Il y a quelques temps, le vice-président Vance se réclamait de l’autorité de saint Augustin pour défendre un ordre de l’amour. « Vous aimez votre famille, puis votre voisin, puis votre communauté, puis vos concitoyens… Après, vous pouvez vous concentrez sur le reste du monde. » Celui qui était encore le cardinal Prévost lui avait répondu clairement et strictement. « JD Vance is wrong: Jesus doesn’t ask us to rank our love for others. »
La page d’évangile que nous venons de lire illustre parfaitement le propos, le radicalise de façon plus extrême encore. « Quand tu donnes un déjeuner ou un dîner, n’invite pas tes amis, ni tes frères, ni tes parents, ni de riches voisins ; sinon, eux aussi te rendraient l’invitation et ce serait pour toi un don en retour. Au contraire, quand tu donnes une réception, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles. »
Pour l’évangile, le premier n’est pas l’ami, le frère, les parents ni les riches voisins. Remarquons comment la proximité affective e fait préférence pécuniaire. Le premier, c’est le déclassé socialement, au point de ne pouvoir inviter en retour.
Jésus renverse l’ordre du monde, en anarchiste. C’est inaudible dans un monde antique où l’ordre est synonyme d’équilibre et de viabilité. Aujourd’hui, il va de soi qu’une société se doit de se protéger, de privilégier ses intérêts. Eh bien non. L’intérêt d’une société comme celle de chaque individu, c’est le bien commun et non l’intérêt personnel. Si le principe à court terme est aisément falsifiable, il est vérifié à plus long terme. La situation de globalisation et de mondialisation nous le met sous les yeux. Il n’y a pas de paix sans respect multilatéral de chacun. Le dérèglement climatique n’en est qu’un des révélateurs, cependant au combien éloquent. Tous y perdront lorsque quelques uns massacrent la nature et exploitent la planète au-delà de ce qu’elle peut offrir.
Le choix de la dernière place n’est pas une stratégie pour recevoir, en définitive, la première. Ce n’est pas une question d’humilité ni d’automutilation ou de sacrifice expiatoire. Le choix de la dernière place est une question de charité, d’amour. Quand on aime, ce n’est pas « moi en premier ».
Il n’y a pas ici de sacrifice, qui rend possible les manipulations et violences par autrui. Personne, surtout par amour, ne peut être sacrifié ni se sacrifier. Jésus ne parle pas de cela !
Mais l’amour n’est possible que dans le fait de ne pas penser à soi d’abord, de mendier, car c’est de l’autre que l’on reçoit précisément l’amour. Les rapports de force tuent. Bien sûr, on tâchera de faire respecter ses droits et les droits de ceux qui ne peuvent faire respecter eux-mêmes les leurs. Ce n’est pas cela non plus dont il s’agit. Mais la faiblesse de l’amour peut renverser la loi de la force et de la jungle.
Le choix de la dernière place est une manière de mettre l’autre en premier, et non pas moi. Cela me fait accéder à la première place, non que je l’aie recherchée, non comme une récompense ; mais que dès lors que je vis par l’autre et pour l’autre, je vis. Le plus court chemin de soi à soi passe par autrui (Paul Ricoeur). L’expérience de l’hospitalité, dans tant de cultures et de religions, c’est en outre, cela. A servir autrui, on est soi-même plus riche.
« Moi d’abord » c’est ce que nous appelons le diable, le diviseur. Non, une fois encore, qu’il ne faille pas que je prenne soin de moi, mais que je prends soin de moi en laissant à l’autre la place : « lui d’abord ».
Choisir la dernière place et vivre vraiment soi ne sont pas contraires à la différence de choisir la dernière place et vivre pour soi. Non que je recherche, par le do ut des, à recevoir, mais l’existence est échange, admirable échange, admirabile commercium. Si Dieu épouse l’humanité à devenir l’un d’entre nous, c’est qu’il pratique, qu’il est tout entier, cet échange. Cela se dit par la naissance d’un enfant, promesse de vie. Et nous vivons divinement, je veux dire, c’est divin, ce qui nous advient.
Piero della Francesca, Nativité, vers 1470
I heard what you said about adopting an attitude of begging to show the essence of love… I think you made a point but it is nonetheless a delicate subject. There’s a fine balance to be found between not falling into the illusion of self sufficiency and the danger of becoming emotionally dependent in an attempt to embrace that openness of which you are talking about. In that sense, Ricœur’s thesis is right as he tries to bound the need of otherness to the experience of “je peux” which brings value to the subject as well as place them within a interdependence position with others so that the self is not only preserved but enriched.
RépondreSupprimerAinsi donc, je serais davantage Levinassien que Ricœurien, me rangeant à la thématique de l'otage d'autrui. Il y a pire critique.
SupprimerMais ce n'est pas forcément le fond de ma pensée. Il s'agit peut-être seulement, par cette forme d'hyperbole, de renoncer radicalement au "développement personnel" ou à la réussite de sa vie. Qui perd sa vie la gardera, qui garde sa vie la perdra.
Cela dit, en si peu de lignes, on ne peut tout dire, et il y a deux idées dans ce texte : 1. la réponse à la fausse lecture de l'ordo caritatis ; 2. le refus de lire la dernière place selon l'humilité, mais la revendication de la comprendre selon la grâce, la gratuité, ce qui est gracieux.