mercredi 31 mars 2010

Assez des saints prêtres ! (Jeudi saint)

Le jeudi saint, dit-on, est la fête des prêtres, parce que c’est la fête de l’institution de l’eucharistie. C’est un peu curieux comme idée. Jamais l’Eglise du premier millénaire n’aurait ainsi lié l’eucharistie aux prêtres. C’est toute l’Eglise qui fait mémoire du dernier repas du Seigneur comme il l’a lui-même commandé : Faites cela en mémoire de moi. C’est l’Eglise qui célèbre la mort et la résurrection de son Seigneur chaque fois qu’elle rompt le pain et partage la coupe ainsi que l’exprime Paul dans la 1ère lettre aux Corinthiens, plus ancienne attestation de la Cène du Seigneur : Chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez à cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur jusqu’à ce qu’il revienne.

Alors que les crimes de certains prêtres défrayent la chronique (permettant aux malveillants de taper sur l’Eglise dans une série d’amalgames plus que malhonnêtes), que veut dire cette fête du sacerdoce ?

Faut-il se taire, faire le dos-rond, s’identifier au Christ souffrant, avoir le courage qui ne se laisse pas intimider par la rumeur des opinions dominantes, s’arc-bouter sur nos certitudes d’être dans le vrai ? Celui qui implore le Père de pardonner à ceux qui ne savent ce qu’ils font n’a jamais traité par le mépris ceux qui le menaient au Calvaire. Il ne suffit pas d’être traîné dans la boue pour avoir raison contre ses détracteurs. Est-ce le Pape qu’il faut soutenir dans cette tourmente ? Peut-être un peu les prêtres qui sont facilement soupçonnés du crime de certains d’entre eux, plus encore, tous ceux qui constatent effectivement avec honte, le mal fait à l’Evangile et à leur Seigneur, le discrédit jeté sur le Seigneur de sainteté que le péché des hommes vient une fois encore défigurer. C’est surtout l’humanité entière, croyante ou non, qu’il faut encourager. Alors qu’on l’invite habituellement à faire confiance à l’Eglise, ne la voilà-t-elle pas à plaindre, si même l’Eglise ‑ pas la pire des institutions loin s’en faut ! ‑ n’est plus digne de confiance ? Qui lui présentera la source de la vie, le Seigneur venu pour servir et non être servi ?

Le péché des pédophiles et des autres, à des degrés évidemment différents, revêt d’un masque de laideur le beau pasteur de l’évangile. Il est méconnaissable, n’a plus figure humaine, ou alors trop humaine, bestiale, comme un ver ! Objet de mépris, rebut de l’humanité.

A travers ces vicissitudes, nous devons apprendre à parler autrement des prêtres. Nous devons non seulement avoir honte mais nous amender, ne serait-ce qu’en changeant notre discours, en renouvelant notre façon de penser ; il s’agit d’une conversion (Rm 122). On ne peut parler des prêtres, des chrétiens, indépendamment de leur péché. Il ne s’agit pas de faire de tous des criminels, mais tous sont pécheurs. Le prêtre, s’il est saint, n’est pas l’homme parfait ; il est le pécheur sanctifié par l’illumination baptismale, ainsi que tout chrétien, ni plus ni moins. Il n’est d’ailleurs pas possible d’être plus sanctifié que par la grâce de Dieu dont le baptême est le sacrement. Or on pense trop souvent que les prêtres sont saints, ce qui veut dire parfaits : donnez-nous des prêtres, donnez-nous de saints prêtres. On tolère certaines incartades, mais elles demeurent des exceptions qui confirment la règle. Cet imaginaire entretenu de la perfection est mensonge.

« Je crois en l’Eglise », l’ouvrage du père Christian Duquoc, a pour sous-titre précarité institutionnelle et Règne de Dieu. Il n’est pas possible de faire de la théologie sans prendre en considération la faiblesse, la précarité, la faillibilité. L’angélisme au mieux frappe du sceau de l’inanité ce qu’il touche, au pire en déguise l’horreur : qui fait l’ange fait la bête.

