mardi 25 septembre 2018

Spiritualité et sexualité du prêtre, note de lecture

La vérité vous rendra libres

Le livre de MichaelDavide, La vérité vous rendra libres, Spiritualité et sexualité du prêtre, Salvator, Paris 2018 a été traduit en français quelques semaines seulement après sa sortie en Italien. J’en recommande vivement la lecture. Forcément, j’ai quelques réserves ; ainsi j’aurais préféré que Spiritualité et sexualité des prêtres, et non du prêtre, en fût le sous-titre et que dans l’ouvrage, on cesse de parler du prêtre.
Le texte invite à penser et vivre le ministère des prêtres dans la dépendance du baptême et de l’eucharistie, du baptême surtout, non seulement porte d’entrée de la vie chrétienne mais source toujours nouvelle de la vie des disciples. Cette réorientation ou ce recadrage théologique, peut-être même ce changement de pôle, pourrait être un des moyens d’échapper au cléricalisme dont on parle tant. De façon plus décisive, cette repolarisation que l’auteur nomme « désacerdotalisation » des ministères (p. 36) permettrait de vivre plus évangéliquement non seulement comme ministres, mais encore comme disciples, que l’on soit ordonnés ou non.
Entre une théologie du sacrement de l’ordre qui se fonde sur le pouvoir du prêtre sur le corps du Christ (qu’il s’agisse de consacrer l’hostie ou de gouverner l’Eglise) et une théologie des ministères qui pense ces derniers comme service de la communauté pour que celle-ci puisse répondre à l’appel de son Seigneur, il faut choisir. Et de ce choix dépend deux modèles d’Eglise, l’un clérical dont on perçoit dans la crise actuelle combien il est une impasse, quand bien même il a longtemps été le modèle dominant ; l’autre ecclésial que l’herméneutique conciliaire imposée à partir de Jean-Paul II n’a cessé de relativiser. Si l’actuel évêque de Rome étonne par nombres de ses propos, c’est souvent qu’il revient à l’enseignement conciliaire, non relativisé par celui des siècles précédents, mais rendu possible par l’appropriation de la tradition dans des situations par définition toujours nouvelles.
Ainsi, l’ouvrage cite abondamment François, peut-être trop, du moins une partie de ses réflexions que la préoccupation pastorale motive. Peut-être aurait-on attendu une critique d’autres propos, plus contestables, comme ceux qui parlent du prêtre comme un médiateur, relevant de la polarisation sacerdotale.
En conséquence, l’auteur interroge la théologie de la vocation, trop souvent perçue comme appel intérieur de Dieu et trop peu liée aux communautés. La rupture du lien entre la source du ministère qu’est la communauté et le ministère est une des caractéristiques du cléricalisme, et pose aussi la question de savoir si c’est de communautés chrétiennes que manque le monde ou de prêtres que manquent les communautés chrétiennes. Quand le renouvellement et la vie des communautés reposent sur le prêtre, vient un moment où elles s’éteignent, non parce que le prêtre aurait mal fait, ce qui n’est évidemment pas exclu, mais parce que ce sont les communautés qui sont la source des ministères et non les prêtres celle des communautés.
Des prêtres (sacerdotes), il y en a dans toutes les religions. C’est une constante anthropologique. Le Nouveau Testament connaît ainsi des prêtres juifs ou païens. Mais pour les chrétiens, il n’en parle pas. Il n’y a qu’un seul grand prêtre, c’est Jésus ; par l’onction baptismale, tous les disciples comme peuple sacerdotal participent à la prière du Christ qui présente à Dieu par leur voix « les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent ». Je regrette que les développements sur l’épître aux Hébreux n’aillent pas aussi loin qu’ils le permettraient sur « la fin du sacerdoce » et dans le chemin évangélique qui veut précisément évangéliser l’expression religieuse. « Le danger de tomber dans une pratique plus religieuse qu’évangélique nous concerne vraiment tous. » (p. 68) On sait que les disciples chargés d’un service dans la communauté (faut-il rappeler que cela se dit en grec avec la racine qui donne diacre, en latin avec celle de la petitesse, du minus, des ministères ?) ne reçoivent pas de titre religieux, ainsi qu’en témoignent les termes que l’on emploie encore aujourd’hui, diacre (serveur donc), prêtre (ancien comme la presbytie) et évêque (surveillant, gardien, peut-être mieux rendu par le terme arbitre. Il ne joue pas directement, n’occupe pas le premier rôle, surveille le jeu, le rend possible, prend en cela son plaisir, est soumis à la règle qui s’impose à lui, en l’occurrence, celle de l’évangile). Il est tout de même incroyable que les ministres (serviteurs ou serveurs) se définissent par leur pouvoir, et plus incroyable encore que personne ne sursaute lorsque l’on parle d’un ministère du magistère, du pouvoir des ministres.
