repas fait voir sa raison d’être par son nom. On l’appelle d’un nom qui signifie "amour" (agapè) chez les Grecs. » (Tertullien, vers 197) L’amour vaut mieux que tous les sacrifices. Jésus ne supprime pas un iota des instructions ; il recadre la Loi, l’enseignement parce qu’il y a « des choses qui même chez Dieu ne sont plus possibles » (Nietzsche).

Concevoir, pour des hommes et de femmes de l’Antiquité, un geste qui attache à Dieu, qui tienne en éveil la mémoire du Seigneur et qui ne soit pas religieux n’a rien d’évident. La dénonciation du sacrifice par les prophètes est connue. Ce n’est pas sa suppression !

« Écoutez la parole du Seigneur, vous qui êtes pareils aux chefs de Sodome ! Prêtez l’oreille à l’enseignement de notre Dieu, vous, peuple de Gomorrhe ! Que m’importe le nombre de vos sacrifices ? – dit le Seigneur. Les holocaustes de béliers, la graisse des veaux, j’en suis rassasié. Le sang des taureaux, des agneaux et des boucs, je n’y prends pas plaisir. Quand vous venez vous présenter devant ma face, qui vous demande de fouler mes parvis ? Cessez d’apporter de vaines offrandes ; j’ai horreur de votre encens. Les nouvelles lunes, les sabbats, les assemblées, je n’en peux plus de ces crimes et de ces fêtes. Vos nouvelles lunes et vos solennités, moi, je les déteste : elles me sont un fardeau, je suis fatigué de les porter. » (Is 1, 10-14)

La lettre aux Hébreux, dont une lecture méticuleuse s’impose, constate la fin des sacrifices. « "Sacrifices, offrandes, holocaustes, sacrifices pour le péché, tu n’en as pas voulu. Ils ne t’ont pas plu." Il s’agit-là, notons-le, des offrandes prescrites par la loi. Il dit alors : "Voici, je suis venu pour faire ta volonté." ». « Approchons-nous donc avec un cœur droit et dans la plénitude de la foi, le cœur purifié de toute faute de conscience, et le corps lavé d’une eau pure ; sans fléchir, continuons à affirmer notre espérance, car il est fidèle, celui qui a promis. » (He 10, 8-9 et 22-23)

Le culte, est spirituel, selon l’Esprit ou selon le logos (Rm 1, 9 et 12, 11-12). Parler de culte est allégorique. De culte au sens premier, littéral, il n’y a plus, mais seulement en un sens second, lorsque l’on est serviteur des autres à la suite de Jésus. On n’offre pas d’animal mais son corps. car « il n’y a pas d’amour plus grand que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. » (Jn 15) (Rien à voir avec des mortifications – quelle idée !)

Or, la critique jusqu’à la suppression du culte est sans cesse effacée. Le chrétien demeure un homo religiosus. Il peine à renouveler sa manière de penser, à se laisser convertir, à abandonner la loi pour la grâce. Il aime, comme les gens religieux, les païens, pouvoir être en règle. Mais avec les frères, on n’est jamais quitte, toujours en dette ; c’est le royaume.

Ainsi, tous sont frères, il n’y pas de prêtres (sacerdotes) mais des anciens (presbytres), des gens muris dans la vertu. La communauté est organisée, non par le sacré, une hiérarchie, mais par un style de vie. Certains veulent conserver la Loi à travers la circoncision, Abandonner la religion est en effet difficile. C’est comme la mort de Dieu. On efface l’horizon, détache la terre de son soleil ; le sens ne s’impose plus. Dieu n’est pas le nom chrétien du destin : il fait toutes choses nouvelles. Or on n’apprend pas facilement le langage nouveau. L’allégorie est ardue, et l’on finit par offrir des sacrifices au sens premier.

Lorsque le paganisme s’éteint, les chrétiens revendiquent LA religion, la vraie. Perversion ! C’est moins l’évangélisation des peuples d’Occident qui triomphe sous Charlemagne que la paganisation européenne de l’évangile. Sous une apparence évangélique, le christianisme est un paganisme comme les autres. L’évangile est toujours à recommencer, parce qu’il n’est pas une idéologie, « la religion de nos pères », mais une pratique à renouveler aujourd’hui, l’amour des frères considéré comme amour de Dieu.