Si nous voulons penser une théologie des ministères, nous devons intégrer que les hommes qui les reçoivent ne sont pas des saints. On peut espérer qu’ils ne soient pas plus pécheurs que cela ; on peut espérer que leur ministère et leur vie soient chemin de sanctification. On doit autant que possible écarter les criminels, mais un criminel n’est tel qu’une fois qu’il est passé à l’acte, et c’est trop tard. Les prêtres demeurent des pécheurs. Ce sont des pécheurs qui, au nom de l’Eglise, rompent le pain. La honte qui touche aujourd’hui l’Eglise, sans parler de la douleur incomparable des victimes, n’a d’égal que l’enthousiasme aussi béat que coupable qui met les prêtres sur un piédestal. C’est usurpé, c’est mensonge. Ce que dit l’évangile vaut pour tout chrétien et donc aussi pour les prêtres : « Si donc je vous ai lavé les pieds, moi le Seigneur et le Maître, vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. Car c’est un exemple que je vous ai donné, pour que vous fassiez, vous aussi comme moi j'ai fait pour vous. En vérité, en vérité, je vous le dis, le serviteur n'est pas plus grand que son maître, ni l’envoyé plus grand que celui qui l’a envoyé. Sachant cela, heureux êtes-vous, si vous le faites. » (Jn 1314-17)

Tant que l’on ne prendra pas l’évangile au sérieux, tant que les serviteurs continueront à être des Père et Monseigneur, tant que les ministres revendiqueront le magistère, le ver est dans le fruit. Il ne s’agit pas de mépriser les ministres, encore que ce soit aussi le chemin du serviteur, mais c’est humainement intolérable ; il s’agit d’éradiquer ce qui contredit l’évangile ou constitue un déni coupable de la précarité institutionnelle et de la faillibilité humaine.

Non, le prêtre n’est pas un homme séparé, à part. Il partage le sort de tous et parfois, souvent, comme ses frères baptisés, il tache de laisser le visage du Christ transparaître en sa vie, parfois, souvent, il cherche la justice comme tant d’hommes et de femmes, croyant ou non. Les mêmes, en même temps, tous, demeurent enfermés dans le péché.

Il ne s’agit pas de répondre au discours de l’exaltation par celui du misérabilisme. On ne va pas se flageller ; mais que l’on ne s’enorgueillisse pas. Que l’on ne se prenne pas pour quelqu’un d’autre. Le prêtre n’est pas un autre Christ, ou alors comme tous les autres baptisés, voire toute l’humanité que le nouvel Adam restaure à son image.

Il s’agit de tourner le regard vers celui qui fait confiance à des pécheurs pour annoncer son amour jusqu’à l’extrême. Jésus au soir de sa vie s’en remet à ses disciples. Il sait que ce n’est pas gagné ; Judas le livre, Pierre le renie, les autres fuient. Seules des femmes semble-t-il et un anonyme disciple qu’il aimait, certes figure de tout disciple, le suivent jusqu’au bout, jusqu’à l’extrême. La grandeur de l’extrémisme divin, c’est de s’en remettre aux hommes qui sont des pécheurs, tant que la victoire sur la mort n’est pas définitivement remportée.

Plutôt que de parler de la sainteté des prêtres, et de celles de baptisés, même si c’est moins dans les habitudes, laissons-nous saisir par celui qui, seul saint, se confie à la charge de pécheurs. Pouvaient-ils nous aimer plus qu’à ainsi faire confiance malgré tout à ceux dont il sait l’infidélité ?


Textes du Jeudi saint : Ex 12, 1-14 ; 1 Co 11, 23-26 ; Jn 13, 1-15


Prions pour le peuple chrétien. Qu’il puise à la source eucharistique la force de l’action de grâce.

Prions pour le monde. Il est en droit d’attendre une Eglise toujours plus servante.

Prions pour les malades. Qu’ils découvrent par la présence à leurs côtés de frères et sœurs dévoués, le Seigneur serviteur lui-même.