Je regrette aussi que ne soit pas réévaluées des expressions comme celle de « la grâce du ministère » ou celle de sacrifice.
On sera sans doute étonné des références faites par l’auteur à Drewermann, en son temps condamné par la congrégation de la Doctrine de la foi que présidait le Cardinal Ratzinger. Le changement de polarisation théologique, l’évangélisation de la religion, fût-elle catholique, permet d’entendre ce que l’on pensait en contradiction avec la foi.
La crise des prêtres pédocriminels et de leur couverture par la hiérarchie se devine dans ces pages et ne manque pas d’une analyse qui ne se contente pas d’énoncer le rapport entre conception du sacerdoce et pédocriminalité.
La lecture de ces pages me confirme dans ce que j’essaie de penser en ces matières. Je l’expose succinctement puis recopie quelques passages du livre de MichaeleDavide.


Depuis le début de son pontificat, François ne cesse de dénoncer le cléricalisme. Il est la racine de bien des maux, non pas tant une des explications de la pédocriminalité des clercs (il faut plutôt aller chercher du côté de la perversion), qu’une des raisons ou l’expression d’un sentiment de toute-puissance, pouvant certes faciliter la pédocriminalité et plus encore le silence coupable des responsables. En ce qui concerne les évêques, le droit canonique ne leur impose pas de contre-pouvoir (du moins dans une lecture ou le caractère consultatif des conseils est entendu comme la possibilité de passer par-dessus les avis). Une institution sans contre-pouvoir est autocrate. Cela s’explique par la volonté de Vatican II de contrebalancer l’affirmation toujours plus radicale du pouvoir du Pape. Le Concile n’a pas su faire autrement que d’étendre le type d’absoluité du Pape aux évêques. Le cléricalisme consiste à se penser au-dessus, ou du moins en dehors, du commun, à se croire devoir échapper aux règles communes, y compris à la loi. Et c’est bien ce que le droit enregistre pour le pape et les évêques.
Le fait de ne pas faire de vagues et de paraître uni et impeccable est un impératif institutionnel qui commande nombre de décisions dans l’Eglise, au prix de quelques arrangements avec la vérité. Cela ne concerne pas seulement la hiérarchie mais les laïcs aussi qui auront du mal à émettre une critique contre leur évêque ; tous sont pris dans un conflit de loyautés. L’évêque quoi qu’on pense de sa personne et de son gouvernement est le symbole de l’unité de l’Eglise. Critiquer l’évêque c’est attenter à cette unité. Le silence coupable qui couvre les clercs criminels (silence qui a jusqu’à récemment été celui des laïcs comme des prêtres et évêques) est aussi celui qui interdit à un évêque de manifester une opposition ou un désaccord avec un ou des confrères. Faire corps est aussi une des caractéristiques du cléricalisme. Ses maladies et les remèdes ont été diagnostiquées et prescrits lors de vœux à la Curie.
La déchristianisation dans les pays Occidentaux comme dans ceux qui étaient alors sous le joug soviétique ont conduit Jean-Paul II à inviter les chrétiens à se montrer, à affirmer leur identité, à réaffirmer leurs convictions. « N’ayez pas peur ! » Sans doute d’autres chemins auraient été possible, comme celui du service. On n’a jamais vu Jésus soigner sa communication ni se positionner stratégiquement dans la société. Il est plutôt attaché à ce que l’on « ne dise rien à personne ». La spiritualité et la pastorale dites de l’enfouissement ont été sommairement jugées vaines, contraires à l’annonce de l’évangile même, dans une sorte de règlement de compte avec les générations précédentes qui a de fortes accointances avec la critique politicienne de Mai 68.
Comme la société entière aux influences de laquelle ils n’échappent pas alors même qu’ils la fustigent comme si elle leur était extérieure, les clercs ont été pris par un réflexe identitaire peu réfléchi, bien éloigné de l’évangile. Ils se sont remis à porter l’habit ecclésiastique qui manifeste qui ils sont, assumant d’être séparés des autres chrétiens. Or évidemment, les clercs sont des hommes comme les autres, avec certes leurs qualités, mais aussi leurs défauts ; par la force des choses, dans un tel contexte, ils ne pouvaient qu’être rattrapés par le pharisaïsme, ou si l’on préfère l’hypocrisie, qui est alors celle de Tartuffe.
