mardi 16 mars 2010

Séjour romain avec Le Caravage


La langue française a des ressources merveilleuses que Lacan n’a pas manqué d’utiliser, au point d’en abuser peut-être. La Rome antique a fasciné autant qu’elle a révélé l’affect romantique. Mais ce n’est pas seulement l’Empire romain ou le XIXe. C’est aussi le Moyen-âge, dans la diversité de ses mille ans, ou du moins tant que les Papes n’étaient pas partis en Avignon. C’est aussi la Renaissance, le baroque, bref, on vit ici depuis des siècles et l’on y laisse des traces de gloire.

Comment ne pas être excédé par la recherche de la gloire, surtout lorsqu’elle devient celle de l’Eglise. Pensez qu’au fronton de la basilique vaticane, c’est le nom de Paul V Borghese qui est au centre. Le prince des apôtres auquel l’édifice est dédié n’occupe que les marges de l’inscription. Exemple parmi bien d’autres. Caravage n'a sans doute pas vu cette façade achevée quatre ans après sa mort. Il avait vu le dôme grandiose qu'avait conçu Michel-Ange.

Voilà quatre cents ans mourrait le Caravage. Ce n’est certes pas un apôtre au seuil de la tombe duquel on se rendrait en pèlerinage. Cela interdit-il une visite ad limina ? Comment cet homme peut-il servir la gloire des mécènes et rappeler l’évangile à ceux qui le pervertissent.

A Sainte Marie du Peuple, la conversion de Paul. Au centre, un sabot de cheval. Regardez comment court la Parole, autrement qu’à faire la gloire de ses hérauts. En face, le martyre de Pierre. Le prince des apôtres est comme caché par le postérieur d’un de ses bourreaux et le pied sale de celui qui le cloue au bois.

Vous préférez Saint Louis des Français et le cycle de St Matthieu ? Pierre, l’Eglise qui a reçu mission de montrer le Christ peut y mener qu’à condition de le cacher. Cruel dilemme que l’on a oublié de méditer. Et pendant ce temps, les jambes des changeurs et publicains, le sexe de Matthieu à y regarder de près, s’exhibent sans rien révéler aux voluptueux, quoi qu’il en soit de leur engagement au célibat continent.

Le même tabouret est repris de la vocation dans l’inspiration de l’évangile. Il est en déséquilibre, un pied dans le vide. Comme si l’évangile était un truc qui ne peut pas tenir, la fragilité qui est pourtant ce qui tient le monde. Pourquoi faut-il que l’Eglise se soucie de son identité, qu’il s’agisse de gloire ou de doctrine ? Elle sait bien qu’elle ne peut pas tenir et ce n’est pas le déni qui y changera quoi que ce soit. C’est un autre qui la tient. Caravage savait cela.

Il faut aller à la galerie Borghese pour voir une des théologies mariales les plus justes jamais peintes ? C’est la Vierge à l’enfant, Marie avec son fils, la Mère de Dieu comme disait le Concile d’Ephèse (431) qui écrase la tête de l’antique ennemi. Mais non. L’enfant appuie sur le pied de la mère. Seul le Christ détruit la mort et associe la mère, l’humanité, à sa victoire, non parce qu’elle en serait seulement bénéficiaire mais qu’elle est, par ce fils de sa chair, elle-même victorieuse. Tout n’est-il pas dit de confession de foi christologique ?

On ne saurait tout commenter ni même évoquer : les toiles du palais Barberini avec le Narcisse dont je crois que l’attribution est discutée mais qui renvoie un drôle de miroir à la recherche de la gloire ; les toiles du palais Doria-Pamphili ou du musée capitolin, en particulier les deux Baptiste que l’on a dernièrement préféré appeler Isaac, si proche de l'amour vainqueur. L'ascétisme en prend un coup!

Caravage a la réputation d’une vie peu recommandable (insultes, agressions, meurtre, luxure). Est-ce par ce qu’il ne pouvait pas se prendre pour un juste qu’il était disciple du Seigneur de miséricorde ? C’est chez lui comme si souvent, ce que le bourgeois ou le dévot peuvent comprendre : le contraire de la sainteté, ce n’est pas le vice, mais la vertu. Il est heureusement des hommes qui ne confondent pas la sainteté et la perfection morale, qui savent que ce à quoi ils sont appelés n’est pas à leur portée, mais un don, qui ne réduisent pas la sainteté à ce dont ils seraient capables, condamnant leur vie et même leur foi à la mesquinerie. Est-ce pour cela qu'il aime à peindre les gens peu fréquentables ? Il est l'un deux, il les aime sans s'absoudre lui-même. A cet égard, la comparaison des deux scènes d'Emmaüs mérite que l'on s'y arrête. Il y a la stupeur de la première, avec ses couleurs et l'opulence de sa table. Seule la nature morte dit la mort, vanité reprise des toutes premières toiles. La seconde est plus sobre, la palette moins chaude. Il y a seulement un peu de pain. Une femme, une servante, a rejoint l'aubergiste. Le Christ semble s'effacer, sa chevelure se fond dans l'ombre d'où jaillissent les visages des serviteurs, des pauvres. Ne sont-ils pas eux le Christ, celui-là même que l'on sert et reconnaît dans la fraction du pain ?

L’exposition des Scuderie del Quirinale rassemble nombre d’œuvres, romaines ou non. Partout, la tendresse (comme dans le repos durant la fuite en Egypte ou la Madeleine pénitente – c’est le même modèle qui pose pour Marie et la Prostituée) la sensualité (Isaac curieusement avec le même modèle que l’amour victorieux et Bacchus), le côté cru de la pauvreté sous le nez des riches commanditaires (la Madone de Lorette met les pieds des gueux à la hauteur du nez du célébrant à St Augustin), la théologie (les pèlerins d’Emmaüs, l’apparition à Thomas, le baiser de Judas), la critique de l’étroitesse humaine, critique nourrie d’une compréhension elle aussi humaine, mais en un tout autre sens, de l’évangile. La grandeur de l’humanité, cette vertu dont on voudrait qu’elle donne son nom à l’espèce et non l’inverse, s’oppose à l’humain trop humain si détestable (le sacrifice d’Abraham, Judith et Holopherne, La diseuse de bonne-aventure, David avec la tête de Goliath)


Je ne peux recopier toutes les toiles. On en voit plusieurs sur http://anothergaylight.over-blog.com/article-32890969.html (reproductions pas toujours bonnes) et http://lesmenines.mabulle.com/index.php/2007/11/09/98477-voyage-vers-le-caravage.

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