5 commentaires:

  1. Andrré Rousseau2 avril 2010 à 20:52

    Merci pour ce texte. J'ai envoyé un message à plusieurs prêtres am qui savent que je ne partage pas la clérolâtrie qui affecte le catholicisme et dont le contrecoup est ce plaisir tout particulier à déboulonner des piédestals
    Par esprit de corps les évêques ont envoyé un message très convenu au pape. Les Laïcs attendaient peut-être des évêques un geste qui eût fait sens dans la situation et qui eût marqué un premier jalon vers l'ecclésiologie renouvelée dont nous allons avoir besoin.
    Quoi qu'il en soit l'aube de Pâques puisse-t-elle vous éclairer dans cet étouffoir!

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  2. article cité par
    http://www.lemonde.fr/societe/article/2010/04/02/le-malaise-et-la-colere-des-pretres-s-expriment-sur-la-toile_1328135_3224.html

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  3. Saint Augustin : Que Pierre baptise, c’est lui [le Christ] qui baptise ; que Paul baptise, c’est lui qui baptise ; que Judas baptise, c’est lui qui baptise » (Tr VI, 7)
    C'est en ce sens et ce seul sens que le prêtre est un "Alter Christus": personne n'a sérieusement jamais dit le contraire dans l'Eglise, sauf Luther qui en a tiré des conclusions déchirantes pour l'unité de l'Eglise.
    Si, le prêtre est élevé au dessus des autres, c'est non pas en tant qu'homme, mais par sa fonction de "ministre".
    Ne refusez pas la grandeur de votre fonction, qui effectivement donne des responsabilités (notamment d'exemple) plus importantes.
    Bonne fête de Pâques

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  4. Je connais bien sûr ce texte d'Augustin qui a servi à justifier bien des comportements sans toujours tenir compte du contexte. Et vous semblez ne pas faire exception.
    Vous semblez, comme beaucoup et sans avoir vraiment intégré Vatican II sans doute, penser le prêtre dans un lien privilégié avec les sacrements qu'il préside sans l'Eglise. C'est anachronique et impossible pour Augustin. Si c'est Judas qui baptise, ce n'est pas sa personne qui est en jeu, mais son appartenance à l'Eglise. Le prêtre n'agit pas chez Augustin "in persona Christi" mais "in persona ecclesiae". (Bien sûr cela ne s'oppose pas puisque l'Eglise n'existe pas sans sa tête, mais l'on oublie trop que le Christ n'existe pas sans son corps qui est l'Eglise.)
    Ainsi ce qui fait la validité du baptême pour Augustin, ce n'est pas une "pars potestatis" mais la communion, la communion ecclésiale.
    C'est l'Eglise qui célèbre et les ministres comme leur nom l'indique, ne sont que les serviteurs, sont au service de la communauté pour qu'elle puisse célébrer.
    L'"in persona Christi" fait justement partie de ce qui met le prêtre sur le piédestal. Compte-tenu de cette configuration et des pouvoirs afférents, le prêtre est mis à part. Et cela n'est pas acceptable, surtout si l'on cite saint Augustin.

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  5. J'ai aimé votre commentaire. Un des effets pervers de la confiscation des états pontificaux a été la création du mythe que la papauté était une institution de sainteté. C'est cela le vrai problème de Vatican I. Qu'il y ait lieu de formuler que la providence divine assure une certaine forme, mystérieuse, de stabilité dans la gouverne au ministère de Pierre est une chose. De se servir de la proclamation de ce dogme pour flatter l'orgueil blessé d'une institution qui n'était plus suzeraine sur ses serfs, en créant le mythe d'une papauté et d'une curie qui auraient pour analogue le Dalaï Lama et ses moines rapprochés, c'est mentir sur l'histoire de la papauté et le mystère de l'incarnation. Les papes n'ont pas été des saints, pour la plupart. Il fut un temps où les catholiques n'avaient aucun problème à le reconnaître. La bondieuserie XIXème siècle a hystériser la sainteté du pape, de sa curie et de ses ministres. Ceci a en retour permis à cette hiérarchie de s'immiscer comme jamais auparavant dans la définition non seulement des normes morales mais de l'échelle des punitions contre les infractions à ces normes. La hiérarchie catholique souffre le revers de cette hubris sans vergogne qui a affecté l'église institutionnelle depuis Grégoire XVI, Pie IX, Pie X et tutti quanti. Relire Amos V 18-27, Relire Amos V 18-27.

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