On voit fleurir, y compris proposé par des paroisses ou des diocèses, des conférences ou formations sur tel ou tel sujet, développant une sorte de terrain culturel catho, sans aucune pertinence pour la vie chrétienne. Qu’est-ce qu’on a à faire du suaire de Turrin, de la dernière miraculée de Lourdes, de la prière de guérison et je ne sais quoi d’autre d’encore plus insignifiant lorsque le monde brûle ? Qu’est-ce qu’être disciple, et comment l’être, dans un monde préoccupé par sa propre destruction, profitable à quelques potentats sans foi ni loi ?
Dans les Ecritures, c’est assez rare que l’on perde son temps en questions sans intérêt. Voilà Jésus, en plein cagnard. Une femme arrive, pas du genre modèle de fidélité conjugale. Trois versets et l’on en est déjà aux questions originelles, déterminantes : c’est quoi la soif de vivre, la faim d’amour, l’adoration véritable ? La force des habitudes qui fait qu’on ne se parle pas peut-elle être renversée ? Comment savoir si l’étranger est un hôte ou un ennemi ? La diversité des cultures et opinions mène-t-elle au relativisme ? La vérité existe-t-elle, ou bien est-ce à chacun son avis ? Y aura-t-il quelqu’un pour trancher et dire la vérité ? Le Messie, le Christ, un homme providentiel ? C’est étonnamment actuel.
« Donne-moi à boire ! » La demande est au premier degré ; en le plein midi, pas l’ombre d’un doute. Elle a cependant bien des résonances, de la plus érotique et sensuelle à la plus théologale. Quelle eau boire ? De quoi avons-nous soif ? Avons-nous le goût de vivre ? Et quelle vie ? Jésus ne déroule pas une évangélisation de rue, descendante, kérygmatique, un truc à faire savoir, indispensable pour vivre correctement. Il écoute. Il suscite la rencontre l’air de rien, avec une simple demande ; il se fait mendiant : « Donne-moi à boire ! »
La simplicité du propos ouvre l’ambiguïté ou la polyphonie d’un appel. Il faut ruser pour ne pas tomber, trop vite, dans le panneau, qu’on ne se satisfasse pas d’un premier degré insignifiant. Est-ce Jésus, est-ce Jean ? La rencontre est orientée, sculptée de telle sorte que sourdent les questions, que jaillisse comme la source la réflexion sur la vie. Ce n’est pas un cours de philosophie ni de théologie, à la fac. C’est la chair la plus charnelle et ses soifs, ses faims ; conversation du plus spécifiquement humain : qu’est-ce qui nous fait ce que nous sommes ? A quelle vie est-il possible d’aspirer ?
Faute de mieux, cela se dit avec les mots des religions, vie éternelle et adoration, Dieu, par exemple. Ce vocabulaire du mythe a bien des avantages, pour peu qu’on le prenne pour ce qu’il est, un moyen d’articuler ce que l’on ne sait pas dire, que l’on ne pourra jamais dire.
Que signifie adorer ? Il semble que cela ne fasse pas problème, ni à Jésus, ni à la femme. Une seule autre fois le mot est repris par Jean pour des Grecs, des païens donc, pire que les Samaritains, découvrant un peu le Dieu d’Israël. Mais qui adorer ? Le Père ou, comme c’est dit juste après, avec un pronom neutre, « ce que vous ne connaissez pas » ?
En termes de réponse, le Messie qui fait connaître toutes choses, ne nous est pas d’un plus grand secours qu’il ne l’est pour les disciples qui ne comprennent pas ce que Jésus répond : il aurait déjà mangé ? C’est bien la preuve qu’on ne peut prendre ces simples mots, « donne-moi à boire », « viens manger » et même « Dieu » « adorer » au premier degré. Jésus parle toujours d’autres choses parce qu’il fait connaître toutes choses. Connaître toutes choses n’est pas affaire d’encyclopédie, mais de vie, comme l’arbre édénique de la connaissance.
La volonté du Père est nourriture pour la vie, comme l’eau que Jésus donne, non d’être adoré. Dieu demande-t-il seulement à être adoré ? De toute façon, seuls les Juifs connaissent ce qu’ils adorent et le premier commandement ne parle ni de Jérusalem ni de tel autre lieu ou montagne. La nourriture dont Jésus se rassasie, comme l’eau qu’il offre, c’est devant le Père, selon la volonté du Père, une femme, des hommes qui se reconnaissent estimés, considérés, sauvés comme ils disent. On n’y est pas certes, de quatre mois ; quatre comme ce qui est désespérément terrestre mais qui, cependant, désigne le terme et la moisson : les champs dorés sont déjà mûrs pour la moisson.
Plutôt qu’à multiplier les amants et autre ersatz de vie, Jésus indique une source jaillissante en vie éternelle. Que des hommes et des femmes vivent le salut, ici, maintenant, c’est cela la vie éternelle, c’est cela la volonté du Père, nourriture de qui se voue à estimer, considérer autrui comme dignes d’être aimés.
Tintoret, Jésus et la femme de Samarie (fondation Barnes, fin XVIe)