François a donné une interview à La Croix en mai 2016 où il parle de l'Islam. Rémi Brague donne alors un article au Figaro. En rentrant des JMJ, alors qu'un prêtre a été assassiné à Saint Etienne du Rouvray, le Pape répète son opposition à lier violence terroriste et Islam. Le Figaro trouve bon de publier de nouveau le texte de R. Brague.
Cela m'invite à quelques réflexions.
1. Il
s’agit d’un texte de mai 2016. Ce n’est donc pas une réaction de R. Brague à ce
que dit François dans l’avion de retour des JMJ. (C’est Le Figaro qui en
publiant de nouveau ce texte en change le contexte.) Cela indique au moins que
François a de la suite dans les idées. Et s’il se trompe, il se trompe avec
obstination. On peut penser que depuis mai, des conseillers l’auraient alerté
sur son erreur, si c’est bien d’erreur qu’il s’agit. Il défend une thèse
philosophique, théologique, politique.
2. Il
est manifestement entendu que des catholiques déclarés peuvent corriger les
interviews du Pape comme un prof une copie de philo. C’est une bonne nouvelle. La
sacro-sainte obéissance au Saint-Père est désormais du passé. On aurait aimé
que cela eût été possible sans créer le moindre scandale durant le pontificat
précédent. Bref un acquis. On ne pourra donc plus, sous prétexte que c’est
parole pontificale, obliger au soi-disant accueil obéissant.
3. Je
suis surpris par la manière de dire. Une affaire de goût. « Rien ne prouve
que ce soit mon goût qui soit le bon. » Effectivement. Mais quand on est philosophe,
on argumente autrement que selon le « ça me plaît, ça ne me plaît
pas. » On en veut plus qu’une histoire de sentiments. Faut-il donc que le
relativisme, le chacun sa vérité ou la généreuse tolérance (moi, je pense comme
cela mais tu peux penser autrement), ait gagné jusqu’aux philosophes ! Soit
il s’agit d’une légitime diversité des opinions, et alors, les propos de
François ne méritent pas d’être relativisés ; soit il s’agit d’une
insinuation, de ce que le Pape pense de travers, mais alors, on ne peut en
rester à des affaires de goûts.
(Entre parenthèses, on pourra effectivement se
demander de Certeau ou Lubac, lequel des deux aura marqué la pensée le plus
profondément. Je rappelle que le premier fut l’élève du second, avant que ce
dernier ne comprenne plus les perspectives de son élève et s’en détourne. Plus
de vingt ans après leur mort, la pensée de Certeau semble féconder bien
davantage la réflexion, dans et hors de l’Eglise, en France comme à l’étranger…)
4. Rémi
Brague est un spécialiste de la philosophie médiévale, notamment juive et
arabe. Cela lui donne une compétence, reconnue, sur les textes de cette
période. La connaissance de l’Islam des IXème-XIIIème siècles rend-elle
compétente pour penser l’Islam au XXIème siècle ? Drôle d’expertise et
curieuse recherche d’expert de la part du journal. Imaginez que pour penser le
catholicisme du XXIème siècle, on interroge un spécialiste de la philosophie
des Lumières dans sa lutte émancipatrice contre l’Eglise. La description de l’Eglise
à laquelle on aurait droit aurait peu de chance d’être juste. La puissance
ecclésiale du XVIIIème ne donne guère d’idée de ce qu’est l’Eglise aujourd’hui.
5. Peut-on
faire référence au travail d’un autre spécialiste de l’Islam médiéval, Emmanuel
Pisani, qui a soutenu en 2014 une thèse sur Al-Ghazali, un auteur musulman mort
en 1111 ? Il résume son travail en disant que le dialogue fait partie de l’identité
de l’Islam. Il s’agit explicitement pour Ghazali de s’interroger sur les
différences voire divergences entre musulmans, qui ont une répercussion sur le statut des non musulmans. Entre la lecture de
Brague et celle de Pisani, n’y aurait-il qu’une affaire de goût ? C’est
très grave si l’un de ces goûts menait l’air de rien à l’islamophobie.
6. Rémi
Brague serait-il amnésique ? Ne se serait-il rien passé entre le XIIIème
siècle et le XXIème ? A propos de conquête, puisque c’est ce qui
constituerait la distinction entre Islam et christianisme, il y eut quelques
vagues de colonisation, en Amérique appelée précisément latine, en Afrique (et je prends soin de ne pas parler des Croisades). Les
baptêmes forcés, au nom du « Hors de l’Eglise pas de salut », le
respect des peuples indigènes, de leurs cultures, de qui était-ce le fait si
ce n’est du christianisme ? Sans être bêtement progressiste, positiviste,
on peut penser que le XIXème siècle chrétien avait quelques siècles de plus que
l’expansion arabe (qu’il faut sans doute penser dans la suite des si mal
nommées invasions barbares) pour réfléchir à la dimension éthique ou plutôt
immorale de la conquête.