La réforme grégorienne instrumentalise le religieux, qu’il pense synonyme d’évangile, pour imposer le pouvoir de l’institution Eglise. Les clercs, hommes du sacrés, consacrés par un célibat obligatoire, offrent le sacrifice et sacrent les puissants. L’évangile est affaire de pouvoir ; blasphème ! « Parmi vous, il ne doit pas en être ainsi ». (Mc 10, 43) On multiplie les messes et l’on sert les pauvres. Il y a deux commandements, et non un. Des réformes ou révoltes se manifestent qui revendiquent l’évangile contre le christianisme de l’Eglise. Le mouvement de Luther refuse précisément de faire de la messe un sacrifice (il deviendra aussi une religion !) Les Catholiques en réaction sont dans la surenchère sacrificielle.

Le concile Vatican II, instruit des travaux d’histoire de la théologie, ne sait pas revenir à une acception allégorique du sacrifice. Les prières eucharistiques qu’il instaure, surtout la troisième, ont un tour sacrificiel omniprésent.

Il ne s’agit pas d’être progressiste ou intégriste mais de rejeter ou non le religieux au nom de l’évangile. Jésus n’est pas un homme religieux. Il n’a jamais été prêtre ou alors en un sens inconcevable, selon l’ordre de Melchisédek, dont on ne sait rien, supprimant le sacerdoce d’Aaron. L’identification des deux commandements est un renversement : « Allez donc apprendre ce que signifie : C’est la miséricorde que je veux, et non le sacrifice. » (Mt 9, 12)

« Veillons les uns sur les autres pour nous exciter à la charité et aux œuvres bonnes. Ne désertons pas nos assemblées, comme certains en ont pris l’habitude, mais encourageons-nous et cela d’autant plus que vous voyez s’approchez le jour. » (He 10, 24-25) 

29/05/2026

Rachid BENZINE, L’homme qui lisait des livres (roman)

 

Rachid Benzine, L’homme qui lisait des livres, Julliard, 2025

Comment raconter le drame des Palestiniens depuis 1948, et même un peu avant ? Ce n’est qu’une lente débâcle de quatre-vingts ans dont le fait qu’elle puisse encore empirer dépasse l’imaginable. Le narrateur est un photojournaliste. Il se fait le rapporteur du protagoniste, « l’homme qui lisait des livres », Nabil Al Jaber, né au premier jour de 1948.

Il raconte sa vie, ses stratégies pour vivre, pour survivre, pour ne sombrer ni dans la barbarie, ni dans la violence, jusqu’aux représailles suite aux attentats du 7 octobre 2023 qui l’engloutissent. La mort, et avec elle l’injustice, la pauvreté, le mépris, la souffrance, la mort étend son empire. Primo Levi, victime juive du nazisme, faut-il le rappeler, formule l’horreur, hier, aujourd’hui et demain. « On a parfois l’impression qu’il émane de l’histoire et de la vie une loi féroce que l’on pourrait énoncer ainsi : "Il sera donné à celui qui possède et il sera pris à celui qui n’a rien". »

Plusieurs fois, pour Al Jaber, le consolateur, et les siens, la lecture, frénétique, est salut. Ce n’est pas le renversement de l’oppression, mais des mots pour rester humains, ceux de la poésie en premier. C’est le seul salut possible : rester humain. Et dans les ruines de Gaza, la conversation littéraire qui donne des mots à la vie, ferait presque oublier l’extermination.

Job capitule et se courbe, pense Nabil, il se tait, renonce devant la question « pourquoi le mal ? ». Job a tort. Mais existe-t-il d’autres chemins quand la communauté internationale ne lève pas le petit doigt, quand les pays Arabes eux-mêmes lâchent les Palestiniens. Nabil ne répond pas non plus, mais, et c’est immense, se faisant passeur de mots, il transmet à qui le veut, le peut, la force d’être humain par le salut dérisoire et encore disponible des mots.

La transmission est vaine pour le peuple emporté par un génocide. Là ce n’est plus le récit mais la barbarie de l’Etat d’Israel.