La formation dans les séminaires a été critiquée par le virage qu’imprimait Jean-Paul II à l’Eglise. Les évêques (et les directeurs de séminaires nommés par ces derniers) ont insisté sur la nécessaire rupture d’avec le monde. Il fallait que le séminaire soit toujours plus un internat ; on n’a cessé d’en allonger la durée (plutôt que d’instituer une véritable formation continue et un accompagnement réel des prêtres). La dimension pastorale a été réduite drastiquement. Il fallait d’abord former les gens, qui seraient après des pasteurs. Mais l’on n’apprend pas à être pasteur en dehors de la vie et du travail avec les gens. Plus encore, c’est la mission qui permet de comprendre justement ce que la relecture et la formation philosophico-théologique réfléchissent et théorisent. Les séminaristes ne pouvaient qu’adopter une attitude très identitaire, qu’ils revendiquaient de surcroît, puisqu’on leur inculquait ce qui était bon (le Catéchisme de l’Eglise Catholique plus que la réflexion théologique) et que, sachant ce qui est bon pour l’Eglise, ils n'ont plus besoin de le discerner avec les communautés. Ceux qui ont promu ce type de formation sont aujourd’hui aux commandes des diocèses. Il est peu probable que l’on sorte rapidement du cléricalisme, quand bien même, ou d’autant plus que, ces mêmes personnes reprennent en chœur le discours de François contre le cléricalisme. C’est ainsi dans le clergé, importe davantage de chanter le même air que les paroles.
Il faudrait aussi pour comprendre le cléricalisme s’interroger sur la réduction du sociogramme ecclésial, analyser le positionnement idéologique des milieux qui le composent majoritairement, ou du moins qui font le plus de bruit et laissent ainsi croire qu’ils la représentent, s’interroger sur les milieux d’où sont issues les communautés nouvelles et les raisons de leur éclosion, souvent très critiques par rapport à l’Eglise qui avait porté le Concile, au point de soutenir une herméneutique conciliaire en rupture avec celle des années mêmes du Concile.
Le Concile Vatican II, dans sa réflexion sur les prêtres avait pris soin de distinguer le sacerdoce et le presbytérat, suivant en cela l’usage néotestamentaire. En conséquence, et sous l’impulsion de plusieurs experts comme le Père Congar, il s’engageait sur une théologie des ministères et délassait une théologie du sacrement de l’ordre. Il était cependant incapable de franchir un certain nombre d’obstacles. Ainsi et à titre d’exemple, le décret sur le Ministère et la vie des prêtres parle toujours des prêtres au pluriel, mais lorsque l’on en vient à l'eucharistie, le mot sacerdoce réapparaît au singulier. Il n’y a pas de théologie de la célébration ou de la concélébration eucharistique disponible et l’on se rabat sur le pouvoir de consacrer l’hostie, théologie qui apparaît au XIe siècle. On ne peut donc véritablement envisager les prêtres dans le presbyterium d’une part, d’autre part, on continue à penser et à répéter le sacrement de l’ordre en termes de pouvoir, pouvoir réservé dont les baptisés sont privés. Or ce n'est pas le prêtre qui dit sa messe mais l'assemblée qui célèbre l'eucharistie.
La théologie de polémique contre les protestants fige la réflexion sur les sujets qui ont été la source des différends les plus facilement objectivables. Avec l’eucharistie, la mariologie, le ministère du Pape, le presbytétrat est enlisé dans une impossibilité d’être repensé sous risque de se « protestantiser ». Malgré plus de cinquante ans d’œcuménisme, avec tout le respect que l’on accorde aux protestants (ainsi s’exprime-t-on souvent dans l’Eglise) on ne pourrait se mettre à penser comme eux et demeurer catholique, on ne pourrait tenir une position qui laisserait entendre un certain accord avec eux. C’est évidemment absurde, mais ici réside la motivation de bien des catholiques pour ne pas accepter la moindre modification de la théologie du ministère des prêtres, comme cela l’a déjà été pendant le Concile.
D’ailleurs, les baptisés, dans une théologie du sacrement de l’ordre, on les appelle plutôt les fidèles (non ceux du Christ, mais les ouailles de tel ou tel curé). Une théologie des ministères oblige en revanche à penser les prêtres à partir du sacrement premier qu’est le baptême.
