vendredi 19 mars 2010

Pécher: recourber le désir à ce que la vertu peut en supporter (5ème dimanche de carême)

La femme adultère. Voilà un texte qui pourrait bien parler du pardon. Encore qu’avec cette histoire de lapidation, il s’agit, comme dimanche dernier, d’une question de vie et de mort. Certes, on parle d’un adultère. On pourra convenir que le coup de canif dans le contrat n’est pas un bien surtout pour celui qui est cocu. Mais ne trouvez-vous pas qu’il est curieux que, ici comme ailleurs, ce soit la femme qui est adultère ? Il faut bien qu’elle ait eut un complice. De lui, on ne parle pas. On ne parle pas même du mari trompé. Ce serait pourtant à lui de porter plainte. Y a-t-il seulement un mari ? Le texte ne dit rien au point que l’on se demande même s’il y a du mal à se faire du bien, tant les accusateurs sont de mauvaise foi et sont une contre-pub à la morale. Il y a certes des Dom Juan qui, incapables d’aimer, rendent malheureux ceux à qui ils prennent leur intimité. Mais il est tant d’amants, légaux ou licencieux, qui s’offrent en offrant à l’autre de pouvoir exister sans crainte, exposés à la joie.

Pourquoi faut-il que cette femme soit dénoncée, si ce n’est parce qu’elle réveille la soif de luxure ‑ il faut tout de même être vicieux pour surprendre quelqu’un en flagrant délit d’adultère, il faut être un peu voyeur non ? ‑, l’envie de plaisirs suaves que l’on écarte pour rester fidèle à son conjoint, à ses engagements.

Il est plus difficile que l’on croit de dire en quoi la luxure est un mal, et Jésus se garde d’en dire un mot dans tout ce que les évangélistes rapportent. On dit plutôt que des prostituées faisaient partie de ses disciples. Les accusateurs de la femme non plus ne raisonnent pas sur la question, ils s’en moquent. La femme n’est qu’un moyen d’atteindre Jésus. Ce n’est pas elle qu’ils veulent arrêter, mais sa lapidation pourrait être l’occasion de faire tomber celui qui se tient en dehors de la faute. C’est cela le pire en Jésus. Il offre par sa beauté le miroir de leur disgrâce à ceux qui refusent sa grâce. Comment ne pas rejeter un tel miroir ?

C’est Jésus, la grâce de Dieu, la beauté gratuite et offerte de Dieu, qui gracie, qui rend gracieux tout homme, même celui qui s’évertue à porter le pire masque de laideur. Or la source du bien, le bien, engendre la haine. Voilà le drame de Jésus. Voilà le drame de Dieu. En créant ceux qui ne pouvaient naître divins, s’il est vrai que le divin n’est pas créé, Dieu encourrait le risque, qui n’a pas tardé à arriver, de susciter la haine, alors qu’il s’offrait pas amour.

La femme n’y peut rien. Bien qu’au milieu, elle n’intéresse personne. Elle est seulement la figure de celle qui sans doute n’est pas parfaite mais qui au moins ne règle pas ses comptes avec Dieu, ne le tient pas responsable de sa faiblesse ni ne cherche à s’en disculper, ni ne craint le regard de vérité. Comme souvent la femme, elle assume. Ce sont les purs qui règlent leurs comptes avec Dieu, je veux dire, les vertueux qui se croient purs. Peut-on se croire pur ? Il semble que personne n’ose puisque tous s’effacent, en commençant par les plus âgés. Mais on les imagine bouillonnants, verts de rage, de la couleur du cadavre. Ils voulaient tuer la femme, ils sont révélés à leur mort, déjà proches de la tombe, cadavériques. On parle des plus vieux. Il y a dans cette histoire une femme adultère et de vieux hommes au bord de la fosse. Triste portrait de l’humanité.

Femme, c’est ainsi que Jésus s’adresse à celle qui lui est amenée par ceux qui pourraient être ses fils, des fils de femmes comme nous tous. C’est l’humanité qui est traînée en procès par ses propres fils. Ils accusent leur mère sans voir que son crime c’est le leur. Ils se condamnent sans le savoir alors que l’humanité ne peut qu’espérer le jugement de Dieu.

C’est cela le péché. Le seul. Il guète davantage les justes et les donneurs de conseils, les professeurs de morale. Mesquinerie de rejeter sur l’autre sa faute. Ce n’est pas moi c’est lui. C’est ainsi depuis la deuxième page de la Bible. Avant, cela ne risque pas, c’est Dieu qui crée toute chose par sa parole et c’est très bon.

Ne pas consentir à sa faiblesse. Se croire plus malin, capable du bien. Se prendre pour Dieu, au cœur même de la religion, car quel serait l’athée qui se prendrait pour Dieu. Oh certes les athées peuvent se croire aussi vertueux et peuvent aussi tuer au nom de cette vertu, mais au moins, ils ne mouillent pas Dieu dans cette histoire.

Y a-t-il pire péché que le puritanisme ? Mais ce n’est pas suffisant. Car le puritain pour n’être pas tenté ne désire plus, n’assume plus qu’il désire. Il recourbe son désir à la mesure de ce qu’il peut maîtriser. Or quel désir peut-on maîtriser ? A peine quelques morceaux de chocolat et deux ou trois cuillères de confiture. Qui veut vivre grand ne peut que se prendre les pieds dans le tapis de son désir.

Ou bien l’on ne désire plus, mais alors on ne vit pas, on n’est même pas croyant (soif et désir de Dieu sont partout dans les psaumes et Jésus a désiré ardemment), ou bien l’on désire, mais l’on risque de mourir à prendre pour ce qui nous grandit, ce qui nous dilate, ce qui n’en est qu’une image. Elle voulait aimer, l’humanité, elle a trompé son époux. Car c’est bien lui, l’époux que l’on cherchait en vain. Et il n’a pas accusé, et il ne s’est pas plaint. Il a relevé l’humanité, inscrivant dans la poussière que le vent de l’Esprit emporte le texte d’une loi que la dureté de la pierre avait perverti en accusation.

La femme, par deux fois, est dite au milieu alors que de toute évidence c’est Jésus qu’il s’agit de coincé, mais on ne peut le faire de face, alors on tente de l’avoir par le côté. Au milieu, l’humanité pécheresse depuis qu’elle a mangé de l’arbre qui était au milieu du jardin. Pas de chance que le seul arbre dont on ne puisse manger se trouve au milieu ! Et la femme est là aussi en évidence, désirable à voir et belle.

Jésus lui offre ce qu’elle n’avait pas osé demander et dont elle s’était saisie : la vie si désirable, belle à voir et bonne à manger, à croquer à pleines dents.


Textes du 5ème dimanche de carême C : Is 43, 16-21 ; Ph 3,8-14 ; Jn 8, 1-11

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