samedi 2 mars 2013

Dieu et le mal (3ème dim. de carême)


Les textes de ce jour (Ex 3, 1-15, 1 Co 10, 1-12 ; Lc 13, 1-9) invitent à poser la question du mal. Pourquoi le mal ? C’est une de nos questions, une de nos réactions dans la détresse et la souffrance, la maladie et l’injustice. Les tentatives pour répondre sont aussi nombreuses que vaines. Malgré cette absence de réponse, à cause d’elle, nous cherchons encore un coupable, et Dieu fait l’affaire d’autant qu’il ne peut pas se défendre. Qu’ai-je fait au bon Dieu pour mériter cela ?
Non seulement il n’y a pas de réponse, il n’y a pas de sens à poser la question, mais il faut même refuser de la poser, d’envisager interroger. Expliquer pourquoi il y a le mal, ce serait rendre raison du mal, lui rendre raison, or il a toujours tort, il n’y a aucune raison au mal. Expliquer pourquoi le mal, ce serait justifier le mal, or le mal est injustifiable.
Nous préférons cependant trouver un sens au mal, pactiser avec lui en le justifiant, en le rendant juste, que de rester dans le non sens. Et pourtant, le mal, c’est le non-sens. On ne diminue pas le mal à s’y résigner, au mieux s’y habitue-t-on. Or cette accoutumance n’est qu’un pacte de plus avec le mal. Il est hors de question de s’habituer au mal, comme si c’était normal, comme si on ne pouvait pas faire autrement, comme s’il fallait pour ne plus le voir le fondre dans une vie de grisaille.
L’homme a tout pour vivre. La vie est le destin que de toujours à toujours Dieu lui ouvre. Dieu n’a pas fait l’homme pour la mort. Jésus est venu pour qu’on ait la vie et qu’on l’ait en abondance.
Le mal c’est, radicalement, le mal de la victime, le mal subi. Rien ne justifie la haine destructrice de l’autre, rien ne justifie qu’elle s’abatte sur moi ; le mal qui viendrait de la nature, maladie ou catastrophe naturelle, encore moins. Les explications mythologiques, dans leur vérité, sont retournées, et redoublent l’urgence de la question et l’urgence plus grande encore de la laisser dans la béance du non sens. « Le péché originel, cette vieille injustice que l’homme a commise, consiste dans le reproche que l’homme fait et auquel il ne renonce pas, à savoir qu’une injustice a été commise à son égard, qu’il a été victime du péché originel. » Kafka.
Il ne s’agit pas en refusant d’expliquer le mal d’abdiquer, au contraire. L’intelligence n’a jamais à se coucher devant l’irrationnel. Mais justement, l’irrationnel en défiant l’intelligence la met à mal. Stratégie de l’intelligence que de ne pas entrer dans un combat perdu. Toutes les justifications du mal se soldent pas un amoindrissement de l’homme, consacrant la victoire du mal sur la vie.
Est-ce à dire qu’il faudrait rester avec le mal ? De toute façon on n’a pas le choix, on ne pas choisit le mal quand on est victime. Deux gestes seulement s’imposent, hautement rationnels, mais nullement explicatifs. La dénonciation de l’injustice. Et justement, refuser d’expliquer, refuser la justification, laisser la béance de l’irrationnel pendante, c’est dénoncer, c’est montrer le mal pour qu’il s’indique et se dévoile. Le scandale du mal ne peut pas être atténué même à vouloir pactiser encore avec lui, pour tenter, vainement, de le rendre supportable.
La dénonciation du mal est le refus de l’accoutumance, est la reconnaissance de la victime. Sa dignité commence là. Même quand il n’y a rien à faire, lorsque le mal va gagner, inexorablement. Mère Térésa avait compris. Tenir la main du moribond. C’est encore un homme celui qui est broyé par la souffrance. Qu’il n’ait plus figure humaine, comme celui devant qui on se voile la face, ne peut justifier qu’on l’achève. Il demeure digne de l’humanité. On tient sa main, on crie.
« Qu’en serait-il si, un jour, les hommes ne pouvaient plus trouver de défense contre le malheur de la vie que dans l’oubli, s’ils ne pouvaient plus construire leur bonheur que sur l’impitoyable oubli des victimes, sur une culture de l’amnésie dans laquelle le temps guérit prétendument toutes les blessures ? D’où tireraient-ils l’aliment de leur révolte contre l’absurdité des souffrances injustifiées des innocents ? Qu’est-ce qui pourrait encore attirer leur attention sur le malheur d’autrui et leur inspirer leur vision d’une justice supérieure nouvelle ? La mémoire de Dieu se dresse contre cette amnésie culturelle (Is 21, 11-12). » J.-B. Metz
Ensuite, autant que c’est possible, il y a la guérison, le salut. La réplique au mal n’est pas explication, surtout pas, même théologique, surtout théologique. Avec le cri, elle est soin, secours, salut. J’ai vu la misère de mon peuple. Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces petits qui sont les miens, c’est à moi que vous l’avez fait.
Si Dieu a quelque consistance dans le mal, c’est d’être toujours, inconditionnellement du côté de la victime. Dénonçant l’horreur, la criant dans un grand cri : Pourquoi m’as-tu abandonné ? Pas de sens, seulement la béance de l’absurde. Etre au côté de celui qui crève, lui saisissant la main. Dans ce saisissement, Dieu rappelle de la mort. Tu ne peux laisser ton ami voir la corruption.
Si Dieu a sens, c’est bien, dans le mal, non pour l’expliquer, la belle affaire, mais pour le détruire et en sauver les victimes. Il est de ce côté, aux côtés de la victime, ou n’est pas. J’ai vu la misère de mon peuple.

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