Ces choses sont bien connues, je veux dire disponibles dans une littérature tant spécialisée que vulgarisée de qualité. On se demande pourquoi et comment elles peuvent être contestées ou ignorées. Encore récemment, une discussion avec le vicaire général d’un grand diocèse nous laissait dans des positionnements incompatibles, convaincu qu’il était d’avoir quelque chose de plus, la consécration sacerdotale, convaincu que les prêtres ont quelque chose de plus. Or, outre l’enjeu théologique décrit ci-dessus, ce qui n’est pas rien, cette conception ne peut fonctionner dans une société qui n’accepte plus l’autorité sous prétexte qu’elle est l’autorité ; qui se permet de la contester publiquement. La crise actuelle est aussi liée à cette perte d’autorité des prêtres autant qu’elle est limitée dans les communautés, par l’estime que les gens ont pour les prêtres qu’ils connaissent, mais aussi par la formation qu’ils ont reçu de ce que le clerc est à part, différent.


Si l’on insiste trop sur le « privilège » de la vocation sacerdotale, on risque de rendre les clercs insensibles à leur propre fragilité, et aveugles devant leur vulnérabilité. (p. 33) Par la grâce du ministère qu’ils ont reçu, les prêtres sont appelés à exercer le ministère de la compassion (Mt 9, 36), non parce qu’ils seraient exempts par « grâce d’état » ou du fait de leur « rôle » de la confrontation avec leur propre fragilité, mais justement parce qu’ils la connaissent et acceptent de l’assumer avec humilité et sagesse. (pp. 35-36) Faire d’un « misérable » un « pauvre » selon l’évangile est le travail de toute une vie et de toute vie ! (p. 46)
L’objectif de tout chemin spirituel authentique vers la pleine maturité dans le Christ est l’intégration totale de la corporéité, dont la sexualité est indubitablement une expression privilégiée. (p. 51) En poussant à la répression de la sexualité au nom de la spiritualité, on risque de transformer la sexualité en substitut de la spiritualité [Que l’on pense aux pervers sexuels Maciel, Preynat, et tant de gourous qui ont abusé de ceux qu’ils prétendaient conduire à la sainteté]. Il faudra aussi être vigilant sur des formes de mysticisme euphorique ; il constitue en effet une fuite de la sexualité qui, par la suite, risque d’ouvrir la porte à des formes aggravées de débordements et d’abus. (p. 52) Citation de R. Schneider (1998) : Au sommet de la Révélation, le Verbe s’est fait chair, ce à quoi répond et correspond, dans le temps de l’Eglise, l’expérience de la chair qui se fait Verbe, en tant que le disciple livre sa chair au Verbe, afin que le Verbe/Parole puisse résonner sous une forme toujours vivante et actuelle. (p. 78)
Il semble parfois que la préoccupation de défendre sa propre spécificité de ministre l’emporte de loin sur celle de vérifier continuellement sa propre fidélité de baptisé. Le ministère et la dignité du « sacerdoce » deviennent la vérité fondamentale de la perception de soi derrière laquelle se cachent et se camouflent non seulement la difficulté de la vie commune à tous, mais une sorte de désinvolture par rapport aux promesses du baptême. (pp. 56-57) L’habitude de guider les autres dans leur propre vie chrétienne fait que le prêtre ne s’occupe pas assez – parfois pas du tout – de sa propre vie de disciple. (p. 57)
A force de former des ministres pour « guider » les communautés, on en arrive à ce qu’ils soient comme séparés de la vie de la communauté qui est, au contraire, non seulement le lieu du service pastoral, mais l’origine de leur appel au ministère. [on aboutit à] une sorte de renversement de la hiérarchie sacramentelle, non pas au sens doctrinale, bien sûr [encore que…] mais de façon existentielle et comme manière de la percevoir. C’est ainsi que l’ordre n’est pas perçu comme la forme sous laquelle vivre son baptême, mais devient le sacrement radical. [Il est la source de tous les sacrements, puisque c’est le prêtre qui peut les célébrer.] (p. 59)
Avoir trop mis l’accent, pendant des siècles, sur les clercs comme chaîne de transmission de la foi dans la communauté des disciples, entraîne comme conséquence que, une fois affaibli l’anneau de la chaîne représenté par le clergé, la vie ecclésiale, mises à part de belles exceptions, semble tomber en panne. (p. 67)
Citation de Luisa M. Saffiotti (2011) : Le modèle cultuel du sacerdoce, toujours plus alimenté dans les séminaires et favorisé par la hiérarchie, met l’accent sur les rôles sacramentels du prêtre, sa sacralité, sa condition séparée du peuple. Cela favorise une mystique du sacerdoce qui place les prêtres sur un piédestal et nie leur humanité fondamentale. (p. 68)
Citation de R. Panikkar (2011) : Le prêtre catholique n’est pas, en rigueur de termes, un prêtre, puisque dans la Nouvelle Alliance il n’y a qu’un seul prêtre ; il est cependant un ministre qualifié du Prêtre unique et son sacerdoce est un sacerdoce dérivé et participé. (p. 75) [Dommage ! Fort belle formule sauf la fin à laquelle manque une précision sans laquelle l’affirmation est fausse. Son sacerdoce est un sacerdoce dérivé et participé comme pour tous les membres du peuple sacerdotal. Ministre qualifié du prêtre unique, oui, mais cette qualification n’est pas sacerdotale ; elle est précisément ministérielle, être serviteur dans et pour un Eglise servante de l’humanité. Le ministère consiste à rendre l’Eglise fidèle à sa mission d’être au service. A voir comment elle ne l’est pas, on mesure l’échec des ministres et de ce que l’on appelle le sacerdoce. A voir là où elle l’est, y compris sans les ministres, mais peut-être pas sans que ce soit grâce à eux, on perçoit ce que les ministères autorisent, c’est-à-dire rendent possible ou permettent.]