Y a-t-il vraiment une différence entre l’expansion de
l’Islam aux VIIème et VIIIème siècles et ce que l’on n’appelle pas une conquête
ni une invasion, mais la découverte de l’Amérique ou la colonisation aux XVIème
et XIXème siècles ? (On pourra en outre rappeler que le royaume
wisigothique (alors catholique) est divisé, en perte démographique, victime de
pestes et de famines. Les Juifs et une faction wisigothique ont facilité l’invasion
de 711, voire, selon certains historiens, ont fait appel à l’envahisseur pour
renverser le camp adverse.)
7. Peut-on
imaginer ce que serait le catholicisme sans la grande réforme du XXème siècle
qu’est le concile Vatican II ? Ce concile arrive comme la résolution d’une
crise, née avec les Lumières, d’opposition de l’Eglise à la modernité, en fait
d’opposition de l’Eglise à tout ce qui prétendait limiter son pouvoir et sa
prétention à être la seule tenante et défenseur de la vérité. Sans cette
réforme, demeureraient d’actualité les saillies de Grégoire XVI contre la
liberté religieuse (qui permettent de recourir à la force, si du moins cela ne
crée pas une situation plus chaotique, ce que l’on appelle « la thèse et l’hypothèse »),
les condamnations de catholiques œuvrant pour la démocratie pendant tout le
XIXème siècle, la condamnation encore par Pie XI de l’œcuménisme, l’antijudaïsme,
l’impossibilité de prendre en compte l’histoire dans la vérité, qu’il s’agisse
de la lecture biblique ou de la tradition dogmatique (cf. les condamnations du
moderniste par Pie X et encore Pie XII). On sait ce que serait le catholicisme
sans Vatican II. Les intégristes lefebvristes et ce qui reste de l’Action
Française dans la pensée catholique en donnent une bonne idée. Le national
catholicisme franquiste en a aussi constitué une bonne illustration.
Si le catholicisme a été capable d’une telle réforme, l’Islam
ne pourrait-il pas aussi passer par là ?
8. Est-il
certain qu’il n’y a pas de verset qui invite à la conquête dans le Nouveau
Testament ? L’appel à la haine de ceux qui ne pensent pas comme nous est
explicite en 2 Jn 10-11 ou Jd 23. Le recours au vocabulaire guerrier n’est pas
réservé au premier testament (Mt 10, 34-35 ; Mt 21, 40 ; Lc 10,
19 ; Lc, 19, 27 ; Ep 2, 15, etc.). 2 Th 2,8 condamne l’impie à l’anéantissement.
Mt 28, 18-19 peut certes être interprété en termes d’enseignement plus que de
guerre, malgré la référence à la toute-puissance du Christ. Il n’en a pas moins
servi de justificatif à l’expansion, parfois violente du christianisme. Là où
le judaïsme trouve sa vocation à servir de bénédiction pour les familles de la
terre, la nécessité expansionniste d’une religion intégrale, qui prétend
connaître la vérité, a conduit à l’usage
de la force, c’est un constat difficilement contestable.
On a lu, surtout depuis Augustin (+ 430), le compelle intrare, faites-les entrer de
force (Lc 14, 23) comme justification du recours à la violence pour obliger à
croire. Il s’agit ici d’une interprétation de la parabole, certes. Mais justement,
le problème d’une sourate ou d’un verset biblique, c’est l’interprétation qu’on
en fait. Le fondamentalisme est impossible, pas plus pour justifier la violence
que pour démontrer que le Coran ou la Bible seraient des livres qui invitent à
la violence.
9. L’urgence
consiste à se garder de tous les intégrismes, y compris catholiques, où de ce
qui y mène, une forme de communautarisme fondé sur une soi-disant culture
chrétienne, une forme de repli identitaire. La radicalisation touche aussi le christianisme, cela est patent
aux Etats Unis, mais aussi en Europe. La Pologne et la Hongrie empruntent
actuellement des chemins terrifiants. Les extrémismes de droite, en France comme
dans toute l’Europe se nourrissent des cautions intellectuelles que fourniront
des penseurs au-delà de tout soupçon comme R. Brague.
10. Enfin,
est-il possible de parler des rapports de l’Islam et du terrorisme sans prendre
en compte l’histoire de deux siècles et demi de rapport entre l’Occident et le
monde arabe, sans envisager ce qui crée des injustices dont il semble à
certains qu’il est impossible de sortir autrement que par la violence. Le Pape,
lui, ne fait pas l’impasse : « Le
terrorisme est aussi… je ne sais pas si je peux le dire car c’est un peu
dangereux, mais le terrorisme grandit lorsqu’il n’y a pas d’autre option. Et au
centre de l’économie mondiale, il y a le Dieu argent, et non la personne, l’homme
et la femme, voilà le premier terrorisme. Il a chassé la merveille de la
création, l’homme et la femme, et il a mis là l’argent. Ceci est un terrorisme
de base, contre toute l’humanité. Nous devons y réfléchir. »
Je ne crois pas que l’Islam soit
la raison du terrorisme. La preuve c’est que l’immense majorité des victimes du
terrorisme islamiste est musulmane ! Les terroristes qui ont frappé en France sont
des enfants de la République, et à Saint Etienne du Rouvray, avec un nom bien
gaulois. Il me semble qu’il y a beaucoup de vrai dans la thèse de O. Roy, reprise
par Filiu ou par Bertho, sur l’islamisation de la radicalité contre celle de la
radicalisation de l’Islam.