
« Leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître. » Par qui ? La formule pourrait relever du passif divin, une manière de désigner Dieu sans le nommer ; par respect on ne prononce pas son nom. Comme le cœur de Pharaon est endurci, les disciples ne peuvent reconnaître Jésus. Et pour cause, ils le cherchent là où il n’est pas, dans le salut tel qu’ils le pensent. Il ne risque pas d’y être ! « Esprits sans intelligence, cœurs lents à croire ! »
« Nous, nous espérions que c’était lui qui allait délivrer Israël. » Le salut, la libération n’est pas une affaire de pouvoir. C’est certes politique parce que croire ne peut que transformer la manière d’être en société et avoir des conséquences sur l’organisation du monde pour qu’« amour et vérité se rencontrent, justice et paix s’embrassent ». (La justice n’est pas le privilège des croyants ! Mais leur foi est une escroquerie ‑ et mieux vaut que leurs yeux soient empêchés ‑ s’ils n’ont pas au cœur l’utopie du Royaume : « il renverse les puissants de leur trône, il élève les humbles. Il comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides. »)
Le salut, la libération des conditions d’exploitation des frères et sœurs, ne passe pas par une prise de pouvoir, un coup de force ou de baguette magique. Cela, Jésus le refuse, c’est pourquoi « leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître. »
Alors, il se fait compagnon, frère en humanité. Et dans la fraternité, le monde nouveau apparaît, le Royaume, son Royaume. Si l’on voit depuis le Royaume, alors on le reconnaît. Si l’on voit depuis les pauvres, c’est « le Royaume, maintenant ». Si l’on voit depuis le service, c’est le Royaume maintenant, et bien sûr, on le reconnaît.
Les deux compagnons n’ont rien contre les pauvres. Ce n’est pas le sujet. Mais voient-ils à partir des pauvres, voient-ils la libération qu’eux-mêmes attendent parce qu’il y va de leur vie ? Voyons-nous le monde et la foi à partir à partir du service ou de la puissance, à partir des réprouvés ? Même généreux à leur égard, s’il n’en est rien, alors, nos yeux sont empêchés de le reconnaître, et nous faisons des simagrées (miracles, guérisons, communautés chaudes, liturgies éthérées, adoration, etc.). Tout cela est idolâtrie. Alors, Dieu nous ferme les yeux et nous sommes empêchés de le reconnaître. Il nous rejoint à l’auberge des sans-abris.
La fraction du pain n’est eucharistique que si l’eucharistie est agapè, ainsi qu’il arrivait qu’on la nomme. « Si c’est l’essence de l’eucharistie de nous unir réellement avec le Christ et ainsi entre nous, l’eucharistie ne peut pas être seulement un rite et une liturgie, on ne peut pas la célébrer totalement dans l’enceinte de l’église, car l’amour quotidien, habituel, des chrétiens les uns pour les autres est une part essentielle de l’eucharistie elle-même, et cette bonté quotidienne est véritablement "liturgie", et service divin ; on peut même dire que seul célèbre réellement l’eucharistie celui qui l’achève dans le service divin de tous les jours qu’est l’amour fraternel. C’est ce qu’Ignace d’Antioche [vers 110] exprime d’une manière inimitable, lorsqu’il dit que la foi est le corps et la charité le sang du Christ (Tral. 8, 1) : la liturgie et la vie sont inséparables ! Jean Chrysostome ose dire que les pauvres sont l’autel vivant du sacrifice néotestamentaire, construit avec les membres du Christ. La liturgie du Christ est en un certain sens célébrée plus réellement dans la vie quotidienne que dans le déroulement du rite. » J. Ratzinger, Le nouveau peuple de Dieu, p. 17
La reconnaissance de Jésus dans la présence réelle est blasphème quand l’eucharistie n’est pas charité. Quand les yeux s’ouvrent-ils sinon dans l’agapè ? Et il disparaît, non parce qu’il joue à cache-cache mais parce qu’il se donne à voir seulement dans les pauvres, les étrangers, les inconnus (autrement dit les paria). Dès lors que Jésus n’est plus l’étranger mais le Seigneur, il est urgent qu’il disparaisse. Il n’est le seigneur qu’en morphè tou doulou. Autrement, ce n’est pas lui, et mieux vaut qu’il disparaisse ; il trahirait son père.
Il est l’exégète, l’interprète des Écritures. Il les ouvre comme un pain. « Il y est dit qu’ils reconnurent le Christ à la fraction du pain. Qu’est-ce que la fraction du pain sinon l’explication de l’Ecriture ? Car c’est là que le Seigneur est reconnu. » (Durand de Mende + 1296) Cette fraction est brisure, fracture dans la lettre morte, dans la mort. Récit de résurrection, il ouvre les Écritures comme le tombeau, seul capable d’en briser les sceaux.
Patrice Giorda
