mardi 8 mai 2018

Pourquoi rester à regarder le ciel ? (Ascension)


« Galiléens, pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ? » Nous pourrions entendre la question hors de son contexte, non comme si elle avait été adressée aux apôtres il y a quasi deux mille ans, mais comme si elle nous était adressée à nous qui sommes envoyés de la part de Jésus, deux mille ans plus tard.
Qu’avons-nous à regarder le ciel ? Ce n’est pas là que se trouve notre Dieu. Ce n’est pas là que nous le suivrons, lui serons fidèles. Lorsqu’Ignace de Loyola et ses compagnons statuèrent sur les pratiques de leur groupe, ils décidèrent qu’il ne devrait pas y avoir plus d’une heure de prière par jour. Non qu’ils méprisaient les longues veilles aux pieds du Seigneur, mais qu’ils savaient la supercherie, chercher Jésus au ciel. On peut s’occuper pieusement, passer son temps à multiplier les dévotions et prières au chœur, le risque est si grand de n’y être absolument pas disciples et témoins de Jésus.
Le texte des Actes dit que Jésus est au ciel, mais que l’on n’a pas à l’y chercher. Le mettre au ciel, c’est une figure pour le dire avec Dieu. Voilà, la question est réglée. C’est entendu, celui qui a souffert la passion n’est plus présent, mais évidemment, il n’est pas anéanti, dissout dans la mort. Il est au ciel. Pour être ses témoins, pour demeurer ses envoyés, apôtres, il faut cesser de regarder le ciel.
Désormais, depuis la mort de Jésus, et c’est notre lot aujourd’hui encore, nous sommes les témoins de celui qui n’est plus saisissable, « noli me tangere ». Jésus est au ciel, mais avec l’interdiction de l’y chercher, de regarder ce ciel. Que nous reste-t-il ?
Une force reçue nous habilite témoins, depuis Jérusalem où se sont déroulés les événements de la passion, dans toute la Judée et la Samarie, jusqu’aux extrémités de la terre. Sans doute la géographie n’est-elle pas le sens de cette élargissement spatial. Du centre à la périphérie la plus lointaine, socialement, psychologiquement, nous sommes institués comme témoins par cette force reçue, l’Esprit Saint.
La mort et la résurrection de Jésus mettent un terme aux religions et aux cultes rendus à Dieu. Quel drame que l’Eglise se soit repensée comme culte ! Non que la prière ne soit pas primordiale, mais qu’elle n’est pas culte. Elle est une forme, la forme sacramentelle, de la réponse que nous adressons à celui qui le premier nous a aimés. Il est tellement évident qu’elle ne fait pas sens si nous ne faisons pas de toute notre vie une réponse à l’amour de Dieu.
La mort et la résurrection de Jésus nous font témoins « de tout ce que Jésus a fait et enseigné depuis le moment où il commença, jusqu’au jour où il fut enlevé au ciel ». Etre témoins signifie d’abord et uniquement, accueillir une force, l’Esprit saint. Si la vie spirituelle fait sens, ce n’est pas à être réduite à la prière ou à la spiritualité, c’est à vivre dans l’Esprit, de la force de l’Esprit. Les témoins de Jésus reçoivent l’Esprit de Jésus pour vivre comme « il a fait et enseigné ».
On comprend que Luc ait eu besoin d’un livre entier pour raconter « tout ce qu’il a fait et enseigné ». Il s’agit de faire pareil, non par une imitation qui le singerait, grimacerie, mais par l’invention, dans des situations nouvelles, de Jérusalem aux extrémités de la terre, du centre aux périphéries les plus lointaines, de faits et gestes qui soient ceux de Jésus, qui soient comme ceux de Jésus, qui témoignent de Jésus.
Dans l’introduction de son second livre (Ac 1, 1-11), Luc ne donne pas de détails, ne décrit pas ce que les disciples concrètement ont à faire, en quoi consiste le témoignage. Et pour cause, puisqu’il faudra l’inventer selon les situations, en vivant dans l’Esprit, non en priant, « Galiléens, pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ? » ‑ et dire cela n’est pas un mépris de la prière, juste ce qui la distingue des cultes religieux – mais en se laissant mener par un autre, une force, l’Esprit.
On entend souvent comme une critique que l’Eglise n’aurait pas à être une ONG et que son identité devrait affirmer sa spécificité, une doctrine. Piège terrible d’un sophisme identitaire. Ce qui fait la spécificité chrétienne, c’est de vivre dans l’Esprit, c’est-à-dire de vivre comme Jésus. Plutôt qu’à définir une identité, il vaudrait mieux que cela se voie que nous vivons dans l’Esprit. Ce n’est pas notre identité qui a besoin d’être claironnée, c’est nous qui devons nous convertir, changer nos vies, vivre de la sainteté de Dieu, vivre dans l’Esprit.

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