Il s’agit de passer de l’identification sacrale à la configuration du disciple. Cette configuration humble et passionnée exige de se remettre chaque jour en chemin, et de vérifier avec honnêteté son propre ministère au service des frères, en cessant de se préoccuper trop de son propre rôle. Le signe qui demeure fondamental pour le temps de l’Eglise qui est le nôtre est celui du dépouillement. Concrètement, cela signifie embrasser un long processus de décléricalisation des structures et du style de vie dans l’Eglise, accompagné d’un sursaut renouvelé et urgent d’esprit prophétique. Décléricaliser veut dire renoncer continuellement à la mentalité du pouvoir reçu et à exercer, afin de reprendre, chaque jour, en les imitant et en les assumant, les « sentiments » (Ph 2, 5) et le style du Christ Seigneur, qui s’est mis aux pieds de l’humanité pour « servir » et non « pour être servi (Mc 10, 45). […] Lorsqu’une personnalité authentique formée à l’école de l’évangile fait défaut, il devient tout à fait naturel que le rôle serve de masque à une fragilité non accueillie et à une incapacité à affronter les défis les plus ordinaires et normaux de la vie. Cela entraîne un besoin inévitable et parfois même compulsif d’identification au rôle et s’exprime à travers un système complexe de « déguisement » de théâtre dont, parfois, les laïcs dits engagés risquent d’être les premiers complices. (pp. 100-102)
On oublie ou on sous-estime parfois une parole particulièrement forte du Seigneur : « Ne donnez à personne le nom de père » (Mt 23, 9). Le dépouillement urgent et nécessaire de l’Eglise dans son ensemble et des clercs en particulier exige un renoncement radical à une sorte d’« aura patriarcale ». Cette aura devient le scaphandre pour se défendre soi-même d’une rencontre vraie et d’une confrontation à égalité avec ses propres frères et sœurs qui sont transformés, de façon ambigüe, en une catégorie à laquelle on s’adresse parfois, en termes très révélateurs et pathétiques conne à « nos fidèles ». (p. 104)
Il ne suffit pas de n’être pas marié pour être plus disponible pour le ministère. Il est nécessaire que le célibat comme état social et la chasteté comme orientation intérieure soient un lieu de régénération continue des énergies intérieures à dépenser généreusement. Ils ne doivent pas conduire à une sorte de récupération, au risque de tomber dans une logique de réclamation perpétuelle, comme si le renoncement à la sexualité devait entraîner une sorte d’indemnisation pour « dommages d’humanité ». Il faut des énergies renouvelées et renouvelables à dépenser pour le ministère afin d’éviter que celui-ci ne devienne un lieu de frustration qui déshumanise et culpabilise. Cette déshumanisation advient aussi bien en tuant la sensibilité qu’en ouvrant les portes à toutes sortes d’arrangements affectifs qui condamnent à la double vie. Cette double vie, avant d’être une dérive morale, est une contradiction intime qui fait souffrir avant tout celui qui la vit. (p. 107) [Le ton normatif du passage – il faut – révèle sans doute un manque d’argument pour le célibat. Que le célibat ne soit vivable de façon épanouie que de cette façon, c’est sans doute exact, mais compte-tenu que le célibat est condition sine qua non du ministère rend l’obligation bien fragile et arbitraire.]
Le théologien Giovanni Cereti souligne le fait que la redécouverte de la beauté et de la sainteté du mariage et de la famille dans la seconde moitié du XXème siècle, qui a culminé dans Amoris laetitia, rend insoutenable l’incompatibilité présumée entre vocation au ministère presbytéral et vocation au mariage. (p. 115)

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